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De bonnes idées qui tournent court : Totem Mobi #1

Par Nathania Cahen, le 1 février 2022

Journaliste

Les Totem Mobi ont sillonné Marseille entre 2015 et 2020 © Totem Mobi

Totem Mobi (#1), des mini-voitures électriques louées à la minute pour dépanner ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter un véhicule et pour désengorger Marseille. YoYo, une plateforme de tri avec récompense à la clé (#2). Deux projets encensés dans les médias et par les politiques. Leurs concepteurs ont pourtant dû se résoudre à jeter l’éponge. Éléments de compréhension.

Totem Mobi, c’est dix ans de la vie d’Emmanuelle Champaud. L’aventure débute en 2013 à Marseille. Une ville-laboratoire idéale : des transports en commun régulièrement critiqués, un titre de ville la plus embouteillée de France et une pollution importante. Pour Emmanuelle Champaud, le pari était clair : « Demain, il y aura plusieurs modes de transport. Nous ne voulions pas tout prendre, seulement le dernier kilomètre, avec une solution de qualité ».

 

De courtes distances en milieu urbain

De bonnes idées qui tournent court : Totem Mobi #1
De petites voitures électriques pour trajets courts © Totem Mobi

L’idée est donc de proposer à la location en libre-service des voitures électriques (ce sera les Twizy de Renault) pour réaliser de courtes distances en milieu urbain. Là où l’usage des transports en commun est loin d’être un réflexe. En effet, selon l’Insee au moins les trois-quarts des trajets de plus de 5 kilomètres entre le domicile et le travail se font… en voiture individuelle. Le type de distances qui tombe parfaitement dans la cible de Totem Mobi.

C’est à partir de 2015 que la plateforme est vraiment opérationnelle. Jusqu’en mars 2020 et le début de la pandémie Covid, 17 000 conducteurs se sont inscrits (moyenne d’âge, 34 ans) et jusqu’à 280 locations quotidiennes sont enregistrées. Le modèle s’appuie sur un triple financement : la publicité qui habille les véhicules, les locations par des conducteurs et des investisseurs. Au nombre de ces derniers, différents acteurs sont engagés au côté de la start-up : collectivités locales, business angels ainsi que la Région Sud, la Banque Populaire et la Caisse des Dépôts et des Consignations (bonus).

 

Confinement = zéro location

Et puis déferle en 2020 la tornade Covid. « Avec le premier confinement, c’est zéro location du jour au lendemain, raconte Emmanuelle Champaud. Mais aussi du vandalisme, car de nombreuses voitures stationnées à travers la ville vont être dégradées par des personnes désœuvrées ». Il y a un répit, l’aide des Prêts Garantis par l’État (PGE) et un bel été. Mais le couvre-feu décrété à l’automne est un nouveau coup de bambou : « Les voitures sont souvent louées par les jeunes le soir, pour aller au resto, au cinéma, en boîte… ». Pendant ce temps les crédits pour l’achat de la flotte et les dettes courent toujours.

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Emmanuelle Champaud a accompagné ce projet plus de dix ans © Totem Mobi

Or 2020 devait être une année charnière pour Totem Mobi. Avec une augmentation de capital cruciale, programmée en mai. Un million et demi d’euros qui auraient permis de consolider l’entreprise et d’essaimer le modèle. « Tout était bien engagé, mais le Covid a bousculé les priorités, analyse Emmanuelle Champaud. Un investisseur majeur s’est de surcroît désengagé à l’automne, ce qui a déstabilisé les autres. J’ai alors compris que ce serait très très difficile ».

 

 

Les appels à l’aide, lettre morte

À l’exception de la Région Paca, disposée à apporter son aide, les appels à l’aide vont rester lettre morte. Et en juillet 2021, la petite entreprise est mise en liquidation.

De cette période noire, Emmanuelle Champaud garde des stigmates. Le sentiment de gâchis d’abord : « Cela représentait une destruction de travail, de valeur. J’étais sidérée qu’on laisse crever ce projet. Pas pour moi, car si j’avais voulu être milliardaire j’aurais fait autre chose. J’avais même proposé de me retirer ». Ensuite le sort réservé aux vingt salariés. « Même si certains, sentant le vent tourner, s’étaient déjà recasés ailleurs. À la fin, je les payais au milieu du mois pour éviter que cet argent ne soit saisi ».

Alors oui, bien sûr, elle nourrit des regrets, mais pas de rancœur. « Le regret que face à quelque chose d’aussi brutal que le Covid, le gouvernement n’ait pas mis en place des mesures exceptionnelles. Parce que c’était Marseille, la future ZFE, les accords de Paris, notre situation méritait un traitement spécial, extra PGE ! C’est un rendez-vous manqué », se désole-t-elle.

Actionnaire minoritaire avec 13% des parts de la structure, Emmanuelle Champaud qui n’a commis aucune erreur de gestion a aussi éprouvé le sentiment d’endosser toute la responsabilité de cet échec.

 

Vallée de la mort et matériel inadapté

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« Les véhicules actuels ne sont pas assez robustes pour du service » © Totem Mobi

Ces événements nourrissent aujourd’hui sa réflexion : « Il y a en France une vallée de la mort. Pour les projets de taille modeste, après les investissement d’amorçage, il est très dur de trouver des investissements de développement ».

Et si c’était à refaire ? « Je recommencerais sans hésiter, répond l’entrepreneuse. Mais je prendrais un DAF (directeur administratif et financier- NDLR) pour m’aider à piloter et pouvoir me consacrer à la partie commerciale. »

« Et avant toute chose, j’attendrais l’existence d’un nouveau véhicule, adapté, nuance-t-elle. Les vélos en libre accès sont conçus pour ça, ils sont lourds et robustes. Le parc automobile n’a pas encore l’équivalent ».

 

Solutionner la pollution automobile en ville

Et aujourd’hui ? Notre battante planche encore et toujours sur ce projet entêtant d’autopartage : « Parce que nos voitures particulières ont une place délirante en ville, avec des émissions polluantes trop importantes. Parce qu’il y a des morts prématurées. C’est un vaste sujet de santé publique ! », argumente-t-elle.

La liquidation s’est avérée chronophage. Les fournisseurs, commissaires-priseurs, banquiers, mandataires, salariés n’ont qu’un numéro de téléphone : le sien. Sans couverture chômage, Emmanuelle Champaud effectue des missions de conseil. Elle s’est par ailleurs investie dans la jeune start-up Deki, une plateforme de logistique durable dédiée au dernier kilomètre des livraisons du e-commerce.

Ironie du sort, de nouvelles petites voitures en autopartage éco-responsable viennent de débouler à Marseille : les Shaary du groupe lyonnais Wesk. ♦

 

Bonus

  • À Paris, le modèle Free2Move. La filiale mobilité du groupe automobile français PSA est désormais une entité autonome et unifiée. La plateforme Free2Move propose différentes offres de location qui sont regroupées sur un même site et une application unique : un service d’auto-partage pour la location très courte durée. Avec des véhicules électriques.

 

  • La caisse des dépôts et des consignations. La CDC, parfois simplement appelée Caisse des dépôts est une institution financière française qui existe depuis 1816. Bien que placée sous la tutelle du Parlement, elle est indépendante et œuvre au service de l’intérêt général et du développement économique pour le compte de l’État.

Ses missions sont diverses et variées. Parmi elles, financer les logements sociaux et les universités, mais aussi développer les entreprises ainsi que la transition énergétique. Mais son premier rôle consiste à garantir le bon état des finances. Pour cela, elle assure le financement de la dette publique.

 

La Caisse des dépôts et des consignations remplit plusieurs missions. Les principales servent à :

    • assurer la sécurité et la pérennité des épargnes qui lui sont confiées (livret A, livret de développement durable solidaire, livret d’épargne populaire) ;
    • gérer des fonds de retraite pour des collectivités publiques ;
    • assurer la consignation de fonds, cela consiste à recevoir des fonds pour les conserver et les rendre aux bénéficiaires (dépôts des notaires en particulier) ;
    • gérer la formation personnelle (Compte personnel d’activité et Compte personnel de Formation).

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