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La banquière de l’espoir

Par Marie Le Marois, le 14 septembre 2019

Journaliste

Emprunter aux banques pour créer son entreprise quand on a les poches vides ? Mission impossible. Sauf pour Maria Nowak, fondatrice de l’Adie. L’association pour le droit à l’initiative économique soutient depuis 31 ans les laissés-pourcompte, particulièrement ceux des quartiers prioritaires et des zones rurales. Rencontre avec cette grande dame en tournée dans les Hautes-Alpes à bord de l’antenne mobile.

 

La Banquière de l’Espoir 3Elle a beau cumuler page Wikipédia et Légion d’Honneur, Maria Nowak a le sourire discret et le verbe contenu. Cette grande dame s’efface devant sa cause. Celle d’offrir aux exclus de retrouver autonomie et dignité via le microcrédit. Inspiré par le Bangladais Muhamad Yunus et largement développé dans les pays du tiers-monde, ce dispositif financier permet de prêter des petites sommes d’argent aux personnes qui n’ont pas accès au système bancaire. Il a déjà permis la création de 165 000 entreprises. Du chauffeur de taxi au restaurateur en passant par la coiffeuse à domicile.

« La meilleure voie pour sortir de la spirale de l’exclusion est de créer son propre emploi »

Il y a trente ans, personne ne misait un kopeck sur le projet de cette Polonaise d’origine. « C’était l‘époque de la mise en place du RMI. On s’est dit avec des amis que la meilleure voie pour sortir de la spirale de l’exclusion était de créer son propre emploi». Pendant un an, Maria a tapé à toutes les portes pour récolter des fonds. Cette détermination est sans doute liée à son histoire familiale. « Mes parents étaient tous les deux résistants. J’ai été élevée dans cette atmosphère et c’est vrai que, quand j’y crois, je m’accroche ». Elle a vécu les horreurs de la guerre, l’entrée clandestine en France, les petits boulots. Ces expériences sont le terreau de son empathie. « Il est difficile d’aider les gens qui sont dans la galère quand on ne l’a pas connue ». Diplômée d’études économiques, forte de son expérience au sein de l’Agence française de Développement, puis dans la Banque mondiale, ne restait plus à cette persévérante qu’à appliquer son savoir-faire pour imposer le crédit solidaire.

 

La Banquière de l’Espoir 6« Les laissés pour compte ont pour la plupart cette capacité et cette énergie d’entreprendre »

Ces « invisibles » du marché du travail et du système bancaire « ont pour la plupart cette capacité et cette énergie d’entreprendre. Ils sont à la fois admirables et émouvants », souligne l’octogénaire tonique. ‘’Ils’’, ce sont des jeunes qui veulent se lancer et n’ont pas de moyens/famille/diplômes/réseau, des seniors qui ont perdu leur emploi, des mères solo… L’économiste se souvient encore du premier projet, un ferrailleur qui voulait troquer sa brouette contre un camion. « Au début, c’était un de ses copains qui le conduisait, puis il a fini par passer son permis de conduire et pour y parvenir, il a arrêté de boire ». Et de citer encore cet ancien boucher, victime d’un accident de travail, devenu brocanteur ; cet ex cordonnier, mis en faillite et métamorphosé en pizzaïolo ou cette journaliste au chômage qui a monté une société de spectacle. Pour Maria, tout le monde a sa chance.

 

Financement et accompagnement du créateur d’entreprise

Le processus est toujours le même : un Comité de Crédits constitué de bénévoles (anciens experts-comptables, banquiers, chefs d’entreprise) se réunit deux fois par semaine en région dans l’une des 140 agences et décide de l’attribution du prêt (entre 500 et 10 000 euros) après étude du dossier. Des bénévoles – forces vives majoritairement retraitées – aident ensuite l’entrepreneur à lancer et développer son activité. Ils lui facilitent les démarches administratives, l’aiguillent vers d’autres sources de financement (aides institutionnelles, fondations…) et le coachent. Pour faire face à l’engouement du dispositif, pour rester simple et réactive, l’Adie s’est modernisée avec des formations (Je Deviens Entrepreneur, Chiffrer mon projet…) et des services à distance (vidéos d’e-learning, webconférence, Chatbot). Surtout, les projets les moins risqués peuvent être instruits par téléphone. « Ce temps gagné est réinvesti sur l’accompagnement et l’accompagnement sur le lieu d’activité. Car en plus de la rapidité, nous visons la proximité », souligne Xavier Fabre, Directeur Opérationnel National de l’Adie. D’ici deux mois, un accompagnement en ligne sera proposé en plus.

 

L’Adie se concentre sur les quartiers prioritaires…

Au fil des années, l’Adie s’est concentrée sur les quartiers prioritaires. Ainsi, à Marseille, parmi les 300 personnes qu’elle finance annuellement, 37% résident dans ces quartiers et 29% sont des jeunes de moins de 30 ans. Raison pour laquelle OM Fondation s’implique depuis un an dans l’association. Ainsi, en avril dernier, Laetitia et Elias, du Bar à tiramisu, ont participé à la formation ‘’Communication digitale’’ proposée par des collaborateurs de l’OM (bonus). La collaboration entre l’Adie et OM Fondation a été concluante, au point qu’ils lancent ensemble en octobre le premier centre de préparation et d’entraînement des micro-entrepreneurs. Au programme : formation, ateliers thématiques et de sensibilisation, rencontres entre entrepreneurs….

 

La Banquière de l’Espoir
Maria Nowak à la rencontre des entrepreneurs du projet Regain. Ici avec Sylvain Maurel, charpentier sur les hauteurs d’Embrun.

…et les zones rurales

Difficile en effet de créer son entreprise quand on vit dans une région pauvrement peuplée et/ou à plus de deux heures d’une métropole : pas ou peu de soutien des institutions, démarches administratives compliquées, faible réseau de transports. L’Adie a tissé sa toile dans ces zones avec un projet spécifique : Regain. Un mot bien français qui évoque l’herbe qui repousse dans les prairies après la fauche, mais aussi le livre de Jean Giono sur la renaissance des villages après l’exode. Car oui, l’Adie permet de (re)vitaliser le tissu économique de ces territoires, « de révéler des projets qui dorment », insiste Xavier Fabre. En 2018, 104 personnes ont été par exemple accompagnées dans les Hautes-Alpes (25 habitants par km² quand la moyenne française est de 117), soit un total de 419 500 euros injectés dans l’économie locale, annonce le bilan de l’Adie.

 

Les entreprises perdurent dans le temps et créent de l’emploi

Parmi les entreprises créées, 63 % sont encore debout trois ans plus tard. Et certaines même prolifèrent. C’est le cas de Beny’s Hot Dog, un nouveau concept de cantine mobile solidaire créée en région parisienne par Ruben. Grâce au prêt, il a pu s’acheter sa première camionnette. Aujourd’hui, il en a quatre et autant d’emplois créés. Maria embraye sur ce ferrailleur qui emploie désormais 600 personnes. Alors oui, bien-sûr, cet exemple reste exceptionnel ; bien-sûr, il y a des échecs. Des entrepreneurs mettent la clé sous la porte et certains sont dans l’impossibilité de rembourser. Mais pas tant que ça, « pas plus que dans les banques », assure Xavier Fabre qui annonce des pertes de l’ordre de 3%. Autre donnée intéressante : parmi les personnes dont la création d’entreprise a tourné court, une large majorité a retrouvé un emploi. Ce projet de création leur a redonné confiance en eux-mêmes et remis le pied à l’étrier.

 

Une association importante mais paradoxalement peu connue

L’Adie a débuté en 1988 avec 36 prêts. Trente ans plus tard, elle en finance 20 000 chaque année et anime 140 agences. « Nous sommes une grande association mais restons peu connus », souffle Maria qui se désole qu’il faille encore justifier l’action de l’Adie auprès de ses partenaires – collectivités locales, banques, services sociaux, etc. Son rêve ? Que l’État finance l’Adie à hauteur de 2 000 euros par entrepreneur, « beaucoup moins cher que le chômage qui coûte entre 16 et 17 000 euros par an par personne ».

 

Infatigable Maria

La Banquière de l’Espoir 4
Maria Nowak entourée de Laurence Michelena, directrice de communication de l’Adie, de Ruben, fondateur de Beny’s Hot Dog et membre du CA de l’Adie, et Xavier Fabre, directeur adjoint de l’Adie

Après les Hautes-Alpes, Maria a poursuivi avec son équipe son road trip sur les routes de l’Aveyron et de l’Ariège pour soutenir l’entreprenariat à l’écart des grandes villes. À chaque rencontre, celle qu’on surnomme la banquière de l’espoir, nom de son livre, affiche le même sourire, la même humanité. « Elle prend soin des citoyens comme elle le fait avec ses petits-enfants », confie Laurence Michelena, sa directrice de communication. Cette admiratrice se désole que Maria soit si peu connue alors qu’elle a la même envergure que l’Abbé Pierre. ♦

 

Bonus

  • Les besoinsDes bénévoles pour aider les créateurs d’entreprise à lancer et développer leur activité. Une formation leur est offerte. Tout savoir ici. Des donateurs pour permettre à l’Adie de perdurer sa mission. L’Adie vit avec des financements publics, privés et grâce à l’autofinancement : « si un des piliers manque, tout s’effondre », craint Maria Nowak. Pour en savoir plus : ici. Des partenaires pour monter des projet comme le fait OM fondation. Tout savoir ici
  • Le taux d’intérêt est de 7,5%
  • L’Adie, c’est aussi l’aide à la mobilité : acheter une voiture, obtenir le permis de conduire, passer le contrôle technique. Une aide précieuse lorsqu’on vit à la campagne et qu’on a besoin d’une voiture pour se déplacer.

 

  • Maria Nowak a pesé sur le changement de la loi bancaire qui permet aux associations depuis 2002 d’emprunter pour prêter, sur la reconnaissance de la création d’entreprise en 2006 comme voie d’insertion (avant, elle n’était pas considérée comme telle par l’ANPE). Et, en 2009,sur le régime de l’auto-entrepreneur qui contribue à la création d’entreprise.

 

  • Trop vieux, trop jeune, manque d’argent, de diplôme, de réseau, trop de responsabilités, démarches administratives trop lourdes… pour faire barrage aux préjugés, l’Adie organise sa 3e semaine contre le gâchis des talents. L’objectif est de lever les barrières à la création d’entreprise et défendre l’idée que tout le monde peut devenir entrepreneur. Ateliers thématiques, forums, journées portes ouvertes, cafés créateurs dans toute la France du 7 au 11 octobre.

La Banquière de l’Espoir 5Lætitia Falzon & Elias Ahamada, bar à tiramisu à Marseille

Lætitia et Elias, originaires des quartiers de La Rose et des Chartreux, se connaissent depuis l’école primaire. Ils ont en commun d’avoir arrêté l’école tôt et d’avoir volé très rapidement de leurs propres ailes. Ensemble, ils enchaînent les petits boulots : livraisons pour Uber Eats, vendeurs à la buvette du Vélodrome les soirs de match… Suite à un grave accident dans une patinoire, Laetitia ne peut plus travailler. Ils réfléchissent alors à un projet commun, en indépendants… et développent un concept de livraison de tiramisu à domicile. C’est via une agence d’Intérim qu’Elias avait entendu parler de l’Adie en 2017 : il avait bénéficié d’un Prêt Mobilité pour financer son permis de conduire puis un véhicule (à l’époque il enchaînait les boulots en interim). C’est donc tout naturellement que le couple contacte l’Adie début 2019 pour lancer son projet de bar à tiramisu. Laetitia a suivi la formation ‘’Je deviens entrepreneur’’ en février puis obtenu un prêt de l’Adie de 9 500 euros, notamment pour réaliser les travaux du local dans lequel ils viennent de s’installer, boulevard de St Marcel dans le 11e arrondissement.

 

Sylvain Maure, charpentier sur les hauteurs d’Embrun

Originaire de la région parisienne, Sylvain est venu faire une saison en station de ski il y
a plus de 10 ans, il n’en est jamais reparti. Il exerce depuis le métier de charpentier et s’est spécialisé dans la rénovation
de vieilles maisons en pierre mais aussi dans l’aide à l’autoconstruction. Le prêt de l’Adie lui a permis d’acheter un camion pour transporter son bois. Après avoir instruit son dossier à distance, il a été accompagné par Manon de l’agence de Gap. ♦

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