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En cas de décrochage, utiliser l’escalier de secours

Par Nathania Cahen, le 14 janvier 2019

Journaliste

Que faire quand on a entre 18 et 25 ans, pas le moindre diplôme et zéro qualification ? L’École de la 2e chance propose une formule éprouvée qui mixe pédagogie, alternance et insertion. Ce bagage a permis à 60% des 7 800 jeunes passés par là de décrocher un sésame pour l’emploi ou une formation qualifiante.

 

Escalier de secours pour gros décrochages 9Marseille a servi de labo et accueilli en 1997 le premier des 124 sites « École de la 2e chance » existants. En feuilletant la plaquette éditée pour les 20 ans de l’E2C Marseille, des visages se succèdent. Au total, 20 portraits et autant de sauvetages, de rédemptions. Charlotte qui avait décroché au lycée est animatrice et médiatrice sociale depuis 8 ans. Boumediene, qui galérait de mission d’intérim en mission d’intérim est éducateur sportif spécialisé et pratique la boxe en compétition depuis 15 ans. Martin qui vivait dans la rue est agent de propreté au Mucem. Quentin qui était sorti du circuit en 2nde a passé son bac, suivi une double-licence puis intégré Sciences-po. Iman est plongée dans des études de médecine. Michaëlla est chauffeur-livreur, Ana elle est vendeuse. Yvan dirige aujourd’hui le club de sports de combat Team Sorel… Et on pourrait rajouter des centaines de pages car E2C voit passer quelque 850 « stagiaires » entre ses murs chaque année. Qui vont s’en sortir à plus de 60%.

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Louis Aloccio et Sonia Ciccione, président et directrice générale d’E2C.

En langage codé, ils sont des NEETs, un acronyme anglais pour « Neither in education, nor in employment or training » (ni étudiant, ni employé, ni en formation). Ils ont des parcours singuliers, tortueux, parfois douloureux. Souvent, ils ont déserté les salles de classe avant la 4e. Avec, pour tous, la même pierre d’achoppement : aucun sésame pour accéder à la vie professionnelle. Ce que leur propose l’E2C ? « Une formation tremplin vers l’insertion. Remettre le jeune en confiance, renforcer ses bases, lui donner les prérequis d’une insertion professionnelle », résume Sonia Ciccione, la directrice générale.  Entre autres compétences inculquées, des indispensables comme le savoir-être et le savoir-faire.

 

Une pédagogie originale

Escalier de secours pour gros décrochages 5« Ici on n’enseigne pas le français, les maths ou la bureautique de façon académique, pointe Élodie Hubert-Fraissinet, directrice communication, marketing et partenariats. Jamais dans l’abstrait, on privilégie une approche par des compétences réelles : comment communiquer dans une entreprise, à quoi servent les outils numériques… Ce qui permet d’acquérir des bases beaucoup plus facilement ». Autre particularisme : pas de notes, mais le parti de l’auto-évaluation, avec des ceintures, « comme au judo, du blanc jusqu’au noir pour chaque enseignement et une plateforme web qui permet à chacun de mesurer ses progrès en temps réel. » Pas de groupe de niveau non plus, mais une incitation à s’entraider. Le calendrier n’est pas celui des scolaires : une rentrée est organisée toutes les deux semaines. Une sortie hebdomadaire hors du quartier pour visiter un musée, un labo, pratiquer l’escalade dans les calanques ou le stick-glide dans l’anse de Corbières, se rendre à l’opéra. « L’opéra, toujours un grand moment, une émotion et une vraie découverte pour beaucoup », souligne Élodie Hubert-Fraissinet. Chacun arrive avec son lot de problèmes – famille, argent, santé… – que l’équipe de l’E2C fait en sorte d’accompagner, avec l’aide de ses différents partenaires. « Certains n’ont jamais vu un dentiste ou un ophtalmologiste de leur vie, découvrent qu’ils sont daltoniens… », glisse-t-elle encore.

Escalier de secours pour gros décrochages 10Évidemment, ils n’atterrissent pas par hasard à l’E2C. Le prescripteur principal est la mission locale. Pôle Emploi en adresse aussi, et certains jeunes se présentent spontanément. Ils ont en moyenne 20 ans, femmes et hommes à part quasi égale, désireux d’être rapidement en capacité de décrocher un poste. Le séjour moyen n’est pas des 9 mois prévus mais plus souvent de 5 mois et demi ; dès qu’une possibilité de formation qualifiante ou d’embauche se présente, ils signent. Le statut de « stagiaire de la formation professionnelle » leur permet de bénéficier d’une indemnité versée chaque mois par la Région, et d’une couverture sociale.

 

2 000 entreprises impliquées

Escalier de secours pour gros décrochages 11En tant qu’association loi 1901 d’intérêt général, l’E2C ne dépend pas de l’Éducation nationale. Elle compte un conseil d’administration et un comité de pilotage, elle est financée par les collectivités territoriales (la mairie de Marseille en est historiquement le premier partenaire) et par les entreprises (taxe d’apprentissage). Pour encadrer et armer ces jeunes pour leur vie professionnelle et leur ouvrir des voies vers plus de 120 métiers, les métiers sont à pied d’œuvre. « Avec quelques parcours pro spécifiques correspondant à des filières du territoire en tension comme les métiers de l’hôtellerie-restauration et la fibre optique », précise Sonia Ciccione. Des secteurs comme l’aide à la personne, les métiers de la vente et du commerce attirent beaucoup les jeunes. « Quand elles arrivent, les filles s’imaginent esthéticienne ou travaillant dans la petite enfance. Les garçons veulent être footballeurs ou bosser dans la mécanique. Ils vont découvriront des possibilités qu’ils n’envisageaient pas, dans le transport et la logistique par Escalier de secours pour gros décrochages 1exemple », complète Élodie Hubert-Fraissinet. La diffusion des savoirs s’effectue avec de petits groupes, quand ça n’est pas individualisé. Bref, s’adapter au stagiaire et non l’inverse.

En appui, cheville ouvrière du système, le partenariat avec quelques 2 000 entreprises du territoire (Nexity est la dernière à s’être engagée sur du partenariat pluriannuel) en date) permet de proposer des stages, des contrats, du conseil et du coaching. Ce n’est pas trop quand on sait que certains jeunes effectuent jusqu’à sept stages et alternances pendant leur parcours. Et qu’un second site, baptisé « E2C Marseille Romain Rolland », sera ouvert au printemps dans l’ancienne école du quartier La Pauline, dans le 9e arrondissement de Marseille… Une preuve de l’efficacité du concept !

 

Écolo et formateur, l’atelier de mobilier en carton recyclé

Parmi les projets pédagogiques, celui de Pascal Marullaz, formateur en calcul et raisonnement, nous a Escalier de secours pour gros décrochages 2emballée. Comment faire du concret avec des maths ? Par exemple, en créant une microentreprise de meubles en carton 3D. Sur la base du volontariat – « je passe parfois la tête dans une salle de cours pour demander qui veut peindre, enduire, découper… », 150 jeunes ont participé l’an dernier à la réalisation de la première collection : des tables basses, un fauteuil, un banc, un meuble télé, une table de nuit en forme d’amphore, réalisés en partenariat avec le fablab La Charbonnerie. « Cela permet de développer des compétences dans plusieurs directions, de valoriser les travaux manuels et de mettre sa patience à l’épreuve ». Le projet se précise et se professionnalise aujourd’hui, avec la réponse à des commandes, et donc le traitement du devis, puis la conception, la fabrication, la facture, la livraison… Un gros partenaire de l’E2C a déjà passé une commande.

 

Des ressources insoupçonnées

Outre sa pédagogie décalée, l’E2C, réserve d’autres surprises. Saviez-vous qu’un pendule de Foucault s’y trouve ? Qu’un mur d’escalade occupe un pan du hall d’accueil ? Qu’il y a une salle de musculation ? Que les locaux se trouvent dans les anciens abattoirs de Marseille, un site de quatre hectares et demi avec 10 000 m² de bâti réhabilités et coiffés d’une verrière par l’architecte Philippe Reby ? Réservez une table au restaurant pédagogique O2Sens, ce sera une belle occasion de découvrir ce lieu à part.

 

 

Bonus

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  • L’E2C Marseille en chiffres : 7 800 stagiaires depuis l’origine (790 en 2017 et 850 en 2018), 2 000 entreprises partenaires, 120 métiers, 60% de rebond avec un accès à l’emploi ou une formation qualifiante, 250 000 heures de formation annuelles. Et déjà deux antennes à Marseille, dans les quartiers de Montolieu (2e) et des Marronniers (9e), et une autre à Miramas.

 

  • Le témoignage de Johnny Varela-Mendes, 24 ans, passé par l’E2C en 2017 : « Je suis En cas de décrochage, utiliser l'escalier de secoursallé à l’école jusqu’en 3e puis j’ai commencé un CAP cuisine que je n’ai pas terminé car j’ai été viré du restaurant où j’étais en stage. Les années suivantes, je n’ai rien fait et privilégié les activités qui me plaisaient, le hip-hop et la musique. Quand j’ai entendu parler de l’E2C, j’ai fait un dossier et j’ai été pris. Au bout de quelques semaines, j’étais stagiaire au self puis j’ai fait des stages dans des restaurants d’entreprise. L’E2C, c’est des petits trucs qui sont en fait des grands trucs : des formateurs qui prennent le temps, le partage avec les autres stagiaires qui ont des histoires et des origines différentes. Chacun avait quelque chose à donner. La mission locale m’a ensuite envoyé à l’école hôtelière de Bonneveine où j’ai passé mon CAP cuisine. Aujourd’hui je suis commis chez Urban Kitchen. Je fais beaucoup de pâtisserie, ça me plaît et j’aimerais passer le CAP dans quelque temps. »

 

  • Tout l’historique et la genèse de l’E2C Marseille sont détaillés sur le site de l’école
  • Des besoins : des entreprises à même de proposer des stages et des alternances ou de soutenir le dispositif par le versement de la taxe d’apprentissage.

 

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