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Histoire de l’Afghan qui a appris le français avec les célébrités du Père-Lachaise

Par Marie Le Marois, le 23 décembre 2022

Journaliste

Cimetière du Père-Lachaise @Pixabay

Mahmud Nasimi a fui l’Afghanistan en 2013. Après un périple éprouvant de quatre ans, où il a côtoyé l’inhumain et frôlé la mort, il est arrivé à Paris. Avec pour seuls bagages, la solitude et le désespoir. Jusqu’à ce matin de décembre où ses pas l’ont conduit au cimetière du Père-Lachaise.

 

Il est assis dans un fauteuil, dos à la cheminée rougeoyante. Mains posées sur ses jambes croisées, Mahmud Nasimi observe en silence l’arrivée progressive des convives. Il est l’invité de la soirée littéraire du Cercle « Inexplorée », organisée à Marseille. Quel est cet homme qui a réussi à écrire dans un français si poétique un ‘’Afghan à Paris’’, son premier roman ? Pourquoi a-t-il préféré notre langue à la sienne ? À 35 ans, il a déjà vécu mille vies. La première est son enfance heureuse et insouciante à la campagne, avant Kaboul, chez sa grand-mère.

 

Un périple éprouvant

Le Cercle « Inexplorée »
Mahmud Nasimi lors de la soirée littéraire du Cercle « Inexplorée »

Puis l’horreur. Lui qui souhaitait servir dans les forces de l’ordre est contraint par les talibans, à 26 ans, de rejoindre leurs rangs. Il quitte alors précipitamment son cocon, laissant derrière lui, famille, amis, études (droit et sciences politiques). Commence alors une longue traversée de 730 jours – Iran, Turquie, Grèce, Macédoine, Serbie, Hongrie, Autriche, Allemagne, Belgique. Puis la France, « le hasard ». Le jeune homme connaîtra le froid, la faim, la prison, le soleil agressif, la soif, la montagne, le désert.

Mais ce qu’il vécut à Paris les premiers mois lui coûta « plus que les difficultés rencontrées sur [son] chemin » :  il est accueilli par « la souffrance et la douleur ». La nuit, il dort dans la rue, à côté des poubelles, au plus près du bureau administratif qui accorde le droit d’asile. Le jour, il se cogne à l’indifférence des passants. Il désire ardemment parler et sourire, « mais il n’y avait personne pour m’entendre ».

 

La découverte des grands écrivains classiques 

Père Lachaise
Statue de Honoré de Balzac au cimetière du Père Lachaise @Père Lachaise

Un matin de décembre, alors qu’il déambule frigorifié dans les rues de Paris sans but précis, comme chaque jour depuis son arrivée, ses pas l’amènent au cimetière du Père-Lachaise. Il est abasourdi par le silence et la beauté du lieu. Il s’engouffre lentement dans les allées, priant devant chaque tombe comme sa mère le lui a appris. Puis s’arrête devant ce qui semble être quelqu’un de très important, étant donné la taille du buste à son effigie. C’est Honoré de Balzac.

Il découvre sur Internet que ce monsieur est un grand écrivain français et lit avidement tout ce qui le concerne. Sa vie, son œuvre. Une déflagration. « Une seconde naissance », dit-il même. Plus tard, il lira ’’La Peau de Chagrin’’, son premier roman. Commence alors un autre voyage, celui-ci plus heureux. Le voyage vers la littérature et la langue française. Son « refuge ». Et dire que, jeune, Mahmud Nasimi fuyait la lecture ! À l’école et ses cahiers, il préférait la rue.

 

♦ (re)lire : L’incroyable voyage des archives yéménites restées coincées dans un garde-meuble

 

La langue française

JRS Jeunes PARIS
Mahmud Nasimi, en 2017 à JRS Jeunes PARIS

Au cours de Français du JRS (Jesuit Refugee Service – l’association qui l’accompagne), il apprend « la conjugaison de manger, sortir, voir, venir ». Mais chaque soir, lorsqu’il rentre dormir dans la chambre qu’il partage avec un autre réfugié, sur « son maigre canapé-lit banal, coincé contre un mur jauni et moisi », le persévérant se plonge dans les Misérables de Victor Hugo ou Les Fleurs du mal, de Baudelaire. Il note les mots dont la sonorité lui parle et le touche. Puis les traduit dans sa langue maternelle pour les comprendre.

Il n’est plus seul. Les livres deviennent ses amis proches, fidèles. Avec eux, il apprend « à apprivoiser le chagrin, à éclaircir l’obscurité de ses pensées ».

 

Les livres, ses amis proches

Marcel Proust
Tombe de Marcel Proust

Les mots le consolent et le comprennent, lui ouvrent un monde inconnu. De nouveaux horizons, mais aussi des réminiscences. C’est en cherchant la signification de ‘’clapotement’’, lu chez Maupassant, que surgit « le chant de la rivière qui a bercé [son] enfance ». Tout en apprenant « la langue française, la langue de l’amour et de la paix, la langue de Molière », il plonge dans ses souvenirs.

Le tissu de la robe de sa mère qu’il tenait enfant, les gestes maternants de sa grand-mère contre l’oncle toujours furieux, mais aussi la découverte du cerf-volant ou de sa voisine du même âge. Avec les célébrités du cimetière – Proust, Éluard, Apollinaire…, cet homme déraciné s’implante chaque jour un peu plus dans notre langue. Il s’abreuve de ses mots. Se rassasie de sa beauté.

♦ Lire aussi : La cuisine pour changer le regard sur les réfugiés

 

« Paris que j’aime »

Paris Montmartre
À Montmartre, il imagine Gérard de Nerval ou Guillaume Apolinaire « assis sous un arbre, plume à la main ». @Pixabay

À travers les livres classiques, mais aussi les chanteurs comme Brel et Piaf, il découvre la France, sa culture, son histoire, ses paysages. La plage de Dunkerque, les vignes et les oliviers du Sud. Le camembert de Normandie. Mais c’est Paris qu’il éprouve dans sa chair. Dans le cabaret du Lapin-Agile, à Montmartre, il imagine Gérard de Nerval ou Guillaume Apolinaire « assis sous un arbre, plume à la main ». Tandis qu’autour de lui « se promènent des femmes aux longues robes et des hommes en chapeau et cigarette aux lèvres ».

Plus il passe son temps « dans les plis de sa robe », plus la Ville lumière lui devient chère. Il déambule au cimetière de Montparnasse pour saluer Charles Baudelaire, Marguerite Duras, Guy de Maupassant. Parfois, il marche jusqu’au Café de Flore pour imaginer à la terrasse son écrivain bien-aimé Albert Camus. Il flâne avec George Sand quai des Grands-Augustins, le long des bouquinistes. Mais aussi avec Victor Hugo place des Vosges. Ou bien encore avec Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre à La Sorbonne.

 

L’écriture, l’autre rive

Histoire d’un Afghan qui a appris le français avec les morts du Père Lachaise 3
Mahmud Nasimi, avec son premier livre écrit en français :  »Un Afghan à Paris »

Au fil des mois, avec les mots sonores, dans des cahiers entiers noircis de son écriture fine et déliée, il crée une « collection de mots » – des émotions, des sentiments, des odeurs. Ces mots deviennent ensuite « des morceaux de texte ». Chaque jour, il fait lire à une amie ses phrases dont elle ne conserve que la moitié. « Le reste n’était pas correct grammaticalement ou littéralement ». Mais rien ne le décourage. Pas même les personnes qui se moquent de son entêtement à écrire en français, lui qui ne « parle même pas correctement une phrase ». C’est pourtant simple : il refuse d’écrire en dari, sa langue maternelle. Car il a « goûté à la littérature à travers la langue française ». 

Sa force ? Cet optimiste est porté par l’espoir, l’espérance, l’amour indéfectible de sa mère et de sa grand-mère, leurs conseils. Il a surtout la sensation de basculer, à travers l’écriture, sur une autre rive où il puise « consolation, espérance et paix ». Il revient inlassablement chez son amie avec trois, quatre, cinq autres phrases. Et ainsi de suite pendant trois ans. Jusqu’à ce qu’ ‘’Un afghan à Paris’’ prenne forme.

 

Deux livres en français

La Grande Librairie
Mahmud Nasimi lors de son passage à l’émission La grande Librairie @La grande Librairie

Il envoie à tout hasard son manuscrit à une vingtaine de maisons d’édition. Six mois plus tard, il reçoit un avis favorable des éditions du Palais. L’éditrice a un coup de cœur et le publie tel quel. Son passage à l’émission de La Grande Librairie est du même ressort. Dès l’écriture de la première phrase de son roman, il se voyait déjà sur le plateau de cette émission qu’il apprécie tant. D’ailleurs, il gardait précieusement dans sa valise chemise et cravate – « la deuxième famille qui m’a accueillie peut l’attester » – au cas où son rêve deviendrait réalité. Ce fut le cas. Depuis, il a participé à bien d’autres émissions et écrit un troisième livre, ‘’Chant de la mélancolie’’ (voir bonus).

Il ne pensait pas devenir écrivain. Encore aujourd’hui, il ne se sent pas digne de ce nom, juste « l’auteur de (ses) livres ». Pourtant, c’est à ce titre qu’il est invité, de salons du livre en conférences, partout en France – pas encore à l’étranger tant qu’il n’en a pas l’autorisation de la Préfecture. Il intervient également dans les établissements scolaires. Pour encourager les jeunes à la lecture et leur faire partager sa foi dans la vie. Mais aussi leur transmettre son leitmotiv : « si on arrête de se plaindre, les occasions se présentent ». Cet excellent représentant de l’éloge de la patience continue à apprendre la langue française. Et attend sa naturalisation pour ce pays pour lequel il nourrit un amour « bouillonnant ». Un amour infini.♦

 

Bonus 

  • De loin, j’aperçois mon pays
    Mahmud Nasimi a écrit un premier livre, à 30 ans,  »De loin, j’aperçois mon pays », avec Annabelle Rihoux

    Un premier livre, à 30 ans. Mahmud Nasimi a écrit De loin, j’aperçois mon pays avec Annabelle Rihoux, qu’il a rencontrée en Belgique. Elle l’a aidé à écrire l’histoire de son exil et surtout à traduire ses pensées. « Pour l’écriture du livre, jai rédigé dans un premier temps en dari. Puis jai transmis mes idées à Anabelle en anglais, et elle sest chargée de la rédaction en français ». En savoir plus ici

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