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Reconversion maison & objet pour les déchets portuaires

Par Agathe Perrier, le 17 septembre 2021

Journaliste

Alex Astréoud, Victor Guien, Robin Bourdil et Guillaume Boutrolle, quatre des six artisans de l'association Laissez Passer © Agathe Perrier

Une bouée de mouillage transformée en lampe, des amarres recyclées en transat… Un collectif de six artisans s’intéresse au potentiel de ces objets portuaires dont personne ne sait que faire. Plutôt que l’incinération, ces créatifs venus d’horizons différents se sont réunis au sein de l’association Laissez Passer, pour leur donner une seconde vie.

 

Atelier avec vue mer en plein cœur du périmètre du Grand Port Maritime de Marseille. Le local de l’association Laissez Passer a de quoi faire des envieux. Pourtant les artisans qui y travaillent ne bénéficient pas d’un passe-droit pour profiter de cet emplacement. Ils sont installés ici car l’univers portuaire les fournit en matières premières. Des objets – du plus petit morceau de carrelage d’un navire aux énormes coques de protection de radar – dont n’ont plus l’utilité les entreprises du secteur.

Reconversion maison & objet pour les déchets portuaires
Un luminaire original et raisonné © Laissez Passer

Les six créateurs inspirés les récupèrent, « souvent sans avoir leur fonction finale en tête », glisse Guillaume Boutrolle, membre de la bande en charge de la partie communication et relation client. Les autres ont aussi chacun leur spécialité. Métallier, menuisier, ébéniste, tapissière, architecte : des professions complémentaires qui confèrent au collectif les qualités d’un couteau suisse.

 

Une lampe en bouée comme objet phare

Si l’association Laissez Passer a vu le jour en 2001, c’est depuis 2016 que son activité s’est centrée sur la valorisation des déchets du port industriel de Marseille (voir bonus). Une aubaine pour les entreprises du secteur, qui doivent normalement payer pour se débarrasser de leurs rebuts. Pour la planète également puisque le collectif leur donne une seconde vie plutôt qu’un aller simple vers la case incinération.

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La matériauthèque du collectif où l’on trouve bouée, balise, carreaux, tuyaux et autres déchets portuaires servant de matières premières © AP

Parmi les déchets couramment récupérés, les bouées de mouillage. Pour des raisons de sécurité, elles sont changées tous les six ans. Les artisans les transforment en lampes. « C’est notre hit ! On nous en demande souvent », confie Guillaume. Généralement encore en bon état, leur jaune originel est néanmoins passé par endroits. Un témoin de leur première existence, et à ce titre conservé tel quel.

D’autres objets sont par contre plus insolites. Comme les épais tuyaux d’un bateau de transport de ciment, par lesquels s’écoulaient auparavant ses eaux de ballast. Ils attendent leur sort dans la « matériauthèque » de l’atelier, aux côtés de restes de pots de peinture – majoritairement bleue, blanche et rouge, couleurs des deux principales entreprises de transport de passagers au départ de Marseille –, d’anciens carreaux de cuisine d’un bateau (imaginez le nombre), d’une balise maritime et de beaucoup de planches de bois. Particulièrement des tins, des pièces utilisées en fond de cale dans les bassins de construction ou de réparation des navires (radoub dans le jargon). Un capharnaüm pour quiconque, un « bordel organisé » pour ces six créatifs.

 

 

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Une partie des artisans en plein travail dans l’atelier © AP
Production raisonnée VS industrielle

Hormis un petit stock d’avance pour les lampes-bouées, le collectif travaille exclusivement sur commande. « On crée des micro-séries de modèles uniques », aime à dire, malicieux, Guillaume. Traduction : « On fait de la production raisonnée pour s’écarter de la production industrielle. Ça nécessite énormément de temps de réflexion et de conception en amont de la réalisation ». Ce qui explique pourquoi chaque artisan a le statut d’auto-entrepreneur et mène des projets professionnels en parallèle. « Si l’on veut s’en sortir financièrement en étant tous à temps plein, il faudrait générer une filière de valorisation d’un déchet et rentrer dans un processus de fabrication en série. Le danger est alors de se calquer sur le modèle de production industrielle », précise Victor Guien, l’as du métal de l’équipe.

Se lancer dans une production en série impliquerait aussi davantage de besoins en matières premières. Or, puisqu’il s’agit de déchets, il est difficile de planifier les arrivages. « Ce n’est toutefois pas incompatible. Pour que ça marche, il faudrait suspendre le marché lorsque tous les éléments nécessaires à la fabrication ont été consommés. Mais la rotation est telle qu’on serait loin d’arriver à cette situation », poursuit le chaudronnier. Cette idée de développement ne séduit pas Guillaume, qui préfère rester sur des modèles à petite échelle. La taille actuelle de l’atelier tranche d’ailleurs le débat en sa faveur. Cette discussion revient néanmoins souvent dans les échanges du collectif. L’organisation étant horizontale, chaque voix se vaut. Sur ce sujet comme sur n’importe quel autre.

 

 

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Exemples d’objets créés à partir d’une bouée (comme celle à droite) : des abats-jour ou un coffre © AP
Carnet plein jusqu’en février

Le collectif est aujourd’hui victime de son succès. Son carnet de commandes est plein jusqu’en février 2022 ! Côté rémunération, chaque artisan note ses heures passées au profit de l’association et est payé en fonction. Tous au même taux horaire, qu’il ait bossé sur la partie conception ou réalisation.

Laissez Passer vit aujourd’hui uniquement du fruit de ses ventes. Le prix de départ de la lampe bouée s’élève, par exemple, à 250 euros. De quoi surprendre certains clients de prime abord. « Notre matière première est certes gratuite mais pas directement exploitable comme peut l’être un matériau neuf. De plus, toute la partie réflexion pour décider quoi en faire est souvent longue et compte dans le prix final », souligne Guillaume. À l’instar de toute création. Mais avec l’aspect environnemental en prime. ♦

 

Bonus 
  • Un inventaire d’objets laissés dans le port dès 2001 – L’association Laissez Passer a été créée au début des années 2000 à l’initiative d’artistes « amoureux du port autonome de Marseille ». Ils ont développé un inventaire d’objets laissés dans cette enceinte, présentés en 2009 dans une exposition de photographies baptisée « Visions Portuaires ». Victor Guien découvre alors ces matériaux et commence, grâce à sa formation en métallerie, à leur donner une seconde vie. À partir de 2016, d’autres artisans ou créatifs le rejoignent. À ses côtés, sont toujours présents actuellement : Lucie Monéteau, tapissière, Raphaël Mougel, architecte, Robin Bourdil, menuisier, Alex Astréoud, ébéniste, et Guillaume Boutrolle, graphiste.

 

  • Un « bail » d’un an renouvelable – L’atelier de Laissez Passer a été pendant plusieurs années installé directement sur la digue du Large, dans de vieux bâtiments appartenant au port. Il se trouve désormais quelques mètres en amont, dans l’ancien local des Douanes. L’association bénéficie d’une AOT (autorisation d’occupation temporaire) d’un an, toujours renouvelée jusqu’à présent. La dernière signée porte, pour la première fois, sur une durée d’un an et demi.

 

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    La maquette de Triaperto © AP

    Des idées en pagaille – Outre la réalisation de commandes, le collectif répond à des concours. Pour celui de la villa Noailles (centre d’art d’intérêt national basé à Hyères dans le Var), il a imaginé, en collaboration avec Delphine Dénéréaz, « Triaperto », un module en trois parties – douche, cuisine, repos – pour les plages. L’ensemble étant réalisé à partir de matériaux recyclés. Un projet dont il n’est pas sorti lauréat mais qui incarne bien la philosophie de Laissez Passer.

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