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La doula : un accompagnement périnatal sur mesure pour les femmes

Par Marie Le Marois, le 10 septembre 2021

Journaliste

Le mois qui suit l’accouchement est l’un des plus beaux moments dans la vie d’une femme. Mais il est aussi éprouvant à certains égards et devient parfois synonyme de douleurs, physiques et psychiques. Or, l’après-naissance demeure un moment clé, notamment pour tisser le lien d’attachement maman-bébé. De plus en plus de parents font appel à une accompagnante périnatale non médicale, dite aussi ‘’doula’’. Elle apporte un soutien émotionnel et pragmatique à domicile.

 

Pas un bruit dans l’appartement. À peine entend-on des chuchotements s’échapper de la chambre. Là, sur un vaste lit éclairé par la lumière de l’après-midi, reposent une mère et son bébé. Assise à ses côtés, une femme lui prodigue des conseils sur l’allaitement. Comment mieux positionner l’enfant, ou pourquoi il est important de donner le même sein pendant la tétée. Une profonde intimité se dessine dans leur échange. Le père lit dans un fauteuil à côté. Il attend que son fils se réveille pour le changer. La pièce n’est que plénitude et douceur.

 

  • Doula signifie « esclave/servante » en grec ancien. Les doulas modernes ont repris ce terme pour indiquer qu’elles sont au service des mères. Elles assurent un accompagnement non médical pendant la grossesse, l’accouchement et la période postnatale. Importé d’outre-Atlantique, encore méconnu en France, ce métier incarne la figure féminine qui se tenait autrefois auprès de la parturiente.

 

Récupération physique et émotionnelle de la mère
Une doula pour les mamans 1
@Marcelle. Dào dans un profond sommeil.

Dans ce tableau magnifique, les protagonistes forment un lien invisible autour de ce nouveau-né de 10 jours. Il se prénomme Dào. Ses parents, Anne-Sophie et Éric. Ces intermittents du spectacle ont fait appel à Gita Saraswati pour huit séances de deux heures, réparties sur trois semaines.

Elle les accompagne lors de cette période appellée le ‘’Mois d’Or’’, une tradition chinoise qui veut que l’on prenne soin de la jeune accouchée. Cette dernière reste alitée pendant que les femmes de son entourage la dorlotent et s’occupent de l’intendance durant 40 jours. C’est le temps préconisé pour qu’une femme récupère de sa grossesse et de son accouchement. Le temps également de son retour de couches (premières règles après l’accouchement), si elle n’allaite pas. Cette coutume existe ailleurs – la « cuarentena » en Amérique latine, par exemple.

 

 

Les relevailles
Doulas De France
@Doulas De France

En France, cette pratique a décliné à la fin des années 1970. Cette étape des ‘’relevailles’’ remonte pourtant à l’Antiquité. Elle est mentionnée dans la Bible pour indiquer que la mère était en convalescence après son accouchement. Cette période, qui s’achevait par une cérémonie de réjouissance, était l’occasion pour les femmes de venir soutenir leur fille et leur transmettre leurs savoirs concernant la maternité.

Cette tradition ancestrale s’est peu à peu perdue dans notre culture, notamment en raison de l’éloignement géographique de la famille élargie. Les nouvelles grand-mères vivent parfois loin et/ou travaillent encore. Dans l’ouvrage collectif ‘’Le bébé et son berceau culturel‘’, Denis Mellier et Delphine Vennat évoquent cette évolution de la structure familiale en Occident : « Les parents sont de plus nombreux à se retrouver isolés de leur famille après la naissance de leur bébé ».

 

Effets sur le développement de l’enfant
Doula légumes
@Marcelle. La base d’une bonne nourriture pour les jeunes mamans ? Un repas chaud et des légumes frais de saison.

Cette situation, relativement récente et courante, peut avoir des effets sur la mère – fatigue extrême, anxiété, voire épisode dépressif (dit aussi dépression post-partum dans le jargon médical). Ces symptômes affecteraient le développement du bébé, soulignent les psychologues dans l’ouvrage.

En effet, en vivant mal cette période de relevailles, la nouvelle accouchée peut rencontrer des difficultés à tisser un lien d’attachement stable et sécurisant avec son enfant. Un lien primordial qui influencera tous les autres et sa capacité à explorer le monde environnant (voir bonus).

 

  • La doula se révèle être un soutien sans faille avant la naissance. Surtout pour les femmes ayant déjà vécu un accouchement traumatique, la naissance d’un bébé prématuré, un deuil périnatal, une IVG, une dépression post-partum. Mais aussi celles qui vivent une grossesse compliquée, multiple, ayant eu recours à la PMA. De plus en plus de maternités acceptent les doulas pendant l’accouchement. Voir liste sur le groupe Trouver sa doula.

 

Un condensé de petits conseils

La doula est dans une écoute active avec les mères, bienveillante et sans jugement, les rassure et les aide dans l’organisation du quotidien. Cette professionnelle formée ne se substitue pas à la sage-femme, au pédiatre ou, bien encore, à une nourrice.

Mais elle balaie, à elle seule, toutes les problématiques non médicales liées à la périnatalité. Allaitement, portage de l’enfant, désordres digestifs de la maman, douleurs liées aux contractions de l’utérus, pleurs infantiles, chute d’hormones, fatigue, peurs, doutes.

 

Prendre soin de l’après
@Marcelle. Guita Saraswati prépare un repas réconfortant pour le corps et l’allaitement.

Longtemps décrié par certaines professions médicales, ce métier est aujourd’hui reconnu comme un complément essentiel. Et des études démontrent de nombreux bénéfices (lire interview de la coprésidente de Doulas De France dans les bonus).

Il est d’autant plus pertinent en postnatal que les nouveaux parents peuvent se sentir livrés à eux-mêmes. « On est bien suivi avant la naissance mais pas après. Avec Eric, on est partis sur l’idée de prendre soin de cette période », confie cette Marseillaise, son petit Dào au sein.

Elle cite la sage-femme à ses côtés qui l’a bien préparée tout au long de sa grossesse, de l’haptonomie qui lui a permis, avec son conjoint, d’entrer davantage en contact avec son bébé in utero. Et de son accouchement naturel à la maternité la Casa de naissance à Aubagne, hélas terminé par une péridurale après un long travail. La seule émotion négative qu’elle abordera peut-être avec Gita quand elle se « décantera ». À cette doula, la jeune maman peut tout confier.

 

La doula, un luxe ?
Doula nourriture
@Marcelle.

Anne-Sophie a entendu parler des doulas par une amie. Elle a beaucoup hésité, jugeant que c’était un luxe (voir tarif bonus). Mais cette metteuse en scène a été conquise par le profil de Gita Saraswati et puis, c’est vrai, elle avait « un petit peu peur d’être débordée ». Dès l’arrivée de cette professionnelle de 38 ans, à son retour de la maternité, elle a su qu’elle avait fait le bon choix.

Il faut dire que cette femme d’origine indonésienne est très « douce » et prépare de bons repas pour restaurer l’organisme, « pour qu’il se remette de l’accouchement et aider à l’allaitement », souligne Anne-Sophie qui pourtant n’a pas faim.

Dans la cuisine à côté, Gita concocte une tisane à base d’ortie et de cumin, un plat avec les légumes frais de saison à la vapeur, des épices, des lentilles corail, du riz avec des pruneaux et une sauce gingembre pour réconforter le corps. « La base est de prendre des repas chauds », insiste-t-elle, tout en mélangeant dans sa casserole agar-agar, lavande et lait végétal, « pas de lait animal, à cause des problèmes de transit ».

 

Soutenir le corps et la psycho-affectif
@Cédric D’orio. Gita Saraswati en pleine séance de préparation postnatale avec Charlotte, une maman qui est à son dernier trimestre de grossesse.

Cette doula depuis 2019 connaît la solitude de la mère, l’ayant vécue lors de l’accouchement de son premier enfant, loin de sa famille indonésienne.

C’est la raison pour laquelle, pour sa deuxième grossesse, elle a suivi la formation avec l’école de Yoga Doula. Puis s’est spécialisée avec Postnatal Support Network, avant de se décider à en faire son métier.

Devenue doula après 40 heures de bénévolat dans les familles, Gita accompagne les parents dès le début de la conception. Cette professionnelle discrète travaille avec la chartre Doulas De France, fait partie du réseau Né Sens qui réunit des professionnels de la périnatalité. Et propose, par ailleurs, du yoga pré et postnatal.

 

Une grande soeur
Doula Marseille
@Marcelle. Gita Saraswati en plein soin Rebozo.

Le jour de notre venue, elle prodigue à Anne-Sophie des massages, « pour que le corps se sente soutenu ». Et des soins Rebozo, rituel ancestral mexicain qui vise à reconnecter son corps et libérer les tensions grâce à des mouvements de serrage du bassin.

Sans jamais rien imposer, elle suggère à la jeune mère de poser une étoffe épaisse sur son bébé, malgré la chaleur, « pour qu’il se sente contenu, comme dans le ventre », tout en laissant ses pieds nus et en surveillant que ses cheveux ne transpirent pas.

Elle explique comment garder son lait en vue de la reprise du travail. Et l’intègre dans un groupe privé de parents pour trouver une assistante maternelle. Selon Anne-Sophie, Gita est « une petite fée, une grande sœur ». Elle permet en plus de soulager son compagnon, lui qui « normalement fait tout à la maison ».

 

  • Chaque Doula a sa sensibilité, ses expériences et sa spécialité, comme la naturopathie, la sophrologie ou les bols tibétains. Elle s’appuie en outre sur un réseau de professionnels en périnatalité (ostéopathe, kiné…)

 

Un soutien pour le second parent
Doula père
@Pixabay

Le fait de s’occuper de certaines tâches du quotidien permet d’alléger le second parent. Il peut ainsi davantage se consacrer à son bébé mais aussi à son couple. « Je soutiens concrètement les parents pour qu’ils se retrouvent en tant que nouveaux parents et que le conjoint ait un espace pour découvrir son bébé », insiste Gita.

L’intérêt également de la doula est que sa présence est neutre, à la différence de celle d’une mère ou belle-mère qui peut générer des crispations. Pour Éric, qui s’offre également un Mois d’Or dans son métier de chorégraphe, la doula comble ses attentes au-delà de ses espérances. Elle offre un cocon, conseille de nombreuses petites techniques, joue un rôle de transmission – « nous qui sommes déconnectés de nos familles ». Surtout, elle lui permet une « rencontre unique » avec son fils. ♦

 

* Le FRAC Provence parraine la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] Histoire de la doula – Les bienfaits d’un lien d’attachement ‘’sécure’’ – Interview de Virginie Franqueza, coprésidente Doulas De France –

  • Histoire de la doula. La doula était une femme domestique qui s’occupait de prendre soin de la maîtresse de maison dans l’antiquité, notamment lors de ses grossesses, accouchements, et suite de couches. Galanthis fut la première doula. Ce terme est à nouveau utilisé aux États-Unis dès 1973 (lire la ‘’Doula de nos jours’’)

 

  • Les bienfaits d’un lien d’attachement ‘’sécure’’. Les études scientifiques le montrent. Un « attachement sécure » – c’est-à-dire dans un lien apaisé et confiant à un adulte – a de nombreux bienfaits. Citons équilibre émotionnel, compétences relationnelles, facilité à apprendre, développement sur les plans moteur et intellectuel, adaptation aux différentes situations…

Dans leur dernier ouvrage ‘’L’attachement, comment créer ce lien qui donne confiance à votre enfant pour la vie’’, les docteurs Daniel Siegel et Tina Bryson indiquent que le lien sécure n’est ni une question de temps, d’énergie ou d’argent. Mais d’une certaine qualité de présence.

Elle repose sur 4 piliers : la protection, l’attention, le réconfort et la confiance. Fort des dernières recherches sur le cerveau et l’attachement, ce livre optimiste montre que les faux pas sont réparables.

 

  • Interview de Virginie Franqueza, coprésidente Doulas De France, Directrice de formation Galanthis et doula en région parisienne.

Combien estimez-vous qu’il y ait des doulas en France ? « Bonne question, à laquelle il est bien difficile de répondre tant le métier manque encore de visibilité, de cadre et de reconnaissance. Concrètement aujourd’hui, tout le monde peut se déclarer doula, puisque le ministère du Travail n’a pas encore répertorié ce métier. On estime qu’au moins mille personnes ont suivi un séminaire et/ou une formation dans le domaine de l’accompagnement à la naissance. Néanmoins, peu se lancent finalement. À ce jour, l’association Doulas De France compte 130 doulas répertoriées dans son annuaire. Et environ 200 membres ».

La tranche d’âge ? « Il n’y a pas d’âge pour devenir doula. Si la majorité des femmes découvre ce métier après être devenue mères, à travers une expérience personnelle difficile la plupart du temps, nous constatons que ce métier attire de plus en plus de femmes jeunes, de la vingtaine. Elles ne sont pas mères et pour autant souhaitent soutenir les autres femmes ».

 

Le tarif ? « Les tarifs sont libres et variables, d’une fourchette allant de 50 à 90 euros la rencontre de deux heures en moyenne au domicile des clients. Cette variabilité dépend du statut sous lequel exerce la doula, de l’étendue de son secteur, sa renommée… Certaines proposent des forfaits de rencontres ». (Gita Saraswati propose par exemple 465 euros le forfait de huit séances de deux heures NDLR).

 

doula de france
@Doulas De France. Virginie Franqueza, Coprésidente Doulas De France.

Existe-t-il des études reconnues qui créditent les bénéfices ? « Il existe plusieurs études randomisées montrant les bénéfices d’un accompagnement des femmes, notamment au moment de l’accouchement. Celle sur laquelle nous nous reposons le plus est celle-ci : la présence d’une doula lors de l’accouchement c’est – 25 % de temps de travail, – 50 % de césariennes, – 40 % de forceps, – 60 % de demande de péridurale (sources ici).

Aux États-Unis, la mairie de New-York a décidé il y a quelques années de prendre en charge les services des doulas pour les femmes précaires. Et la marque Dove vient de lancer une campagne de financement pour offrir les services de doulas aux femmes noires. Une population pour qui le risque de décéder durant l’accouchement est plus important ».

 

Ce métier est-il reconnu par le monde médical, notamment sage-femme et médecin ? « Le regard sur notre métier évolue lentement mais sûrement. Le discours officiel des professionnels de santé demeure prudent à l’égard des doulas, mais sur le terrain, nous entrons de plus en plus facilement dans les maternités (même si la crise sanitaire marque un frein dans cette avancée)  – à l’image de la maternité de Nanterre. Et certaines sages-femmes recommandent à leurs patientes de recourir aux services d’une doula ».

 

 

Quel est le cadre juridique ? « DDF défend une pratique de l’accompagnement à la naissance qui s’appuie strictement sur le cadre légal français. Des juristes ont étudié la loi et permis de dégager les possibilités d’exercice de notre métier, même si celui-ci n’est pas encore reconnu.
Ainsi, une doula n’a aucune compétence médicale. Et ne peut donc pas prétendre effectuer un suivi de grossesse impliquant une surveillance médicale, ni une préparation à l’accouchement telle qu’elle est définie par la loi. De même, elle n’effectue ni diagnostic, ni prescription.
La doula peut être présente lors d’un accouchement uniquement lorsqu’un professionnel de santé est déjà sur les lieux.
Ce discours peut paraître de prime abord rigide. Mais il est essentiel pour nous de bien faire comprendre aux professionnels de santé que nous n’empiétons pas sur leurs champs d’action. Et, aux doulas en exercices, que leur métier se confronte à des limites claires qui engagent leur responsabilité (dont l’exercice illégal de médecine). Dans les faits, la très large majorité des doulas a conscience de ce cadre légal ».

 

Quelle est la durée de la formation ? « Il y a toutes sortes de formations pour devenir doula. Toutefois, le métier relevant du service à la personne et s’exerçant au contact des parents, il est préférable de privilégier une formation longue (en moyenne un an) et en présentiel. Ceci permet d’éprouver le contact humain, l’empathie, et de s’exercer à l’écoute active, principal outil de la doula.

L’association DDF a élaboré un « cursus de base » de formation d’environ 144 heures. Ce cursus reprend les connaissances théoriques et pratiques. Elles nous semblent essentielles pour exercer le métier en ayant conscience de tous les impacts de notre présence auprès des parents ».

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Quelles sont les limites de la doula ? « La doula exerce dans le cadre du service à la personne, il faut donc être vigilant aux prestations qu’elle pourrait proposer en complément de son accompagnement.

Attention aux doulas qui inciteraient à un certain type de suivi de grossesse ou d’accouchement plutôt qu’un autre (par exemple, l’accouchement physiologique à tout prix). Et un certain type de maternage (l’allaitement à tout prix, ou le portage à tout prix). Il pourrait s’avérer culpabilisant pour les parents et les empêcherait d’accéder à leurs proches choix en toute confiance.

Il n’est jamais possible de garantir les bonnes pratiques d’un professionnel, quelle que soit sa corporation.

Toutefois, DDF a élaboré une charte. Toute doula respectant les principes de cette charte garantit aux parents un accompagnement neutre, soutenant, dans le respect de leurs choix ».

 

  • À lire : Le livre ‘’Le Mois d’Or’’ de Céline Chadelat et Marie Mahé-Poulin aborde la période du post-partum sans tabou et fait le lien entre les pratiques des civilisations anciennes et les pratiques actuelles.

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