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Une oliveraie abandonnée reprend vie en totale autonomie

Par Agathe Perrier, le 25 octobre 2021

Journaliste

La retenue d'eau de 3 000 mètres cubes qui permet au domaine du Temps Perdu d'être autonome © Agathe Perrier

L’eau risque de se faire rare à l’avenir, pourtant la pluie n’est que peu récupérée. Un paradoxe que veut résoudre Julien Mongis dans son domaine du Temps Perdu, dans les Alpilles. Il compte pour cela irriguer ses 12 hectares de verger et potager grâce à une retenue remplie par les eaux de ruissellement. Son but est d’ailleurs d’être autonome à tous les niveaux afin de vivre d’une agriculture sans impact sur Dame Nature.

 

« Domaine agricole vertueux ». Voilà ce que l’on pourrait lire à l’entrée du domaine du Temps Perdu, au creux des Alpilles. À Mouriès, plus précisément, où les oliviers s’étendent à perte de vue. Cet arbre est justement la star de cette propriété de 12 hectares. On en compte 2 000 dont 1 000 spécimens âgés. Des végétaux qui ont survécu au terrible gel de 1956 – 5 millions ont dû être coupés dans toute la Provence (bonus) – et à des décennies sans entretien. « La dernière taille remontait à cette époque », glisse Julien Mongis qui, avec sa compagne, a racheté les terres en 2020. Objectif : y développer son projet « fou mais jouable » d’une agriculture rémunératrice sans impact sur l’environnement.

 

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L’équipe qui a réhabilité le domaine © DR

La renaissance d’un domaine abandonné


Qu’on se le dise : Julien Mongis est du genre persévérant. Pendant douze ans, il n’a eu de cesse de chercher une parcelle à acquérir. Des années de prospection durant lesquelles il a travaillé dans différents secteurs pour financer son futur achat. « J’ai fait un peu tout, en terminant comme exploitant d’un lieu de tourisme », confie-t-il. Loin du travail de la terre dans lequel a baigné depuis petit ce descendant d’une famille d’agriculteurs.

Détermination et patience ont fini par payer. Une friche agricole est finalement en vente à Mouriès. Une ancienne oliveraie au potentiel prometteur derrière la végétation envahissante et les arbres dégarnis. « On les a tous remis en état. L’olivier est assez incroyable. À partir du moment où vous le taillez, il repart », explique Julien Mongis. D’autres ont été plantés, avec des espacements moindres qu’originellement afin de densifier de 30% l’oliveraie. Presque tous les recépés de 1956 – des oliviers multi-troncs, conséquence directe de l’épisode de gel – ont en revanche été remplacés par 1 000 amandiers. Seuls quelques-uns ont été conservés car, contrairement aux apparences, la multiplicité des troncs n’est pas synonyme de plus d’olives. Le verger a été complété par 400 arbres fruitiers de 40 variétés différentes.

Mais le domaine compte également un jardin potager de 500 m² où poussent les légumes nécessaires à une bonne ratatouille et différentes variétés de tomates anciennes. À terme, l’idée est même de créer une serre géothermique pour développer la partie maraîchage et cultiver des plantes aromatiques. Des hélichryses – une espèce de plante – vont aussi être plantées entre les rangées d’oliviers pour faire de l’huile essentielle d’immortelle. « On cultive plein de choses en petite quantité pour les transformer. Et ce en limitant à peau de chagrin notre impact sur l’environnement », résume l’agriculteur.

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Évolution du domaine du Temps Perdu en 70 ans © DR

Un arrosage à l’eau de pluie

Pour que le projet soit le plus vertueux possible, il a été pensé de sorte à être autonome et autosuffisant. Une retenue d’eau de 3 000 m3 a ainsi été créée au plus bas de la propriété. Uniquement alimentée par les eaux de ruissellement désormais, après un remplissage à l’été 2021 avec de l’eau de forage.

Cette retenue va servir à l’irrigation du verger et du potager. Mais pas n’importe comment : grâce à un système d’oyas, des pots en terre cuite microporeuse, enterrés aux pieds des arbres et des plantes (bonus). « On expérimente cette technique depuis avril pour 50 oliviers et les légumes. Elle doit permettre d’utiliser cinq fois moins d’eau qu’un arbre équipé de goutte-à-goutte », précise Julien Mongis. Derrière, surtout, cela revient à valoriser une eau gratuite et offerte par la nature plutôt qu’exploiter une eau de forage qui risque de manquer dans le futur.

Le bassin est actuellement bien rempli, notamment grâce aux deux derniers épisodes pluvieux où 500 m3 ont été récupérés. L’objectif maintenant est de gérer ce niveau en fonction de la pluviométrie annuelle et des périodes de précipitations. Un juste équilibre à trouver afin que le bassin ne soit jamais trop plein pour ne pas déborder, ni trop vide au risque de ne pouvoir irriguer le domaine. Auquel cas, c’est la production qui en pâtira. Car il n’est pas question de recourir à une seule goutte d’eau de forage pour arroser en cas de manque dans la retenue. Julien Mongis n’est toutefois pas inquiet, sûr de son modèle. « Il ne faut de l’eau que pendant cinq mois de l’année sous le climat méditerranéen donc il y a moyen d’optimiser. Les quatre premières années serviront à nous rôder ».

 

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La retenue du domaine du Temps Perdu et une partie des oliviers © AP

Se servir de Dame Nature

En plus d’hydrater les cultures, l’eau de la retenue va les nourrir. Des truites vont en effet y être introduites à la fin du mois afin de l’enrichir en nutriments. C’est le principe de l’aquaponie. Après filtration des bactéries, l’eau fournira ainsi aux arbres et plantes tout ce dont ils ont besoin sans recours à des engrais. Les poissons seront prélevés cet été, quand la mare deviendra trop chaude pour eux, puis cuisinés en rillettes – rien ne se perd, tout se transforme – avant que d’autres prennent possession des lieux avec le retour de l’automne.

Autre technique naturelle utilisée au domaine : des couverts végétaux plantés entre les arbres. Ils permettent d’accueillir une faune d’auxiliaires – ces petites bêtes utiles aux cultures – et de stimuler les pousses. Une fois broyés, ils servent également de paillage. Et pour renforcer cette connexion entre espèces et variétés différentes, toutes les plantations ont été mycorhizées, c’est-à-dire associées à des champignons (bonus). Rien n’est laissé au hasard.

 

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De l’huile d’olive du domaine est déjà produite et vendue dans l’épicerie itinérante du même nom © AP

Une rentabilité d’ici sept ans

En parallèle des 18 mois de chantier – plus de 10 000 heures de travail réalisées par Julien Mongis et ses trois salariés – l’exploitation a déjà doucement commencé à produire. Une tonne d’olives a été récoltée en 2020 et deux cette année. Pour atteindre les 50 tonnes dans sept ans, laps de temps nécessaire aux oliviers pour passer en pleine production. Quant aux premières amandes, elles sont attendues pour 2023 et 2025.

Côté financements, l’agriculteur a lancé son activité grâce à ses fonds propres et des aides de FranceAgriMer et du Département des Bouches-du-Rhône. Le prévisionnel de la chambre d’agriculture table sur une rentabilité du domaine d’ici sept à huit ans. Grâce à l’épicerie itinérante où est vendue une partie de la production aux côtés d’autres bons produits de Provence (bonus). Mais surtout au parrainage des oliviers. « Le parrain récupère la récolte de son arbre, environ trois litres d’huile par an. Il a aussi accès à tous nos produits transformés, dont certains de façon exclusive, à des stages de permaculture, et la possibilité d’organiser des événements au domaine », expose Julien Mongis. Le tarif de 153 euros annuels permet de financer l’installation des oyas de l’olivier concerné. Arbre cherche donc parrain pour continuer d’écrire ensemble cette belle histoire initiée par un amoureux de la nature aux rêves un peu fous.

 

Bonus 

  • Le gel de 1956, accélérateur du déclin de l’oléiculture en Provence – Rappel des faits complet sur le site de l’INA en cliquant ici. En février 1956, un épisode de froid exceptionnel en trois vagues s’est abattu sur l’Europe. La Provence n’a pas été épargnée. Le 2 février, la température est passée en quelques heures seulement de +12°C à -10°C. Elle est même descendue dans les jours suivants jusqu’à -18°C voire -25°C à certains endroits. Rares sont les oliviers épargnés. L’arbre peut supporter un froid sec et de courte durée, mais pas aussi humide et long qu’en ce mois de février 1956. Les oliviers éclatent sous l’effet du gel, car la sève a commencé à monter. La plupart – soit aux alentours de cinq millions dans la région – devront être coupés. Beaucoup seront abandonnés. Le froid de 1956 accélère le déclin de l’oléiculture, débuté un siècle plus tôt, et l’abandon des terrasses sur lesquelles les oliviers étaient souvent plantés.
  • Le fonctionnement des oyas – Ce sont des pots en céramique microporeuse enterrés près des plantes et arbres. Ils sont remplis d’eau et laissent échapper progressivement l’humidité nécessaire en fonction des besoins. Quand l’environnement de l’oya est saturé en eau, la terre cuite arrête d’en diffuser. Pour optimiser au maximum leur fonctionnement, et notamment savoir à quel niveau remplir les oyas, Julien Mongis a installé des sondes hygrométriques dans le sol de son exploitation.
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Des oyas du domaine du Temps Perdu © DR
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  • La mycorhize, quésaco ? C’est le résultat d’une symbiose entre un champignon et une plante. Les champignons mycorhiziens permettent aux plantes d’absorber plus de nutriments et d’eau contenus dans le sol. Ils augmentent aussi la tolérance aux différents stress environnementaux. De plus, ils jouent un rôle majeur dans le processus d’agrégation des particules du sol et stimulent l’activité microbienne.
  • L’épicerie du temps perdu – Pauline Lecœur, la compagne de Julien Mongis, est la conductrice de ce camion-épicerie itinérant. Elle va de village en village – selon un itinéraire déterminé – pour vendre une partie de la production du domaine ainsi qu’une sélection de produits locaux. Plus d’infos en cliquant ici.

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