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La colocation, une alternative à l’hôpital psychiatrique

Par Agathe Perrier, le 18 janvier 2022

Journaliste

Ne pouvant habiter seuls, Fredo, Franck et Josiane vivent en colocation en étant accompagnés © Agathe Perrier

Afin de permettre à des personnes souffrant d’un handicap psychique d’être malgré tout autonomes, l’association Familles Gouvernantes leur propose de vivre en colocation. Elles profitent ainsi d’une certaine indépendance tout en étant épaulées et accompagnées dans leur vie quotidienne.

 

Ils sont cinq, ont entre 38 et 68 ans, et vivent… en colocation ! Josiane, Maryse, Franck, Frédéric et Frédéric – dit Fredo – ont chacun leur chambre mais partagent les autres pièces. Le petit groupe occupe deux appartements au rez-de-chaussée d’une résidence de La Ciotat. Les femmes dans l’un, les hommes dans l’autre. Et c’est chez ces messieurs qu’ils ont l’habitude de se réunir, dans la grande salle de séjour. Les midis, notamment, pour partager un bon repas concocté tous ensemble avec leur gouvernante Stéphanie (bonus). « Elle nous aide pour les tâches ménagères quand on est fatigués, mais sinon on doit se débrouiller seuls », précise Franck. « On est autonomes ! », insiste Josiane, doyenne de la maison et première à y avoir posé ses valises il y a presque quatre ans.

 

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Franck, Josiane et Fredo, trois des « colocs » de La Ciotat, aux côtés de Stéphanie, leur gouvernante, et Anne-Laure Aiguier, leur coordinatrice © AP

Une coloc pour éviter l’isolement

À la différence d’une colocation classique, les cinq habitants ne se sont pas choisis. Tous souffrent d’un handicap psychique. Vulnérables et bénéficiant d’une mesure de protection, ils ne peuvent vivre seuls. Ce logement est donc une solution qui leur permet de bénéficier d’une certaine autonomie. Il leur est proposé via le dispositif Familles Gouvernantes, lancé en 2007 dans les Bouches-du-Rhône par l’Udaf 13 (bonus). « Le but est d’apporter à ces personnes un logement pérenne pour rompre leur isolement. Elles y sont chez elles et sont accompagnées par une gouvernante 5 jours par semaine et des infirmiers tous les jours », explique Anne-Laure Aiguier, coordinatrice du dispositif. Cette dernière est leur référente et celle des intervenants pour toute question et problématique qui peut se poser. À cela se rajoute une astreinte téléphonique les soirs et week-ends. Chacun dispose en parallèle d’un suivi médical personnel en fonction de sa pathologie.

 

Les tâches ménagères en commun

Les matinées sont souvent dédiées aux activités communes. Le lundi, par exemple, c’est élaboration des repas de la semaine. Tout le monde donne son avis et valide les menus : lasagnes, blanquette de veau, croque-monsieur… Stéphanie, la gouvernante, se charge des courses avec le budget de la maison : 210 euros mensuels par colocataire. Mais les bons petits plats se font à douze mains. « Puis on déjeune tous ensemble », glisse Maryse. Par contre, le soir, chacun fait à sa sauce. « Les garçons dînent tôt, moi plus tard et Maryse ne mange pas », raconte Josiane. Les repas du week-end sont quant à eux préparés le vendredi. Sauf celui du dimanche puisque les « coloc » ont souhaité cuisiner en totale autonomie ce jour-là.

Le reste du temps, les cinq habitants ont des activités qui leur sont propres. Franck et Frédéric vont plusieurs fois par semaine à l’hôpital de jour, le premier pour s’occuper du jardin, le second d’animaux. Josiane, elle, est adepte de couture. Ils vont aussi régulièrement se balader dans la colline, parfois avec Stéphanie, qui aime leur organiser des sorties. « On est allés au marché de Noël en décembre, et sinon on va au cinéma, au restaurant, en randonnée… Ce sont eux qui choisissent car le but est de leur procurer du plaisir », confie la gouvernante. La difficulté – loin d’être insurmontable – étant de réussir à composer avec les préférences de chacun.

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Exemples de menus de semaine © AP

La règle d’or : demander l’avis des autres

Les colocataires sont évidemment libres de recevoir de la visite, mais à deux conditions. « La première fois, on demande à ce que la gouvernante soit présente pour s’assurer que la personne invitée est bienveillante », indique Anne-Laure Aiguier. Et Fredo de compléter : « Il faut aussi que les autres soient au courant et d’accord ». Une règle qui s’applique de façon globale pour assurer une atmosphère sereine dans la maison. Chacun doit également prévenir lorsqu’il s’absente afin, par exemple, que son repas ne soit pas préparé. Quant à la présence d’animaux de compagnie, là encore cela dépend de l’accord du groupe.

De l’avis général, la vie en communauté à La Ciotat « se passe bien ». Josiane a même refusé un logement autonome qui lui était proposé, en partie car elle n’avait pas envie de quitter celui-ci – sans compter qu’il était éloigné et nécessitait d’avoir une voiture. L’objectif n’est d’ailleurs pas que tous les colocataires volent de leurs propres ailes. « Ils signent un bail sans limitation de temps. Si tout fonctionne et que la vie en colocation leur plaît, ils peuvent y rester à vie », souligne Anne-Laure Aiguier. En moyenne, sur l’ensemble des colocations de Familles Gouvernantes, quatre personnes par an quittent le dispositif pour un logement individuel. Trois pour un lieu plus adapté à leur nouvelle situation, par exemple en EHPAD en cas de perte d’autonomie.

 

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La chambre de Franck © AP

Une adaptation pas toujours possible

Le dispositif compte en effet treize colocations dans les Bouches-du-Rhône, dont huit à Marseille (bonus). Si certaines sont entièrement masculines ou féminines, toutes reposent sur le même principe que celle de La Ciotat. La solution ne s’avère cependant pas adaptée à tous les individus. Il est déjà « souvent arrivé », reconnaît la coordinatrice, que des conflits éclatent à l’arrivée d’un nouvel occupant. Un temps d’adaptation est alors laissé au groupe. « Si vraiment ça ne fonctionne pas mais que la personne se plaît dans le dispositif, on lui cherche une place dans un autre logement. Si par contre ça n’est pas fait pour elle, elle rompt son bail et retourne en hôpital ou dans sa famille », expose encore Anne-Laure Aiguier.

L’association essaye d’ouvrir deux colocations chaque année car la demande est là. Une vingtaine de noms sont en effet sur liste d’attente dans le département. À La Ciotat en tout cas, aucun des cinq habitants n’a pour le moment envie de laisser sa place. Surtout pas Frédéric. « C’est merveilleux [d’être ici] », considère-t-il. En mai prochain, il fêtera ses quatre ans de vie en communauté, tous partagés avec Josiane et Franck. Le hasard a bien fait les choses pour ce groupe-là. ♦

* L’AP-HM, Assistance publique des hôpitaux de Marseille, parraine la rubrique santé et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] – les UDAF – Tout sur le dispositif Familles Gouvernantes – La solution de la Résidence d’Accueil –

  • Les Udaf en France – Les Udaf (Union départementale des associations familiales) sont « des institutions chargées de promouvoir, défendre et représenter les intérêts de toutes les familles vivant sur leur territoire, quelles que soient leurs croyances ou leurs appartenances politiques ». Il en existe 99 dans l’Hexagone ainsi que 13 régionales (Uraf) et une nationale (Unaf).
  • Familles Gouvernantes, un dispositif ancien et national – Les « Familles Gouvernantes » sont nées dans les années 90 à l’initiative de l’Udaf de la Marne, confrontée à de nombreux suicides et à un fort taux de personnes marginalisées et sans domicile fixe parmi la population suivie en mesure de protection. Aujourd’hui, 23 Udaf gèrent ce type de programme partout en France. Chaque structure l’a adapté en fonction des besoins locaux. Celle des Bouches-du-Rhône en a ouvert huit à Marseille ainsi qu’une à La Ciotat, Martigues, Miramas, Vitrolles et Salon-de-Provence.
  • Les financements du dispositif – Familles Gouvernantes reçoit une subvention de l’ARS et l’Udaf13 une subvention de l’État. L’association loue les appartements qu’elle sous-loue ensuite aux colocataires via un bail de sous-location signé par chacun. Chaque colocataire peut solliciter une allocation logement auprès de la CAF comme n’importe qui. Enfin, le conseil départemental des Bouches-du-Rhône soutient le dispositif en accordant à chaque colocataire une aide financière (en fonction de ses revenus) pour une prise en charge du coût de la gouvernante. Les gouvernantes sont employées d’une association d’aide à domicile, l’Adar Provence, partenaire de l’Udaf 13.
  • Résidence accueil, une autre solution de logement inclusif – L’Udaf 13 a aussi ouvert une résidence accueil en 2019 à Marseille. Il s’agit d’un bâtiment comprenant 16 studios proposés à des personnes vulnérables et ne pouvant vivre seules. Elles sont accompagnées sur place par quatre hôtes et un travailleur social. Chacune dispose de son propre appartement et deux-pièces.

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