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Des cheveux pour dépolluer les océans   

Par Marie Le Marois, le 21 juillet 2020

Journaliste

Un coiffeur varois recycle les cheveux en boudins anti-pollution. Cette innovation est testée depuis février dans le port de Cavalaire-sur-Mer pour absorber les hydrocarbures des bateaux. Et bientôt à Marseille, pour ceux des voitures. Grâce à cette ingénieuse idée, les cheveux deviennent une matière première inestimable et une ressource pour la planète.

                                                                                       

Thierry Gras est coiffeur depuis 30 ans. Cela représente un volume incalculable de cheveux jetés à la poubelle. « Environ 40 litres par mois », souligne ce commerçant de Saint-Zacharie. À l’échelle de la France, le chiffre est vertigineux. « On compte 79 460 salons de coiffure et, en moyenne, 1,7 coiffeur par salon ». Tous les ans, près de 65 millions de litres de cheveux sont donc mis à la poubelle, « impensable quand on connaît leurs vertus ». Lors de sa formation en 1990, le jeune apprenti apprend en effet que cette matière organique est un formidable lipophile (elle fixe le sébum, les huiles solaires…), un isolant puissant (elle protège notre tête des températures extrêmes). Et un matériau solide : « chaque cheveu peut supporter 100 grammes. Donc 1000 cheveux, 100 kilos ».

 

Le cheveu déjà utilisé dans l’Histoire

Entre deux coupes dans son salon de coiffure, ce quinqua, dont le grand-père peintre fabriquait ses pinceaux avec des cheveux, raconte que cette matière était utilisée par les Moghols dès la préhistoire pour la confection de leurs vêtements, tentes et tapis en feutre. Et plus récemment, par les Japonais pour la calligraphie. Au Moyen-Âge, les nobles s’essuyaient les mains sur la chevelure des domestiques. Et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, ils servaient à la confection des chapeaux, mais aussi pour faire briller les cuivres. « Après 1945 et la découverte des camps de concentration, leur utilisation a été arrêtée », précise Thierry Gras.

Les cheveux ont refait surface à la faveur de catastrophes écologiques, d’abord lors du naufrage de l’Amoco Cadiz en Bretagne, en 1978. « Les pêcheurs ont tenté de contenir la pollution avec leurs filets mais en vain. Ils ont donc eu l’idée d’ajouter des cheveux pour absorber les hydrocarbures ». Puis en 2010, aux États-Unis, lors de l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater.

 

3 200 coiffeurs ont déjà rejoint son mouvement
Des cheveux pour dépolluer les océans   
Thierry Gras avec le boudin anti-pollution

Las de mettre à la poubelle ce trésor – première source de déchets d’un salon, Thierry Gras lance l’association Les Coiffeurs Justes en 2015 pour procurer une seconde vie à cette matière précieuse. Une étude de faisabilité réalisée par Ecoscience Provence, « pour voir quelles étaient les applications du cheveu les plus intéressantes » – le met sur la voie des boudins capteurs anti-pollution. Au départ, il est seul dans son association, juste avec sa mère comme trésorière.

Mais depuis un anson initiative éveille les consciences et 3 300 coiffeurs l’ont déjà rejoint. « En ce moment, tout s’accélère grâce notamment à la vague verte qui traverse la France. J’ai 50 à 60 demandes par semaine dont certaines en provenance de Belgique, d’Allemagne… l’association est en train de devenir européenne ».

 

40 tonnes de cheveux déjà récupérées

 

Pour récupérer les cheveux, Thierry Gras a mis au point un système judicieux : les coiffeurs glissent les cheveux balayés dans des sacs en papier spécifiques, sponsorisés par des marques de cosmétiques et compostables grâce à leur encre comestible et la colle à maïs. Il leur en coûte un euro par sac, « mais c’est défiscalisable ». Pas besoin de trier les cheveux, « colorés, permanentés, naturels, courts, longs : peu importe, ils ont les mêmes qualités ». Quelque 40 tonnes ont déjà été ainsi récupérées, qui patientent dans un hangar à Brignoles avant d’être transformées en boudins anti-polluants par un centre de réinsertion de la ville.

 
Fabrication par des centres d’insertion

Des cheveux pour dépolluer les océans    1La fabrication des boudins est simple – un collant en nylon recyclé en tube, rempli d’environ un kilo et demi de cheveux. Et rentable : « les boudins coûtent 5 euros à la fabrication et les sociétés de dépollution sont prêts à les acheter 9 euros. Les centres d’insertion reçoivent gratuitement les cheveux, et peuvent donc faire un vrai bénéfice ».

Son but est d’essaimer ce dispositif dans toute la France pour tendre vers une  économie circulaire : récolter les cheveux à Marseille pour les boudins marseillais, à Lyon pour les boudins lyonnais… Et ne rien faire payer aux coiffeurs. L’idée à terme est d’installer, via les communautés de communes, des conteneurs dédiés. « Les centres d’insertion n’auront plus qu’à se servir ».

 

Cavalaire-sur-Mer, pilote pour les boudins à hydrocarbures

Cavalaire-sur-Mer est depuis février le site pilote pour tester ces boudins. Le port de plaisance les a installés en chapelet autour de la station essence et au fond des cales de bateaux pour filtrer les hydrocarbures, « grâce à ce procédé, ils ne polluent plus la mer, ils viennent se coller aux cheveux ». Environ huit litres d’hydrocarbure sont absorbés par boudin. Marseille, par l’intermédiaire de l’association Marseille Propre, projette d’équiper tous les caniveaux pour récupérer les hydrocarbures laissés sur le bitume par les véhicules, « dès qu’il pleut, cette matière polluante part aussi dans la mer ».

Thierry Gras ne sait plus d’où vient l’info, mais l’Huveaune qui traverse sa ville, Saint Zacharie dans le Var, rejette à sa sortie en mer 17 hydrocarbures différents. Ces boudins innovants intéressent tous azimuts les entreprises de dépollution, « tous les jours, je suis contacté. Le Bassin d’Arcachon, Paris, Lyon… » Cette première phase est subventionnée par des fonds européens et régionaux.

 

Des cheveux comme isolant

Des cheveux pour dépolluer les océans    3Thierry Gras a déjà réfléchi au coup (de ciseau) d’après : les cheveux comme isolants. Une fois qu’ils auront servi de filtrant, au bout de 5 à 10 utilisations, ils seront lavés dans des bacs spécifiques. Les huiles qui flottent seront récupérées par des filières spécifiques et les cheveux seront recyclés en isolant – « c’est un excellent isolant phonique et thermique, même mieux que la laine de verre » – ou en renfort de matériaux pour le bâtiment ou l’automobile.

Ce fonceur est en pourparlers avec des entreprises. Il est à fond. Mais pas question pour lui d’en tirer profit. Malgré le succès, il souhaite rester bénévole pour « faire quelque chose de bien. Laisser une trace » ♦

 

Bonus

  • Il y a quelques mois, après les incendies ravageurs, l’Australie a utilisé des tapis de cheveux pour retenir la terre, la nourrir et garder l’humidité.
  • Les cheveux, associés à d’autres matières compostées, constituent une source nutritive pour la terre (lire notre article  sur les biodéchets).

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