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Et si la paresse était une ressource ?

Par Lorraine Duval, le 3 mai 2022

Journaliste

« La paresse, ce n’est ni la flemme, ni la mollesse, ni la dépression. La paresse, c’est tout autre chose : c’est se construire sa propre vie, son propre rythme, son rapport au temps » © Pixabay

Entre politique fiction et roman feel good, avec « Paresse pour tous », Hadrien Klent signait il y a un an un conte philosophique d’actualité puisque le héros en était un candidat improbable aux élections présidentielles. Prix Nobel d’économie, il proposait une mesure-phare révolutionnaire : réduire le temps de travail à trois heures hebdomadaires et ainsi autoriser la paresse – à ne pas confondre avec la mollesse. Force est de constater que ses idées étaient encore trop révolutionnaires pour l’époque.

 

Comment Émilien Long, ce réjouissant candidat à l’élection présidentielle, est-il né ?

Au départ, il y a un projet de bande dessinée avec Alessandra Caretti : nous sommes de grands lecteurs de « L’an 01 », BD foutraque signée Gébé, sur l’utopie et l’énergie naïve de l’après-mai 68. Nous pensions faire, 50 ans plus tard, un autre an 01. C’était avant le Covid et la crise sanitaire, dont nous avons, bien entendu, suivi attentivement les différentes étapes pour constater que ce qui en sortait n’était en rien un an 01 et que le fantasme d’un changement n’avait duré que le temps d’un feu de paille…

Notre envie était surtout de revisiter certains présupposés comme la croissance à tout prix ou l’obligation de réussite. Avec pour héros un candidat présidentiel défendant la fin du travail roi. Il fallait finalement l’espace du roman, qui permet de donner de la place aux enjeux théoriques : le projet de BD est devenu un roman que j’ai écrit seul.

 

À l’inverse, rien de foutraque chez vous, l’essai qui sert de programme à Emilien Long, votre candidat, est très documenté…


Et si la paresse était une ressource ?Oui, j’ai mis beaucoup de rigueur derrière l’utopie… Je lis beaucoup, me documente énormément. J’ai cherché à bien structurer le programme et les discours de mon personnage. J’ai eu beaucoup de retours de lecteurs qui avaient jugé très crédible mon histoire. À tel point que certains se demandent même si je suis un homme politique ! Je voulais non seulement donner le sentiment que c’était possible, mais aussi proposer un roman qui soit un peu un manuel.

 

Qui vous a inspiré Émilien Long ?

Il entre en résonance avec des figures comme Thomas Piketty – qui a écrit Le Capital au XXIe siècle, écho au Capital de Karl Marx, qui était le beau-père de Paul Lafargue, connu pour un essai intitulé Le Droit à la paresse… C’est aussi un clin d’œil à Esther Duflo : le parcours d’Émilien est le même que le sien, quelques années plus tard. Émilien Long est la figure idéale d’un économiste qui décide de se jeter à l’eau… Contre la personnalisation du pouvoir, il est avant tout habité par un projet.

 

Quelle est votre définition de la paresse ?

Émilien Long la définit dans son essai : « La paresse, ce n’est ni la flemme, ni la mollesse, ni la dépression. La paresse, c’est tout autre chose : c’est se construire sa propre vie, son propre rythme, son rapport au temps — ne plus le subir ». L’idée n’est pas d’inciter à glander et à se vautrer sur le canapé – ce qu’Émilien Long explique à ses enfants perplexes – mais de sortir de l’état de productivité et de nécessité, reconquérir quelque chose de l’ordre de l’espace mental, de la liberté.

 

 

Un tel modèle vous semble-t-il viable ?

C’est une idée récurrente dans l’histoire de l’humanité mais que je n’aurais pas pu défendre seul. C’est pourquoi je recours à d’autres pour appuyer ma démonstration : Sénèque, Laffargue, Keynes, dont les théories sur le travail vont dans ce sens. La démonstration existe, suffisamment de recherches ont été accumulées. Ensuite, c’est un choix de société – et de bouleversement- qui n’a jamais été retenu.

Cette radicalité n’est pas si effrayante que ça, hormis trouver que faire – du bénévolat, du jardinage, des activités manuelles, flâner… Lâcher prise en somme, tout en échappant aux multinationales du web qui veulent contrôler nos temps de cerveau disponibles.

 

Vous êtes vous-même paresseux ?

J’adorerais ! Quand j’écris, je concentre toute mon énergie et au-delà de trois heures, c’est difficile. Pour beaucoup de personnes, rester au bureau huit heures chaque jour est contraignant et recèle beaucoup de temps perdu quand trois heures quotidiennes de travail productif suffiraient.

Le problème est qu’on a fait du travail un étalon. On se présente par le prisme du travail avant de parler de ses loisirs ou de ses goûts. On se définit à travers lui, donc le remettre en question est compliqué ! En attendant, ce modèle essore à la fois les gens et la planète. Il y a un message, une injonction dans le programme d’Émilien : n’oublions pas que nous n’avons qu’une seule vie…

 

Le QG de notre candidat se trouve à Marseille. Là encore un message ?

Oui, il y a dans cette donnée géographique le refus d’assumer que tout doit être centralisé dans la capitale. Étant Marseillais, Émilien installe son QG à Marseille et refuse l’injonction du Dieu Paris. Il veut faire différemment, échapper au moule technocratique, changer les codes : un programme différent, une équipe originale (un poète-diplomate d’origine sénégalaise, un jeune youtubeur, un vieil agriculteur, une éditrice, une informaticienne fan de logiciels libres…), des meetings décalés (avec par exemple trois jours d’ateliers autour du thème du temps libre), une façon de parler différente (en rupture avec le discours décalé des autres politiciens).

 

Y aura-t-il une suite ?

Bien sûr. Elle est prévue pour 2023… Laissons la présidentielle de dérouler dans la vraie vie avant de rêver à nouveau à un autre monde possible. ♦

 

*Paresse pour tous. Ed Le Tripode, mai 2021. 360 pages. 19 euros. En format poche, 10 euros.

 

Bonus
  • Une maison d’édition, Le Tripode. « Faire entendre l’importance des livres que nous aimons est donc la seule ambition qui nous guide. Dans un monde en surchauffe, où les mots s’anémient et les questions se multiplient, comment transmettre le temps de ressentir ? Comment faire résonner des livres fondés sur la richesse des autres quand tant, aujourd’hui, nous pousse à l’immédiateté et la défiance ? Ce sont les questions que nous nous posons chaque jour. Avec la détermination et la force acquises au contact de ces œuvres… mais aussi l’humilité que nous impose forcément l’incroyable légèreté de nos existences.

De L’Art de la joie de Goliarda Sapienza aux Jardins statuaires de Jacques Abeille, de Vie ? ou Théâtre ? de Charlotte Salomon à L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk, de Née contente à Oraibi de Bérengère Cournut à Anguille sous roche d’Ali Zamir, le Tripode ne compte plus les œuvres de son catalogue qui ont failli ne jamais exister ; qui, pendant des années, ont cherché vainement à paraître. »

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