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Des crèmes solaires qui respectent la santé et l’environnement  

Par Marie Le Marois, le 2 août 2021

Journaliste

Les protections solaires ne sont pas neutres pour la santé et l’environnement aquatique. En cause, certains de leurs composants plus ou moins toxiques. Il ne s’agit pas de les bouder mais de rester vigilant sur leur formulation. Marcelle vous donne quelques pistes avec le Dr Jérôme Labille, directeur de recherche au CNRS d’Aix-Marseille Université. 

 

Le premier réflexe du vacancier sur la plage est de s’enduire le corps de crème solaire. Puis de répéter ce geste régulièrement pendant son exposition au soleil. Toutes les études sur le cancer de la peau sont formelles, plus question d’y déroger. Oui mais voilà, la plupart des crèmes sont composées d’agents actifs impactant les océans. Pour reprendre Guillaume Barucq, médecin généraliste, adjoint au maire de Biarritz, le premier polluant chimique l’été est « la crème solaire qu’on s’applique sur la peau ».

 

Crème solaire larguée en mer
crème solaire étude
Plage du Prophète à Marseille. Étude sur les filtres UV menée par le Dr Jérôme Labille. @Cerege

Entre 4 000 et 6 000 tonnes de crème solaire sont libérées chaque année sur les récifs coralliens à travers le monde, selon une synthèse de l’ONG Green Cross. À La Réunion, 25% des composants contenus dans ces produits finissent dans le lagon pour chaque bain de 20 minutes.

Plus près de nous, à Marseille, sur une plage accueillant quotidiennement 3000 personnes (Le Prophète) sont déversés dans l’eau chaque jour « 52 kilos de crème, soit 2,8 tonnes par saison estivale », estime le Dr Jérôme Labille, directeur de recherche au laboratoire CEREGE à Aix-Marseille Université et coordinateur du programme national DRIIHM OHM Littoral Méditerranéen PLAGE-UV.

Ce spécialiste des filtres UV TiO2 à base de nanoparticules a observé que 78 % des crèmes utilisées par les baigneurs de la plage du Prophète contiennent des filtres chimiques. Les filtres minéraux restent minoritaires (voir différence dans bonus).

 

Impact des filtres chimiques sur l’environnement 
crème solaire
@Cerege. Composition des crèmes solaires utilisées sur une plage accueillant 3000 estivants.

Certains composants chimiques des lotions solaires provoqueraient un blanchiment des coraux – voire leur disparition, selon l’étude Danovaro 2008. Or, le corail est indispensable aux poissons et donc, à la pêche. Hawaï et la Thaïlande ont d’ailleurs annoncé interdire sur leurs plages les protections solaires contenant de l’oxybenzone et l’octinoxate. Au Mexique et en Australie, certaines zones sont même déclarées Sun Cream Free.

 

Et sur l’humain

Les coraux ne sont pas les seuls à être impactés. D’autres études ont démontré que des composants perturbent également plancton, micro algues, reproduction des poissons… Et l’homme. Rapporté par Jama (Journal de l’Association Médicale Américaine), un essai clinique effectué sur quatre ingrédients actifs contenus dans les crèmes solaires démontre que les filtres UV organiques sont capables de pénétrer dans la peau et se retrouvent dans le plasma du sang.

Plus récemment, une étude franco-américaine, qui porte plus spécifiquement sur l’octocrylène, montre que, quand la crème vieillit, cet actif peut se transformer en un ‘’composé potentiellement cancérigène et perturbateur endocrinien pour l’homme’’.

 

Filtres bio, une solution ?
Les crèmes solaires qui respectent la santé et l’environnement   3
@Cerege, plage du Prophète. Étude sur les filtres UV menée par le Dr Jérôme Labille.

L’idée selon laquelle les filtres minéraux utilisés dans les produits bio – dioxyde de titane (TiO2) et oxyde de zinc (ZnO) – n’avaient aucun impact sur l’environnement a longtemps dominé. Hélas, ce n’est pas si simple.

Grâce à l’étude pluridisciplinaire menée par le Dr Jérôme Labille, les filtres minéraux et organiques ont pu être comparés pour la première fois. L’équipe a trouvé une forte concentration de dioxyde de titane (Ti02) dans la zone de baignade et… à peine quelques résidus de filtres organiques.

Une hypothèse est que ces molécules organiques se dégradent en mer, et ont donc une durée de vie plus courte que le TiO2. La plus probable qui corrobore l’étude rapportée par le Jama, est que « comme ces filtres passent dans le sang, seule une petite quantité part en mer », souligne le chercheur. Mais comme on l’a vu précédemment, ce serait suffisant pour intoxiquer le corail (voir bonus).

 

 

Dioxyde de titane, une pollution pour la mer
crèmes solaires
@Marcelle. Notice illisible et incompréhensible, comme la plupart des crèmes solaires.

Le gros problème du dioxyde de titane (TiO2) est d’être insoluble, contrairement à l’oxyde de zinc (ZnO). Dans les eaux de baignade, nous apprend le chercheur, ces filtres restent en suspension et dilués. Ou bien s’agrègent et se retrouvent au fond de l’eau dans le sédiment. Ou encore, flottent et forment une pellicule en surface.

Sous l’influence de la lumière et de la composition de l’eau, les nanoparticules – comme les non nano – peuvent progressivement perdre leur couche protectrice, ce qui expose directement le TiO2 plus toxique à l’environnement aquatique. « Tout dépend de la physicochimie du milieu naturel, notamment, le pH, la salinité, la température. La durée de vie du coating (ndlr l’enrobage) peut varier selon sa nature et son procédé de fabrication », insiste le Dr Jérôme Labille. Plus l’enrobage rend les particules inertes et demeure stable dans l’environnement, moins le risque de l’impacter est élevé.

 

Toxique pour la faune

L’étude conduite par le chercheur montre que le TiO2 peut s’introduire dans la chaîne alimentaire. D’abord par les algues, puis les micro-crustacés et ainsi de suite. Bien que « la toxicité de ce filtre UV n’ait pas été démontrée, on peut craindre qu’une accumulation du TiO2 sur le littoral puisse affecter la faune marine localement. De plus, dans les aires de baignades en eau stagnante, telles que lacs ou bassins, cette dispersion n’a pas lieu et l’effet d’accumulation peut être bien plus marqué ».

 

Mais pas pour l’homme
crème solaire filtres minéraux
@Cerege, plage du Prophète. Étude sur les filtres UV menée par le Dr Jérôme Labille.

Contrairement aux filtres chimiques, les filtres minéraux, même sous forme de nanoparticules, « ne passent pas la barrière cutanée sur une peau saine », rapporte le Dr Jérôme Labille. Et donc ne se retrouvent pas dans le sang.

Le dioxyde de titane est d’ailleurs autorisé dans les crèmes solaires, contrairement aux produits alimentaires (bonbons, biscuits, plats cuisinés…) et cosmétiques susceptibles d’être ingérés (rouge à lèvres, dentifrice…). La France (et bientôt l’Europe) les interdit car le TiO2 est accusé d’endommager l’ADN et de favoriser l’apparition de cancers. Cependant, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) recommande de ne pas utiliser ce filtre sur une peau lésée.

 

Préserver la santé ou l’environnement ?
crème solaire organique
@Pixabay

Pour notre santé et l’environnement, par précaution, il faudrait donc bannir les crèmes solaires avec des filtres de synthèse ou à base de nanoparticules TiO2 (voir bonus nano ou pas nano). Comment dès lors choisir le bon produit ? Jérôme Labille n’a pour l’instant aucune réponse. D’ailleurs, ses travaux pour développer des formulations solaires et de filtres UV plus respectueux de l’environnement restent toujours en cours.

Sa recommandation serait d’accepter l’alternative du filtre minéral comme la ‘’moins pire’’. C’est-à-dire « la plus safe pour le consommateur qui ne veut pas un produit qui diffuse dans son corps ». Quant à l’impact environnemental, « des lacunes de connaissances persistent, mais rien ne montre à l’heure actuelle que les filtres minéraux puissent être la cause d’une toxicité sur l’écosystème à dose pertinente », explique ce Marseillais qui utilise la protection des Laboratoires de Biarritz, achetée par sa femme.

 

Crème sans nano
Les crèmes solaires qui respectent la santé et l’environnement   1
@Kerbi. Lucille et Allan, créateur de la marque bretonne.

Les Laboratoires de Biarritz utilisent pour leur crème solaire certifiée bio les deux filtres minéraux. Grâce à leur formule très résistante, elle reste sur la peau. Le hic est que des traces blanches persistent après application. Pas très agréable pour l’esthétique mais un bon indice sur sa composition car elle signifie des substances sans nanoparticules. En effet, plus les particules sont fines, moins les traces sont visibles.

Certaines marques, qui prônent une crème avec des filtres minéraux sans nanoparticule, fluidifient leur composition avec d’autres ingrédients – bio. La bretonne Kerbi utilise, elle, de l’Aloe Vera. « Mais pour les peaux mates et foncées subsistent des traces blanches », précise Lucille Ealet, la cofondatrice. La jeune femme espère que les consommateurs comprendront petit à petit qu’il est préférable de privilégier l’environnement à l’esthétisme. Et mise en attendant sur son conditionnement en plastique végétal, fabriqué à partir de canne à sucre, pour la crème solaire. Et en carton pour son stick solaire.

 

Mais avec un enrobage efficace des filtres UV Ti02

En résumé, privilégier une crème sans nano, c’est se débarrasser de la question du risque pour l’environnement (voir interview). Mais tout dépend encore de l’enrobage, ainsi que « des autres ingrédients ajoutés aux filtres UV », insiste le Dr Jérôme Labille. Pas facile à savoir lesquels sont bons ou pas, avec les notices longues et illisibles.

 

Une composition courte
Crème solaire
@Comme Avant. Crème solaire fabriquée à Marseille.

Conscient que l’impact zéro n’existe pas, Comme Avant a cherché le meilleur compromis possible entre une protection solaire efficace et un produit abîmant le moins l’environnement. « Aucune protection solaire ne protège complètement les océans », confie Sophie Lauret, cofondatrice de cette marque bio qui se veut transparente.

Après deux ans de recherche et de développement, l’équipe a mis au point une crème solide en stick cartonné. Fabriquée à la main, elle est composée simplement de trois ingrédients (cire de tournesol, huile de moringa, beurre de karité). Et un seul filtre minéral – l’oxyde de zinc (ZnO), enrobé de deux composants (voir bonus). Avec la formulation courte de cette marque marseillaise, le consommateur sait au moins ce qu’il s’applique sur la peau.

Le meilleur moyen pour combiner santé et environnement n’est-il pas finalement de se protéger du soleil, en portant vêtements et chapeau et en évitant les heures à fort rayonnement ? Surtout, il est urgent d’arrêter de se badigeonner avant d’aller nager. ♦

 

Pour aller plus loin… Trois questions au Dr Jérôme Labille

 

crème solaire Cerege
@Cerege. Dr Jérôme Labille
Les filtres minéraux sans nano, est-ce mieux pour l’environnement ?

« En général, cela repose simplement sur la crainte des nano dans notre société. Si on choisit une crème sans nano, on se débarrasse de la question du risque restée ouverte. Sur le principe, c’est vrai, toutes choses étant égales par ailleurs. En choisissant des particules plus grosses, celles-ci sont potentiellement moins bio-accessibles dans l’environnement. Si l’exposition est réduite, le risque aussi. Si on essaie de le vérifier, c’est beaucoup plus variable, car cela dépend principalement du coating reçu en surface du TiO2. Par exemple une microparticule de TiO2 sans coating sera plus toxique (photocatalytique) qu’une nanoparticule de TiO2 enrobée de silice (telle qu’utilisée en filtre UV). De plus, ce coating (hydrophobe ou hydrophile) détermine aussi l’état d’agrégation du TiO2 dans l’environnement, donc encore la taille des objets effective ».

 

Comment savoir si ma crème est avec ou sans nano ?

« Une crème solaire sans nano et minérale doit contenir des filtres TiO2 ou ZnO dont la distribution de taille est à 100% au-dessus de 100 nm. La DGCCRF (Ndlr Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes) le contrôle en mesurant la taille des particules de filtres UV minéraux. Et en vérifiant qu’elle est en accord avec l’étiquetage nano ou pas sur le flacon (Ndlr La mention [nano] doit alors être accolée au nom de la substance dans la liste des ingrédients obligatoire sur l’emballage). C’est une question complexe car cela nécessite de bien comprendre la définition « nano » du règlement cosmétique EU.

Comme toute règlementation, elle peut être améliorée. À l’heure actuelle, si vos filtres UV mesurent entre 101 et 150 nm, votre crème est « sans nano ». Mais s’ils mesurent entre 95 et 200 nm, avec 99% supérieurs à 100 nm, alors, du fait d’une minorité sous la barre des 100 nm, et bien que la taille moyenne soit plus grande que dans le cas 1, alors votre crème doit être étiquetée [nano]. À cela s’ajoute la complexité des outils analytiques pour cette mesure de taille. Essentiellement, la microscopie électronique est éligible pour cette définition ».

 

Comment veiller à acheter des produits avec des enrobages de TIO2 qui rendent bien inerte ce composé et sont efficaces dans le temps ?

« Sur le produit initial, cette recommandation est bien connue du SCCS (Scientific Committee on Consumer Safety) : des TiO2 ou ZnO photocatalytiques ne sont pas éligibles comme filtre UV. Seuls les candidats recevant un coating inertant efficace peuvent être utilisés. La santé du consommateur en découle. En revanche, après relargage dans l’environnement, cette question n’est pas encore posée – c’est l’objet de mes recherches. Mais là apparaît la notion de stabilité du coating dans l’environnement. Les consommateurs ne peuvent pas estimer cela lors du choix du produit. Les fabricants ne le connaissent pas non plus, car la règlementation ne leur demande pas de l’évaluer. Mais c’est pourtant cela qui détermine le risque environnemental. Davantage d’études sont nécessaires sur ce point.

 

Pourquoi l’étude Danovaro 2008 montre-t-elle que les UV organiques ont un impact sur les coraux, alors que la vôtre montre que peu sont libérés dans les eaux ?

« Difficile de répondre. La première piste est la concentration à laquelle un effet est observé sur le corail. Danovaro travaille à plus de 10 µg/L. Alors que les concentrations en filtres UV organiques mesurées sur le terrain sont en ng/L. Donc les deux résultats ne sont pas incompatibles. Toute la question est la dose pertinente à tester en écotoxicologie ».

 

Comment évaluer le risque pour nous comme pour l’environnement ?

« Rappelons que le risque est : exposition x toxicité. Il faut se poser la question si les filtres pénètrent dans l’organisme (du consommateur) ou sont relargués dans l’environnement, et ce qu’ils deviennent (exposition). Et s’il y a exposition, alors sont-ils toxiques pour le consommateur et l’écosystème côtier ? La publication Jama révèle que l’exposition du consommateur aux filtres organiques est avérée. Donc il faut sérieusement s’interroger sur les effets toxiques de ces substances ».

 

Bonus
  • Le biomimétisme pour les crèmes solaires. Green Cross indique dans sa synthèse que d’autres pistes commencent à être explorées. Comme le biomimétisme : des végétaux et invertébrés marins qui ne peuvent se déplacer, développent des mécanismes de protection intrinsèques dont les chercheurs et fabricants pourraient s’inspirer. Divers travaux sont menés sur cette question et l’exploitation de ces solutions a même déjà commencé. Notamment celle des MAAs (Mycosporine like Amino Acids), contenues dans certaines algues rouges comme les Porphyra umbilicalis. Détails de l’article ici.

Du 3 au 8 septembre, Green Cross sera à Marseille pour le Congrès Mondial de l’UICN et contribuera à de nombreux événements. À cette occasion, l’ONG publiera un ouvrage « Sunscreens, human health and environmental health », sur les produits solaires, la santé humaine et l’environnement. Il formulera des propositions concrètes pour aller de l’avant.

 

  • Deux types de filtres ultraviolets. Les filtres UV organiques sont issus de la pétrochimie et absorbent les rayons UV. « En général, leur composition indique un mélange de 3-4 filtres chimique parmi une liste de 24 molécules autorisées », explique le Dr Jérôme Labille. Tandis que les seconds, seuls autorisés en bio, sont d’origine minérale et au nombre de deux. Ils « réfléchissent et absorbent à la fois les UV ».

Mais attention, contrairement à ce que les marquent indiquent, « le TiO2 et le ZnO utilisés en filtres UV ne sont pas naturels. Ils sont fabriqués par des industries à partir de sel de titane extrait de carrière. En revanche, ces espèces TiO2 et ZnO existent aussi dans la nature, constituants de la roche continentale ». À noter que toutes les crèmes utilisant des filtres minéraux ne sont pas forcément bio et que certains produits conventionnels mélangent les deux types de filtres. Une couche protectrice enrobe les filtres minéraux.

 

  • Enrobage du filtre UV TiO2 de Comme Avant. Pour rendre photostable son UV et plus transparente sa crème, cette marque a choisi ‘’Polyhydroxystearic acid’’ : une cire qui provient de l’huile de ricin, qui permet d’améliorer la texture d’une crème. Et ‘’Caprylic/capric triglyceride’’ : obtenu à partir de l’huile de coco, cela permet au filtre minéral de se répartir correctement dans leur crème solaire.

 

  • Les ultraviolets A sont majoritairement responsables du bronzage mais surtout du vieillissement cutané (taches, rides…). Les UVB sont responsables de la majorité des cancers de la peau.

 

  • Quel indice de protection (FPS) ? Explication de Comme Avant : le FPS va de 6 (« faible ») à 50 + (« très haute protection »). Il donne une indication sur la durée de protection (et non pas sur son intensité). L’expression « écran total » est interdite car aucune crème ne filtre 100 % des rayons UV du soleil.

 

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