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Danse avec ton handicap, comme tu es

Par Raphaëlle Duchemin, le 20 décembre 2021

Journaliste

L’Institut des arts inclusifs va s'élargir à la musique, au cinéma, au théâtre, aux arts plastiques... @ Stéphane LASSERRE

Les Toulonnais connaissent tous l’école de danse Sarrabia. Des générations de petits rats ont usé leurs chaussons sur ses planchers… Parmi les professeurs : Cécile Martinez. Danseuse elle-même, elle a voué sa vie à partager sa passion pour le jazz et le classique. À tel point qu’un jour, ce sont des parents d’enfants handicapés qui sont venus frapper à sa porte, pour lui demander de les prendre en cours. Elle a dit oui. Son amour de la danse et des autres l’a guidée à explorer de nouvelles voies avec eux, jusqu’à créer l’Institut des arts inclusifs à la Farlède dans le Var. Le seul en France.

 

Son énergie se lit d’emblée dans ses yeux. Cécile Martinez n’a pas hésité quand un matin de 1998 des pères et des mères d’enfants polyhandicapés sont venus lui demander son aide. « Ils étaient dix, se souvient-elle en souriant. Et ils ont changé ma façon de concevoir la danse. »

Danse avec ton handicap, comme tu es
Cécile Martinez @DR

À l’époque, dans ses cours, Cécile n’a que des « valides » même si elle n’aime pas ce mot. Deux options s‘offrent à elle : leur faire cours à part, et créer une autre classe spéciale pour ses nouvelles recrues. Ou bien les faire travailler ensemble. C’est ce qu’elle choisit : « Il a fallu chercher, car nos outils d’enseignement habituels ne fonctionnaient pas », dit-elle. Mais son acharnement paye : « J’ai improvisé, en faisant en sorte qu’on se tourne vers l’autre, parce qu’après tout c’est l’essence même de la danse. »

 

Aux États-Unis depuis les 80’s


En 2003, l’école déménage et -signe ou pas du destin -la voilà revenue près de chez elle, à La Moutonne. Mais le projet prend une telle ampleur, les demandes sont si nombreuses, qu’elle doit trancher : elle crée alors sa propre association, Au nom de la danse.

Elle cherche aussi s’il existe, ailleurs, des enseignements similaires : elle s’aperçoit qu’aux États-Unis, le milieu de la scène s’est emparé du sujet depuis les années 80. Qu’une compagnie a également vu le jour au Royaume-Uni dans les années 90. Mais chez nous, rien.

Surtout, quand elle approche les institutions, on lui parle thérapie. Idem quand elle vient parler. Idem encore quand elle s’adresse au milieu culturel qui ne comprend pas le modèle qu’elle a inventé. « Je ne rentrais pas dans les cases », explique-t-elle. Alors elle force la porte des établissements ; « à force d’acharnement, on me laissait faire un cours d’essai et, au final, on embarquait tout le monde ». Tellement de monde même qu’en 2016 et 2017, elle remplit le palais Neptune à Toulon avec 220 artistes sur scène. Car, en 15 ans, sa notoriété et sa détermination ont réussi à faire tomber les barrières. Son secret ? L’écoute.

 

 

Danser et faire bouger les lignes

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Pas de cadeau : la consigne est la même pour le danseur valide que pour celui qui ne l’est pas @ Marie-Eve HEER

« Qu’ils aient un handicap moteur ou mental, l’idée est de leur permettre de redécouvrir leur corps. Avec un objectif : les faire évoluer dans leur champ des possibles ». Et pas de cadeau : la consigne est la même pour le danseur valide que pour celui qui ne l’est pas. C’est à eux de s’adapter.

Loïc, par exemple, est myopathe. Seuls son doigt et son regard bougent, mais il danse autant que les autres. Et les danseurs en redemandent, comme Aurore, 32 ans, dont 17 de danse et de communion avec Cécile. « Je l’ai rencontrée à l’hôpital René Sabran j’avais 17 ans, se souvient la jeune femme. Ma seule activité là-bas, c’était l’ennui. Cécile Martinez a débarqué, elle nous a fait prendre conscience que nous aussi on pouvait faire de la danse comme tout le monde. » Aurore est atteinte d’une maladie orpheline. Elle n’a plus de cheveux, plus de cils, plus de poils, des problèmes cardiaques et de déformation articulaire. Mais la danse lui fait oublier son handicap. Elle a même réussi à entraîner dans l’aventure, Pierre, son compagnon, hémiplégique. « Je lui ai d’abord dit non, confie celui-ci. Et puis…» La magicienne Cécile a fini par le faire entrer, lui aussi, dans la ronde.

« Le plus fort, reconnaît-elle, c’est que la plupart des danseurs valides qui viennent ici avaient perdu leur danse, celle qui les faisait vibrer. Et là, ils retrouvent une nouvelle façon de danser : ils reçoivent plus qu’ils ne donnent ».

 

 

2024 en point de mire

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@ Marie-Eve HEER

Forte de son expérience, Cécile a fait des émules au Québec où elle s’est rendue pendant plusieurs années pour dispenser des cours. « Mais à chaque fois que je repartais, je laissais un vide : sur place, on m’a donc demandé de former des professeurs ». Le chantier est immense, mais Cécile s’essouffle. C’est alors que Stéphanie Pilonca, une de ses amies réalisatrices, Varoise comme elle, va remettre sans le vouloir de l’énergie dans son moteur. « Je ne peux pas laisser ce que tu fais dans l’ombre », lui assène-t-elle. Alors, dans son sillage, elle s’immerge et tourne pendant huit mois. Arte suit le projet et quand le documentaire « Laissez-moi aimer » sort, c’est un succès ! Depuis, Stéphanie inclut dès qu’elle le peut les danseurs de Cécile dans ses films. Ils seront même très bientôt sur TF1 dans la série « Handi-gang » où ils assureront des flashmobs.

Comme Cécile ne sait pas s’arrêter, pendant le confinement elle est allée encore plus loin et a créé l’Institut des arts inclusifs. L’ADAPEI Var Méditerranée a suivi. « On ne va donc pas se cantonner à la danse. On va élargir à la musique, au cinéma, au théâtre, aux arts plastiques, confie-t-elle enthousiaste. On a aujourd’hui 45 établissements et 2500 personnes fragilisées qui comptent sur nous, des hôpitaux aux foyers occupationnels en passant par les centres spécialisés ». Autant de candidats potentiels pour ses futurs projets, dont un en cours pour les JO de 2024. « Le champ des possibles s’ouvre et, se réjouit-elle, la culture commence à entendre qu’il va falloir faire avec nous ! » ♦

 

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@ Marie-Eve HEER

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