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À la Belle de Mai, une épicerie du vivre-ensemble

Par Maëva Gardet Pizzo, le 23 mars 2022

Journaliste

Dénommée la Drogheria, cette épicerie solidaire propose aux habitants du quartier de la Belle de Mai, à Marseille, une alimentation locale et de qualité. Une alimentation accessible à tous, même à ceux qui n’ont rien. Sa force : l’implication de ses bénévoles, qui préfèrent d’ailleurs à ce terme celui de « permanents ».

 

Entre les murs blancs et jaunes de l’épicerie, Julien et Nancy semblent embarrassés. Nous sommes mardi, bientôt dix heures et « les livraisons ne sont pas arrivées », annonce Julien, salarié de l’association en charge de la logistique. « Normalement, on a tous les légumes frais le mardi matin… Mais bon, c’est aussi cela le travail bénévole. Beaucoup de bricolage », sourit-il, crayon vissé derrière l’oreille.

Sur les étals, les cagettes en bois sont en effet assez peu garnies. On trouve de belles pommes. De généreux oignons. Des pommes de terre. Mais les légumes feuillus « sont un peu fatigués », reconnaît Nancy, « permanente » de la Drogheria.

Masque sur la bouche, ruban gris pailleté tenant ses longs cheveux frisés en arrière, elle vient ici tous les mardis matin depuis un an et demi. « C’est une copine qui m’en a parlé. Je suis venue et je me suis tout de suite sentie chez moi. Mon travail, c’est de ravitailler les rayons et de faire la caisse », raconte-t-elle tout en déambulant à travers les rayons du magasin. « Dans le frigo, on a les produits laitiers. Ici ce sont les fromages. Et là, tout ce qui est pâtes, semoule, céréales… On a aussi du piment, de la muscade, des fruits secs. Et on propose des invendus de boulangeries à un prix accessible ». Des produits achetés directement aux producteurs. De petites structures en priorité. Sauf quand cela ne permet pas d’assurer une accessibilité ou des quantités suffisantes.

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« C’est comme si ce lieu nous appartenait un peu à chacun. On ne se sent pas exploité mais impliqué », assure une adhérente de l’épicerie. @MGP

De bons produits pour tous les budgets

Pour faire ses courses ici, il faut être adhérent. L’adhésion est à prix libre. Puis « les commandes peuvent être passées en ligne. Ou bien on peut venir directement pendant nos heures d’ouverture », précise Nancy.

L’association propose aussi des paniers suspendus -rendus gratuits grâce aux dons des adhérents- pour ceux qui ne peuvent pas payer. Et dans ce quartier où le taux de pauvreté dépasse les 50%, autant dire qu’ils sont nombreux.
L’autre manière de se procurer des produits, c’est d’être, comme Nancy, bénévole de l’association. Ainsi, trois heures de permanence donnent lieu à un panier de 21 euros. « Cela m’a permis de goûter des produits que je n’aurais jamais pu me payer. De l’huile d’olive extra vierge, du bon miel, des pâtes comme celles-ci », dit-elle tout en tendant la main dans leur direction.

Mère d’un petit garçon, elle habite à quelques rues de l’épicerie. En France depuis douze ans, elle vivote grâce à de petits boulots réalisés pour son compte. Coiffure, couture… À la Drogheria, elle se sent utile. Membre d’un collectif. Et investie dans un projet.

 

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Ici, les clients calculent eux mêmes le montant de leurs courses. Ils ont pour ce faire une petite fiche à remplir, dont voici le mode d’emploi. @MGP

Une organisation horizontale

Ce n‘est pas un hasard si, ici, le terme de « permanent » se substitue à celui de bénévole. « Chez nous, les bénévoles ne sont pas là juste pour donner un coup de main. Ils font partie d’un réseau et participent véritablement à faire fonctionner le groupement d’achat, à la construction des outils, aux formations, à la gestion », assure ainsi Sarah, salariée responsable de l’animation du réseau des permanents. Une horizontalité qui est au cœur du fonctionnement de la Drogheria, depuis sa création en 2015.

 

 

Au départ, pas d’épicerie. Seulement une cantine -la Cantine du midi- qui a vocation à rendre les bons produits accessibles à tous. Fondée par Cosimo, un Sicilien habitant le quartier, elle repose sur une offre très simple : entrée, plat, dessert pour 8 euros tout rond. Cette cuisine, mitonnée par des bénévoles aux origines et savoir-faire riches et variés, répand ses effluves dans le quartier. Si bien qu’un jour, des habitants toquent à la porte pour savoir comment se procurer les pommes de terre découvertes dans une assiette. « On a alors mis en place un marché hebdomadaire dans la salle de restauration », se rappelle Dorothée, salariée de l’association.

« Rapidement, on a eu d’énormes files d’attente. C’était compliqué de tout peser. Alors Cosimo a demandé aux gens de peser eux-mêmes leurs produits, et de calculer ce qu’ils devaient payer ». Un fonctionnement fondé sur la confiance toujours d’actualité. Ne laissant au permanent que la charge de l’encaissement.

Quant à la Cantine, elle travaille désormais de manière très étroite avec l’épicerie, toutes deux chapeautées par une même association : En chantier. Ainsi, c’est à la Drogheria que se fournissent les cuisiniers. Et la marge dégagée par l’offre de restauration contribue à l’équilibre économique de l’ensemble des activités. Un entremêlement qui permet en outre de faire se croiser ceux qui habitent le quartier et ceux qui y travaillent, souvent à la Friche Belle de mai ou au Pôle média.

 

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Sur un des murs de l’épicerie, à côté d’une étagère de livres accessibles à tous, on trouve ces affiches qui donne la traduction en plusieurs langues des noms des produits présents sur les étals. @MGP

 

La mixité sociale comme une évidence

Car si bon nombre de projets d’épiceries de ce type peinent à attirer un public varié, la mixité semble ici être une évidence.
Dans la cuisine, Alexia, salariée qui s’attelle à émincer finement des légumes, se dit ainsi « toujours étonnée de l’émulsion des publics que l’on trouve ici. Je me pose souvent la question de comment cela est possible ». Elle émet néanmoins quelques hypothèses : « L’implantation en plein cœur de ce quartier », d’abord. Avec une offre répondant à tous les besoins, de la restauration au panier gratuit. Mais aussi « la posture des équipes qui font preuve d’humilité, de sincérité. De sorte que les gens se sentent bien ». Un constat que partage Emma, une autre permanente de l’épicerie. « On trouve ici des gens qui donnent sans compter. Qui peuvent y passer leurs journées, voire leurs nuits. Parfois jusqu’à l’épuisement ».

Car si les permanents donnent beaucoup, les salariés se surinvestissent parfois tant la tâche est grande, et les moyens restreints. Même si la donne semble évoluer depuis quelque temps.

 

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En cuisine, on s’affaire pour préparer le menu, très végétal, du jour. @MGP

Une reconnaissance accrue

« En 2016, on n’avait aucune aide car l’épicerie était considérée comme un projet purement économique », explique Dorothée. Mais lorsqu’arrive l’épidémie de covid-19, bon nombre d’habitants du quartier, en particulier les plus précaires, se retrouvent sans ressources et ne parviennent plus à nourrir leur famille. La Drogheria distribue alors de nombreux paniers suspendus. Preuve s’il en fallait que sa vocation n’est pas lucrative. S’ensuivent plusieurs financements, privés puis publics (bonus). De quoi aménager l’espace et renforcer l’équipe salariée.
Puis envisager de nouveaux projets comme l’agrandissement des capacités de stockage. Ou encore la labellisation en tant que chantier d’insertion. Car à travers les permanences qu’ils assurent, les bénévoles apprennent beaucoup.

 

Un lieu d’apprentissages

Nancy, les yeux rivés sur un tableur Excel à la recherche du prix d’une bûche de chèvre le confirme : « Avant, je ne savais pas utiliser un ordinateur. Ici, on m’a appris à le faire. J’ai mis un peu plus de temps que les autres. Mais maintenant, je sais gérer toute seule ».
Dans la cuisine, Nordine, demandeur d’emploi d’une quarantaine d’années, effectue un stage après cinq années de services pour le groupe de restauration collective Sodexo. « Là-bas, on reçoit des sacs de 50 ou 100 kilos de carottes déjà coupées. On n’apprend rien. Ici, je découvre la cuisine végétale et cela me plaît beaucoup ». « Une fois, complète Sarah, une de nos permanentes a été embauchée dans une épicerie. Et c’est son expérience ici qui a joué en sa faveur ».

 

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Depuis quelques jours, la Drogheria reçoit les invendus d’une boulangerie haut-de-gamme de la rue de la République. Elle le vend à un prix deux fois moins cher que sa valeur. Ce qui permet de le rendre accessible, tout en finançant des paniers suspendus. @MGP

Bouillon de vivre-ensemble

La matinée touche à son terme. Nancy s’apprête à laisser sa place à une autre permanente. Une chercheuse en chimie venue de Cuba qui, depuis son arrivée en France il y a un an, doit reconstruire sa vie à zéro. À commencer par l’apprentissage de la langue.

Entre les rayons de fruits et légumes, deux dames d’une soixantaine d’années entrent. L’une est « une adhérente assidue », dit-elle. « Bon, aujourd’hui, il n’y a pas grand-chose, reconnaît-elle, sa fiche d’achat à la main. Mais d’habitude le mardi, vous avez des produits toujours très beaux ». Une aubaine dans un quartier où l’offre d’une alimentation de qualité est très maigre. « Il y a bien le marché de la Friche le lundi, mais c’est plus cher, confirme sa voisine. Mon mari, à travers le Comité d’intérêt de quartier, a demandé à plusieurs reprises à ce qu’il y ait un marché bio. Il n’a reçu que des refus de la Métropole ».
Enclavé du fait d’une insuffisance des transports en commun. Peu doté en matière de services publics. Le quartier devrait aussi se résigner à une alimentation de seconde zone ? Une fatalité que combat chaque jour la Drogheria. Convaincue que le bien-manger, au-delà d’être un enjeu de santé publique, constitue un puissant bouillon de vivre-ensemble.♦

 

Bonus

  • Quelques chiffres – Créée en 2015, la Drogheria, qui a vu son activité prendre un nouvel essor au moment de l’épidémie de covid-19, compte 1200 adhérents et 140 permanents. Des bénévoles qui sont en grande majorité des femmes, même si, de l’avis d’Emma, permanente, « l’équipe se masculinise petit à petit ».
    Au cœur de l’épidémie, La Drogheria distribuait entre 3 et 4 paniers suspendus par jour. Ce chiffre se situe aujourd’hui entre 1 et 2.
    Côté Cantine du midi, une cinquantaine de convives sont servis chaque jour.
  • Financeurs – Reconnue pour son rôle dans la lutte contre la précarité alimentaire dans un quartier dit Politique de la ville, la Drogheria a reçu des aides publiques en provenance de la Préfecture et du Département. Elle a également reçu des fonds dans le cadre du plan France Relance pour l’aménagement de l’espace. S’y sont ajoutés des financements privés de la Fondation de France et de la MAIF.

 

 

  • Hors les murs, un groupement d’achat professionnel- L’épicerie ne se contente pas d’alimenter ses adhérents et les hôtes de la Cantine du midi. Elle livre aussi des denrées à des professionnels comme des restaurants ou la Crèche Les Minots à la Joliette. Une activité qui permet de dégager une marge un peu plus élevée que les ventes en boutique, et de financer la solidarité.
  • Éducation alimentaire – Au-delà de fournir une alimentation de qualité aux familles du quartier, l’association œuvre également à éveiller l’intérêt des enfants quant à la production alimentaire, tout en suscitant leur curiosité gustative. Tous les mercredis, ceux-ci sont ainsi accueillis dans le cadre d’ateliers de cuisine artistique. Où se mêlent dessin et préparation de mets sous le regard de leurs parents. Les familles se rendent parfois également dans le potager du Jardin Levat où les déchets de la Cantine du midi alimentent un compost.

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