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Porte-à-porte social avec Lamia, pour VoisinMalin

Par Maëva Gardet Pizzo, le 8 avril 2022

Journaliste

Maman au foyer de quatre enfants pendant douze ans, Lamia a eu envie de voir autre chose. C'est ainsi qu'elle est devenue voisine maligne. @MGP

Née dans l’Essonne avant d’essaimer partout en France, l’association VoisinMalin propose à des habitants de quartiers prioritaires -qu’elle salarie- des missions de porte-à-porte auprès de leurs voisins. Avec, à chaque fois, un message d’intérêt général à diffuser. À Marseille, où l’association est présente depuis 2018, cinq voisines assurent cette fonction. Parmi elles, Lamia, que Marcelle a suivie dans le quartier de la Rose.

 

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Si le coeur de l’activité de Voisin est d’aller au contact des habitants en porte-à-porte, le centre social et culturel de Val Plan prête ponctuellement des salles à l’équipe pour ses réunions et formations. @MGP

Il est dix-huit heures. La cité Val Plan profite du changement d’heure estival. Revenant de l’école, des enfants prolongent leurs parties de football. Tandis que des adolescentes s’attardent pour bavarder.

Au pied des immeubles couleur ocre, devant le centre social Val Plan, des voitures se garent. Des parents et de jeunes adultes en sortent. Se hâtant de rentrer chez eux. C’est ici que je retrouve Lamia Ibneatia.

Regard vif, sourire généreux, elle porte une tunique bigarrée. Après un BAC électrotechnique, elle fonde une famille de quatre enfants auxquels elle décide de se consacrer à plein temps. « Puis quand mon dernier est entré à l’école, j’ai eu envie de faire autre chose ». Elle pense d’abord à la création d’une association caritative, et demande pour ce faire un local à 13 Habitat. Le projet n’aboutit pas, mais le bailleur lui fait alors part des besoins d’une association fraîchement installée dans le quartier qui recrute : VoisinMalin.

 

De l’information pour et par les habitants

Née en 2010 dans l’Essonne, cette association a vocation à créer du lien social dans les quartiers prioritaires de la Politique de la ville (QPV) et d’assurer la diffusion d’informations d’intérêt public. Tout en recueillant la parole des riverains. Une mission assurée par des habitants du quartier eux-mêmes, qui sont formés et recrutés en CDI dans le cadre d’un contrat d’une vingtaine d’heures mensuelles.

Lamia fait donc partie de l’équipe de cinq voisines opérant dans le secteur de La Rose. Quartier qui inclut trois cités : Val Plan, Le Clos et la Bégude. « Aujourd’hui, je dois faire un second passage au Clos. C’est-à-dire que je dois aller voir des gens qui ne nous ont pas ouvert la première fois ». Une visite qui s’inscrit dans le cadre d’une campagne menée depuis un mois sur le thème de la santé. « On leur parle du centre Cesam 13 qui propose des bilans de santé gratuits dès 16 ans », explique Lamia. « Et ensuite, en fonction de l’âge des personnes, on aborde le dépistage des cancers du sein et du colon ».

 

En porte-à-porte avec une Voisine Maligne
A La Rose, l’association opère dans le quartier de la Rose, au sein de trois cités : Val Plan (photo), Le Clos et la Bégude. @MGP

Accès à la santé

Approchant de sa destination, Lamia enfile un masque et sort une tablette d’un sac en tissu. « C’est mon sac magique », rit-elle. On y trouve une pile de documents utiles pour répondre aux éventuels besoins des habitants. Sur des sujets aussi variés que l’habitat ou l’accès aux droits.

Nous commençons par le bâtiment 18. « On va au sixième étage », indique Lamia tout en appuyant sur le bouton de l’ascenseur. En arrivant, nous croisons sur le palier une femme d’une trentaine d’années vêtue d’un long voile gris. Et voilà qui tombe bien, elle habite justement l’appartement auquel devait sonner Lamia. « Bonjour, se présente-t-elle. Je m’appelle Lamia. J’habite à Val Plan et je suis ici pour vous parler de santé. Vous connaissez l’ancienne Sécurité sociale ? » Il s’agit en fait du Cesam 13. « Oui, j’y suis allée en 2011 pour un bilan ». « Et ça vous a plu ? Vous ne voulez pas le refaire ? ». « Pourquoi pas ! répond la dame, plutôt enthousiaste.

Lamia note ses coordonnées. Le centre la rappellera pour fixer un rendez-vous.

Plus bas, elle sonne à une autre porte. Une jeune femme, brune, portant une robe verte, ouvre. Elle a un téléphone glissé entre l’oreille gauche et l’épaule. Cela ne l’empêche pas d’être attentive à ce que lui dit Lamia. Même quand elle doit rattraper son fils s’enfuyant à quatre pattes entre ses jambes.

 

De l’information… et le sourire en prime

Contrairement à la voisine du dessus, elle ne connaissait pas le centre médical. « Beaucoup pensent que ce n’est qu’un centre de vaccination. Ils ne savent pas qu’on peut y faire un bilan de santé », remarque Lamia. La dame semble intéressée : « J’ai une cousine qui a eu un cancer des ovaires. Depuis, je m’inquiète souvent. Dès que j’ai mal à la tête, je dis que c’est le cancer. Quand j’ai mal au dos, c’est l’arthrose. C’est la catastrophe ! » Lamia en profite pour souligner l’intérêt des bilans réguliers avant de lui demander depuis combien de temps elle est ici. « Cela fait un an. Mais je n’aime pas ce quartier. Je veux aller au centre-ville, près de la famille ».

Une fois les salutations faites et la porte refermée, Lamia note les réponses sur sa tablette. « Normalement, il faudrait le faire en même temps qu’on leur parle. Mais cela leur donnerait l’impression qu’on ne les écoute pas vraiment ».

Nous quittons l’immeuble 18 pour nous rendre au 52. Je demande à Lamia si certains sujets sont plus difficiles à aborder que d’autres. « C’est toujours compliqué au début. Et puis au fur et à mesure du porte-à-porte, le message passe ». Sa technique d’approche, elle la résume en un mot : le sourire. Quid du masque ? « Ah ! On peut sourire aussi avec les yeux », rétorque-t-elle avec malice. « Et quand les gens ne veulent pas, on n’insiste pas. Mais parfois, simplement en disant qu’on n’a rien à vendre, qu’on est juste là pour donner des informations utiles, les portes qui se fermaient finissent par s’ouvrir ».

 

En porte-à-porte avec une Voisine Maligne 1
Lamia, ou le sourire en toute circonstance. Même avec un masque. @MGP

Une oreille attentive

En bas du bâtiment 52, Lamia sonne à l’interphone. « D’habitude j’ai un badge. Mais là je l’ai oublié ». Après plusieurs vaines tentatives, la porte s’ouvre. Nous entrons dans l’ascenseur où l’affichage des étages a de quoi surprendre puisque, de bas en haut, les chiffres se présentent comme suit : 0 2 3 4 5 6 7 3 4 10. La voisine maligne s’en amuse.

Au cinquième, nous sonnons à une porte sur laquelle figure la photo d’un pitbull. La sonnerie ne semble pas fonctionner. Alors Lamia toque. Après quelques dizaines de secondes, la porte s’ouvre. Dévoilant un homme d’une soixantaine d’années.

Crâne chauve, silhouette frêle, il est entouré de volutes de fumée d’encens. Lamia l’a déjà rencontré lors d’une précédente campagne. Elle le lui rappelle et entame son discours sur la santé. « Je ne suis pas intéressé », réplique l’homme, quelque peu taquin. « Ah bon ? », s’étonne Lamia. « Franchement non. Donne-moi plutôt ton numéro. Et rentre ! ». Cela la fait rire, en même temps qu’elle semble un peu gênée. « On n’a pas le droit avec le covid ».

Lire aussi : Des sessions casse-croûte pour s’approprier sa ville 

 

La conversation se poursuit donc sur le seuil de la porte. « Le cancer je m’en fous. J’ai eu un AVC. Je me fous de tout ». Puis la discussion dévie sur le logement. « La dernière fois, on avait parlé de 13 Habitat pour ma baignoire qui fuyait … » « Et alors ? », interroge Lamia. « Rien ! ». L’homme se plaint aussi de son chauffage qui ne fonctionnait plus en septembre, mais qu’il a quand même dû payer. Lamia lui promet de faire remonter l’information à sa responsable.

« Avant, m’explique-t-elle, 13 Habitat avait une agence dans le quartier. Il n’y en a plus maintenant ». En quelques années seulement, ne pas maîtriser internet est devenu un frein majeur de l’accès au droit. Face à cela, le rôle des VoisinsMalins est d’orienter les habitants vers des structures à même de les aider. Mais pas de faire à leur place.

 

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L’équipe marseillaise. @Voisin malin

Besoins économiques, sociaux et humains

« Ici, comme ailleurs à Marseille, il y a des gens qui ont de grosses difficultés. Qui ne peuvent pas se soigner parce qu’ils n’ont pas de mutuelle ni de CMU. Certaines collègues essaient de les aider directement. Moi je les écoute, mais je ne veux pas donner plus ». Une manière de ne pas se laisser happer par la montagne de besoins économiques, sociaux et humains.

Il n’empêche qu’à travers cette mission, Lamia se sent utile. Elle a trouvé une place au-delà du seul cadre familial. « Quand on recroise les gens rencontrés en porte à porte, ils nous reconnaissent et on se dit bonjour. Et quand on revient, ils nous font plus confiance ».

Cette mission lui a même donné envie de reprendre le travail. « J’ai retrouvé confiance en moi. Et ça m’a permis d’améliorer mon français après douze ans à ne parler qu’en arabe à la maison ». Une amie lui a proposé de s’associer à elle dans la gestion d’une agence de ménage. « Mais cela prend trop de temps. Avec les enfants c’est compliqué ». À la place, elle pense à une formation d’assistante de vie scolaire. Pour prendre soin des plus jeunes. Et continuer de se sentir utile. ♦

 

* Le FRAC Provence accompagne la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] -Toutes les antennes – VoisinMalin à Marseille – Les financements – La relation avec les institutionnels –

  • Les autres antennes – Depuis sa création dans l’Essonne en 2010, le concept proposé par VoisinMalin a essaimé dans 18 villes. À Savoir : Evry-Courcouronnes, Grigny, Ris-Orangis, Aulnay-sous-Bois, Clichy-sous-Bois, Montreuil, Bagnolet, Saint-Denis, Villetaneuse, Villiers-le-Bel, Mantes-la-Jolie, Paris, Lille, Roubaix, Villeurbanne, Vénissieux, Marseille et Strasbourg.

Au total, 300 missions de porte à porte ont été conduites par 370 voisins malins, touchant un total de 250 000 habitants.

Parmi les sujets abordés : le cadre de vie, la santé, la parentalité, l’emploi, la formation, la précarité énergétique ou encore l’inclusion numérique.

  • Implantation marseillaise – C’est en 2018 que l’association décide de s’implanter à Marseille. Et son choix se porte sur le quartier de La Rose, qui, en plus d’être un quartier prioritaire de la Politique de la ville, fait l’objet d’un programme de rénovation urbaine. « Ces programmes génèrent une dynamique particulière autour d’acteurs qui veulent favoriser la transformation du quartier », explique Camille Auchet, responsable territoriale Sud-Est. La première campagne de porte à porte marseillaise est lancée en partenariat avec 13 Habitat. Et vise à accueillir les nouveaux locataires. Sur place, l’association s’appuie également sur la Métropole, l’État (politique de la ville), de Département, l’ARS, le bailleur Erilia… Et diverses associations de terrain, chacune ayant son expertise.

L’équipe locale, qui compte pour l’heure cinq personnes, devrait bientôt s’agrandir. Pour passer à huit. L’implantation dans un autre quartier est par ailleurs un sujet de réflexion.

 

Lire aussi : À propos du documentaire « Le Château en santé »

 

  • Financement – Pour rémunérer ses équipes, l’association s’appuie pour l’essentiel sur le financement des missions par les acteurs qui les lui commandent. La campagne santé présentée lors de ce reportage est par exemple financée par l’ARS. « Parfois, il s’agit d’appels à projets auxquels nous répondons. D’autre fois, ce sont des demandes qui nous sont adressées de manière directe », assure Camille Auchet.
  • Quelle relation avec les partenaires institutionnels ? – « Au départ, les acteurs viennent nous vous dans le seul but de transmettre une information, assure Camille Auchet. Mais au fur et à mesure des collaborations, ils voient que nous leur apportons plus que cela. Notre action permet de nouer un vrai dialogue avec les habitants, en faisant remonter leur parole. En aidant à comprendre certains freins ».
  • Pour plus d’informations – rendez-vous sur le site de VoisinMalin

 

 

 

 

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