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Mais pourquoi la culture s’invite-t-elle dans l’intimité des appartements ?

Par Marie Le Marois, le 17 mai 2019

Journaliste

Qu’il s’agisse de musique, de théâtre, de danse ou même de cirque, aujourd’hui la culture aime sortir de son cadre traditionnel pour s’inviter chez les particuliers. Reportage avec le réseau d’actes artistiques Hors-lits dont je suis fan. La prochaine édition se déroule dans le quartier de Samatan à Marseille. Évidemment, j’en serai !

Pas de scène, ni d’amplificateur. La chanteuse jazz Cathy Heiting et ses musiciens jouent dans un petit appartement du vieil Aix-en-Provence, prêté par un particulier. Le salon a été vidé de ses bibelots et le canapé, poussé le long du mur. Le mini concert se déroule face à une vingtaine de spectateurs, âges et styles confondus. Entre chaque morceau, des discussions, une confidence sur l’écriture d’un texte, des applaudissements. Après ce concert, les participants déambulent dans la ville pour une autre performance. Ils ne connaissent pas la destination, ni ce qu’ils vont voir. Tatiana, 38 ans, maman de trois filles, glisse, emballée : « Je ne sais pas à quoi m’attendre, j’aime cet effet surprise ». Changement d’appartement, autre décor, deux danseurs réalisent une performance sur une scène imaginaire délimitée par les jambes des participants. Voici Hors Lits, un réseau national, spontané et bénévole. De Marseille à Lille, de Strasbourg à Nantes, une vingtaine de Hors-Lits quadrille l’hexagone, toujours avec le même concept : un parcours guidé durant lequel les participants visitent quatre appartements, habités chacun son tour par un acte artistique de 20 minutes. Trois groupes de spectateurs (chacun limité à 25 personnes) partent successivement d’un point de rendez-vous donné dans l’espace public et spécifié la veille par mail.

La culture s’invite dans l’intimité des appartements. Avec vous ? 2Des spectateurs adeptes d’une culture mystérieuse et inédite

Les adeptes du spectacle à domicile apprécient le rapport direct et simple avec les artistes. Mais aussi le mélange confidentialité et intimité, convivialité et accessibilité du prix, mystère et imprévu. En principe, ces soirées sont ouvertes au public mais leur succès est tel que les listes sont rapidement prises d’assaut par les réseaux déjà connectés. Les amis, mais aussi les amis d’amis. Cette forme de sociabilité culturelle répond « au phénomène tribu, souligne le sociologue Olivier Donnat au DEPS du Ministère de la Culture. On aime être entre soi, avec des gens qui partagent les mêmes goûts ». Faire partie de ce genre de soirée ‘’select’’ nous transforme en happy few. Sans aller jusque-là, ce format permet d’assister à des spectacles d’un nouveau genre et induit la réécriture de l’intime. Avec ses quatre actes artistiques différents (danse, magie, concert et art visuel par exemple), Hors-Lits permet également au spectateur de découvrir d’autres supports d’expression.

La culture s’invite dans l’intimité des appartements. Avec vous ?Et des non-habitués des salles de spectacle

Si ce format plaît aux avertis qui aiment l’inédit, il attire également un public qui ne fréquente pas les lieux de diffusion traditionnels par manque de temps ou d’envie. C’est le cas de Juliette, une directrice commerciale de 42 ans : « Je n’aime pas les salles de concerts, la foule, être serrée comme une sardine, passer mon temps à me hisser sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir quelque chose ». Quant à José, adepte des Hors-Lits, ce qu’il aime, c’est découvrir de nouveaux quartiers, des appartements, des courettes intérieures, des jardins cachés, des ambiances et déco différentes. À son actif, les Hors-Lit des quartiers Lonchamps-Libération et Endoume, à Marseille. « C’est une belle manière de découvrir une ville et un pays », approuve ce retraité, qui envisage d’ailleurs d’assister au Hors-Lits de Vienne en juin.

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©Aliette Cosset PAULANDERS&ALAINBORDES, Hors-Lits #22 MARSEILLE

Un moyen pour les artistes de rendre la création possible

Côté artistes, le spectacle à domicile est un moyen de « rendre la création possible et ne pas toujours subir le monopole de l’institution », insiste Déborah Repetto, artiste plasticienne et l’une des trois responsables de Hors-Lits Marseille. Tout le monde ne peut pas se produire, faute de réseau ou de financement. Pour le sociologue Philippe Coulangeon, directeur de recherche au CNRS, cette floraison d’initiatives à domicile est avant tout le reflet d’un engorgement : « la population des professionnels – comédiens, musiciens, danseurs, etc. –  a augmenté depuis une vingtaine d’années». Cette saturation du marché des artistes, à laquelle s’ajoute la crise, oblige à trouver des formes alternatives de diffusion et de production culturelle. Ils n’ont pas les moyens de louer une salle ni la certitude de la remplir. En jouant chez les gens, ils ne prennent aucun risque. C’est un moyen également d’être toujours créatif et réactif. « On passe notre temps à rédiger des dossiers pour que nos projets aboutissent. Il n’est pas rare que ça prenne deux ans. Le spectacle à domicile permet à nos créations de rester vivantes », souligne Déborah Repetto.

Mais aussi de libérer la création

La culture s’invite dans l’intimité des appartements. Avec vous ? 7Ce système D, le groupe pop/rock Exsonvaldes en a fait aussi son originalité. Pour la sortie de son premier album en 2015, il a réalisé une tournée en appartements – cinquante en France et à l’étranger – et enregistré un album live. « Artistiquement, c’est très intéressant : on revient à l’essentiel car l’artifice de l’éclairage et de l’ampli n’existe plus. Le fait de ne plus avoir la barrière de la scène permet d’interagir avec le public. On comprend plus vite ses désirs, ce qu’il perçoit des morceaux », raconte Simon Beaudoux, l’un des quatre membres. Ce format est le moyen de tester une création et la faire évoluer en fonction des retours du public. Simon l’a également utilisé pour Ravage, son autre groupe, électro cette fois-ci. C’était dans le cadre du financement participatif d’un album. En échange des dons étaient proposés tee-shirt, disque ou… concert à domicile. Il projette déjà pour la sortie de ses prochains albums de réitérer l’expérience. Pour Déborah, le concept Hors-Lits va bien plus loin que l’expérience scénique. Il permet aux artistes de se connecter, de s’ouvrir à d’autres champs culturels et de monter des projets ensemble. Arts visuels/écriture, par exemple. Une de ses amies a créé Hors-Lits Lisbonne, ce qui lui a permis de présenter là-bas un acte artistique image/son sur Marseille, projeté sur la table d’un salon. Avec en prélude, une dégustation de Pastis.

Le hic, c’est de trouver des particuliers qui ouvrent leur chez soi

A chaque édition des Hors-Lits, les organisateurs changent de territoire. Et, à chaque fois, il faut trouver des hôtes-particuliers. Certains quartiers sont plus faciles que d’autres, « particulièrement le centre-ville où demeurent la majorité de nos adhérents », analyse Déborah Repetto qui insiste : aucun spectateur n’a l’adresse personnelle de l’hôte et n’entre chez lui sans être accompagné par le guide. Tout le monde est bénévole sur les Hors-Lits, hôtes comme organisateurs. Chaque spectateur paye 10 euros et la recette globale est intégralement reversée aux artistes.

22 h 30, le quatrième acte artistique Hors-lit Aix s’achève sous les applaudissements pour Anne-Laure Sarrazin, comédienne et auteur d’un solo de poésie. Une fois de plus, elle a apprécié la chaleur et la proximité de ce public différent, « peu coutumier du théâtre et de la poésie ». La soirée se poursuit dans un bistrot du centre d’Aix où participants, hôtes et artistes échangent leurs impressions. En direct. ♦

 

Bonus

  • La culture s’invite dans l’intimité des appartements. Avec vous ? 1Hors-lits#24 : mercredi 22 et jeudi 23 mai à Samatan. Rendez-vous au choix – 19heures ou 19h45 ou 20h30 (dans la limite des places disponibles). Au programme danse, concert, théâtre de chambre, performance. Un after est organisé au bar-tabac la Dolce Vita avec les petits plats maison d’Elsa Ledoux, artiste performeuse, 49 rue du Plateau, Marseille (7e). Voir la vidéo ici du HORS LITS#23 mars.
  • Pourquoi ‘’Hors-Lits’’ ? Ce format a été créé par le danseur et chorégraphe argentin Leonardo Montecchia en 2005 à Montpellier. À l’époque, il avait performé dans sa chambre, autour de son lit.
  • La culture s’invite dans l’intimité des appartements. Avec vous ? 6Autre spectacle à domicile en ce moment : Délicieuse (s) – Un thriller musical en appartement, ça vous tente ? Martha a été abandonnée par son mari. Psychologue criminelle, elle partage désormais son temps entre ses consultations à la prison et les réseaux sociaux. Jusqu’à l’irréparable. La pièce Délicieuse (s) se déroule dans l’intimité de particuliers qui ouvrent leurs portes pour une soirée inoubliable. Un format peu commun prisé par les artistes et les spectateurs. Trois questions à Agnès Audiffren, comédienne et fondatrice de la C.A.P (Compagnie Annexe de Proximité) qui interroge les liens entre formes théâtrales et lieux de vie du quotidien.

Comment avez-vous eu l’idée de jouer en appartement ?

« En jouant dans les hôpitaux. Je me suis rendue compte que, grâce à la proximité, les spectateurs étaient plus réceptifs aux propositions artistiques et plus curieux. Ils ne savent pas ce qu’ils vont voir vraiment, à la différence du théâtre. On peut se permettre donc d’être plus créatifs. C’est pour ces raisons que j’ai créé ma compagnie il y a 5 ans »

Quel est votre format ?

« Des pièces d’une heure environ qui ont un rapport avec l’intime car on joue très près des gens. Les hôtes ne payent rien et ont des places réservées pour leur entourage. Après le spectacle, on échange sur la pièce avec les mets que chacun a apportés. Grâce à ce format, on touche un public qui ne va pas forcément au théâtre ».

Et l’idée de Délicieuse (s) ?

« Avant même que le livre ne sorte, je l’avais déjà adapté. L’auteur (NDLR : la Marseillaise Marie Neuser) est une amie, elle m’a confié avoir entendu ma voix en écrivant son livre. Dans la pièce, je joue plusieurs personnages, accompagnée par une accordéoniste et la vidéo qui fait tout le décor ».

12 euros, Coproduction avec Ensemble Télémaque et Didascalies&Co, dates à domicile :
3/5/7/8/9/15/16/17/19/21/22/23/24/26 juin. Possibilité de programmer le spectacle chez soi : tél. : 04 91 43 10 46, ensemble-telemaque.com

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