Solidarité

Par Philippe Lesaffre, le 3 avril 2024

Journaliste

Des étoiles, des femmes… et des mécènes

Comment aider, via un réseau d'associations locales, des femmes majeures à (re)trouver un emploi dans le milieu de la restauration ©Weavers
De plus en plus de sociétés cherchent à soutenir des associations d’utilité publique : chaque année, plus de trois milliards et demi d’euros sont désormais consacrés au mécénat d’entreprise. L’organisme de formation Weavers, qui pilote à Lyon un projet de réinsertion professionnelle de femmes exilées par les métiers de la restauration, a ainsi pu bénéficier du soutien de la marque italienne Lavazza.

Fanny évolue au sein de la brigade des Aubergistes Lyonnais. Dorénavant sous-cheffe, elle mesure le chemin parcouru, elle qui encadre actuellement Samia, une apprentie en CAP Cuisine, originaire d’Algérie et inscrite au sein du GRETA CFA Lyon Métropole (1). Avant de prendre son envol, Fanny a suivi la même formation, en 2022. Comme d’autres femmes en situation d’exil, celle-ci a été accompagnée par l’organisme de formation Weavers. Cette association au chevet des femmes exclues de l’emploi pilote depuis deux ans, dans la cité des Gones, le programme Des étoiles et des femmes (bonus).

But de l’opération : aider, sur une bonne partie du territoire, via un réseau d’associations locales, des femmes majeures à (re)trouver un emploi dans le milieu de la restauration. En particulier grâce à des stages étalés sur neuf mois au sein d’établissements bistronomiques, gastronomiques, voire étoilés. Durant leur formation, les stagiaires, dont la rémunération est prise en charge par France Travail, sont censées découvrir l’ensemble des métiers au sein de la brigade. Elles démarrent souvent à la plonge, mais se testent également à la préparation des plats, le froid, le chaud, les entrées, les desserts, sans oublier le dressage, indispensable.

L’association Weavers n’aurait pas pu tendre la main à 36 femmes et les aider depuis 2022 sans financement, privé en particulier. Marie Bonne, coordinatrice du projet à Lyon au moment de notre échange, l’explique : « On se tourne vers les entreprises qui pourraient être intéressées par soutenir un projet de reconversion professionnelle de personnes exilées ». Typiquement, Lavazza aide depuis deux années. La marque de café a jeté son dévolu sur le programme lyonnais, car « elle a un fort ancrage dans le Rhône », précise Laura Duboc, responsable de la communauté des associations à Soqo.

Des étoiles, des femmes... et des mécènes 1
À Lyon, 36 femmes aidées depuis 2022 ©Weavers

Mécénat de compétences en hausse

C’est cette société à mission, basée dans le tiers lieu parisien Césure, qui a soufflé le nom de Weavers à l’acteur d’origine italienne. Depuis quelques années, Soqo met en relation organisations et associations, ravies, ainsi, de trouver une source de financement pour les missions qu’elles mènent. « De plus en plus d’entreprises, observe Laura Duboc, optent, dans le cadre de leur politique RSE, pour des mécénats de compétence en faveur des associations d’utilité publique. » Autrement dit, pour des dons financiers ou matériels. En échange desquels les mécènes peuvent obtenir des réductions fiscales.

D’après les chiffres du Baromètre du mécénat d’entreprise en France (réalisé par l’association Admical), 3,6 milliards d’euros ont été consacrés au mécénat d’entreprise en 2021 (contre 3,5 milliards en 2019). Cela a représenté 2,3 milliards d’euros de dons, en premier lieu pour des projets liés à l’éducation, mais aussi d’ordre culturel et social, comme l’a rappelé Soqo dans un livre blanc, publié en mars.

Un soutien pas uniquement financier

Les partenariats peuvent prendre plusieurs formes. Dans le détail, Lavazza, au-delà de son soutien purement financier, a désiré accompagner les apprenantes durant leur formation. Comme le note Marie Bonne, « il est essentiel de lever les freins pour ces femmes exclues de l’emploi ». Car il s’agit, précise-t-elle, de personnes qui ne parlent pas toujours couramment le français et qui n’ont pas forcément été « scolarisées dans leur pays d’origine ».

Toujours est-il qu’elles ont besoin de soutien et de contacts. Ainsi, son association a vu d’un bon œil que la marque transalpine propose en plus, aux élèves du CAP, une formation à Paris. Pour leur inculquer les fondamentaux du café en tant que produit. Ou encore leur apprendre les méthodes de torréfaction. Sans oublier l’opportunité offerte l’an dernier, à l’occasion du salon bisannuel Sirha, de travailler sur le stand de la marque auprès du chef Vivien Durand, ambassadeur de Lavazza. « Une occasion en or pour que les filles se fassent connaître dans ce milieu », estime Marie.

Des étoiles, des femmes... et des mécènes 2
Un dispositif qui sert les projets de reconversion professionnelle de personnes exilées ©Weavers

Des échanges à établir « dans la durée »

La société Soqo veille à ce que la collaboration entre les acteurs puisse « perdurer dans la durée », ajoute Laura. En l’occurrence, cela revient par exemple à informer régulièrement les mécènes des actions engagées par les associations grâce à leur soutien. « Cela crée une relation plutôt saine entre les deux parties », valide Marie Bonne.

Pourtant, cela ne se passe toujours ainsi entre les deux « camps », en particulier au sujet de la visibilité du mécénat d’entreprise et des contreparties. « Il arrive que des organisations, témoigne Laura Duboc, demandent beaucoup aux associations qu’elles accompagnent. Parfois, elles s’attendent à des prestations de service. Or, de nombreuses structures ne vivent que grâce à l’engagement des bénévoles et n’ont pas forcément les moyens d’embaucher des salariés. »

Des liens de « confiance »

Des étoiles, des femmes... et des mécènes 3Manque de connaissance de la part des acteurs économiques ? Toujours est-il qu’il faut « sensibiliser » estime la société Soqo. Montrer, en somme, comment les organisations peuvent se rendre utiles. « Beaucoup voudraient pouvoir aider, remarque Laura. Mais elles ne savent pas toujours comment s’y prendre, vers qui se tourner, quel type de partenariats mettre en place, s’il faut opter pour un mécénat ou un parrainage (ou sponsoring). » Parfois c’est aussi qu’il n’y a pas grand-monde au sein des équipes RSE des entreprises afin de s’en occuper. Le manque de temps est flagrant, en particulier au sein de PME ou de TPE sans doute surchargées.

Du côté des assos, il n’est « pas toujours évident de trouver des fonds privés pour financer les frais de fonctionnement des structures », souligne Marie. Pourtant, explique-t-elle, « cela peut être capital pour qu’elles puissent réaliser leurs missions ». Les chiffres en attestent : en moyenne, la moitié des revenus des associations provient de fonds privés (2).

Tant mieux, de plus en plus de marques ont à cœur d’améliorer leur attractivité ainsi que leur image (notamment auprès des équipes ou des potentiels futurs embauchés). Elles ont aussi pris conscience qu’elles pouvaient y parvenir via un soutien aux associations. Ce qui est plutôt bon signe.

 

Nécessaires, des valeurs communes

Pour autant, lorsqu’un acteur privé frappe à la porte, un carnet de chèques à la main, faut-il l’accepter à chaque fois, coûte que coûte ? « Chaque association, glisse Marie, aura tendance à accepter le don d’une entreprise si elle correspond à ses valeurs. En l’occurrence, un partenaire doit être persuadé, en soutenant le programme porté par Weavers, de l’intérêt d’insérer sur le marché de l’emploi des personnes en situation d’exil », poursuit-elle, depuis Lyon.

« Il est vrai, ajoute Laura, que des associations refusent parfois des dons importants si elles ne peuvent pas assumer le soutien publiquement. » En somme, si elles sentent qu’il y a une situation de greenwashing, par exemple. « Il faut bien vérifier que le partenariat a du sens. Pour que cela fonctionne entre les associations et les entreprises, il est nécessaire, quoi qu’il arrive, d’instaurer un climat de confiance. » C’est ainsi que des initiatives comme Des étoiles et des femmes voient le jour et se développent.

Au niveau national, le programme, concrètement, a permis d’épauler 476 femmes depuis 2015. « Le taux de réussite au CAP Cuisine est de 98%. Et on compte 70% de retour à l’emploi », se félicite Marie Bonne. ♦

(1) Groupement d’établissements publics et locaux d’enseignement qui mutualisent leurs compétences et leurs moyens pour proposer des formations continues pour adultes

(2) Comment se financent-elles ? 50% des revenus sont issus de fonds privés (dons, partenariats, legs, etc.). 40% de fonds publics. Le reste provient de l’autofinancement (exemple : les cotisations). Source : Livre blanc de Soqo

Bonus

* Des Étoiles et des Femmes. Ce programme inédit a été initié en septembre 2015 par La Table de Cana Marseille, l’association Festin et Marseille Solutions, sur une idée originale d’Alain Ducasse. Rapidement, le projet prend de l’ampleur et se développe dans les villes de Bordeaux, Nice et Ils-de France. Depuis, les villes de Arles, Montpellier, Strasbourg, Lyon, Lille, Toulouse et Bayonne nous ont rejoints et le projet continue d’essaimer.

Des Étoiles et des Femmes est né d’un triple constat.

1/ Le fort taux de chômage des femmes dans les quartiers prioritaires de la ville. Dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville, 50% des femmes de 15 à 64 ans se situent en dehors du marché du travail et ne sont ni en emploi, ni en formation, ni en recherche d’emploi.

2/ La sous représentation des femmes dans la gastronomie. Sur les 2650 chefs étoilés à travers le monde, seuls 5 % sont des femmes.

3/ Une pénurie de talents dans la restauration. 120 000 postes sont à pourvoir dans le secteur de la restauration selon un rapport du Conseil économique, social et environnemental datant de janvier 2022