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Laurie Giuggiola, de la tech à la terre

Par Maëva Gardet Pizzo, le 19 mai 2022

Journaliste

« Je ne suis pas faite pour faire de la gestion sur le long terme. Je suis plutôt une bâtisseuse, considère-t-elle. J’aime l’effervescence des périodes où il faut tout imaginer, tout construire » @DR

À la tête d’Alt-Gr, une entreprise aixoise innovante qui opère dans le monde du numérique, Laurie Giuggiola décide en février dernier de tout lâcher. Elle retourne alors sur sa terre natale des Alpes-de-Haute-Provence. Et rejoint la coopérative Duransia avec laquelle elle s’attelle à promouvoir une agriculture plus sobre. Mettant son énergie de bâtisseuse au service de la transition écologique.

C’est par un mail que je propose à Laurie Giuggiola une interview en vue d’un portrait pour Marcelle. Je prévois alors de parler technologie, accessibilité de la donnée pour les petites entreprises, ou encore place des femmes dans ces métiers encore trop masculins. C’était sans compter sur l’imprévisibilité de cette femme. Qui change de vie comme on ouvre un nouveau livre.

Laurie Giuggiola grandit dans les Alpes-de-Haute-Provence. Cela s’entend dans son accent, chantant. Après son bac, elle est acceptée dans la prestigieuse école de commerce EDC à Paris. Mais, craignant de s’éloigner de sa famille et de son soleil provençal, elle préfère rester à Aix-en-Provence où elle obtient un master de droit fiscal et patrimonial. La suite : une expérience chez Axa à Manosque qui lui vaut d’être repérée par le patron du Medef régional, Jean-Luc Monteuil. Ce dernier, séduit par sa combativité, l’aide à ouvrir un cabinet de financement. Elle y restera sept ans avant de fonder Alt-Gr.

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Issue du droit, Laurie Giuggiola est parvenue à s’imposer dans un domaine parfois rude, celui de la technologie. @DR

Démocratiser la science de la donnée

Lassée de voir ses dossiers phagocytés par de grandes structures alors qu’elle pratique des prix plus bas et soigne ses clients, Laurie Giuggiola tire profit de son sens de la débrouille et de son réseau pour développer des outils lui permettant, grâce à un meilleur usage de la donnée, d’optimiser son activité. C’est là l’essence d’Alt-GR qu’elle fonde en 2018 : mettre ces outils à disposition de toutes les petites et moyennes entreprises. Parmi ses créations : une plateforme qui permet aux entreprises d’exploiter au mieux leurs propres données plutôt que d’en acheter des millions. Ce, grâce à des algorithmes moins gourmands. Et à des prix accessibles.

N’étant pas issue de l’univers de la technologique, Laurie Giuggiola fait parfois les frais d’une certaine rudesse. « C’est un monde féroce où on ne laisse pas de place à l’ignorance. Alors qu’elle est considérée comme une qualité dans d’autres domaines ». Qu’importe. Elle tient bon. Devenant même une figure de l’entrepreneuriat local puisqu’elle rejoint l’association Aix-Marseille French Tech en tant que vice-présidente. Tout un symbole, alors que les femmes sont largement sous-représentées dans les métiers scientifiques et technologiques. « Au début, j’avais un problème intellectuel avec les quotas, reconnaît l’entrepreneuse. Je voulais être reconnue pour mes compétences et pas pour mon genre ». Mais avec le temps, elle s’aperçoit du potentiel de ce dispositif. Des modèles qu’il donne enfin à voir. Comme autant de remèdes à l’autocensure et aux préjugés.

 

♦ Lire aussi : Les nanotechnologies pour mieux utiliser les ressources de la terre

 

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Une reconversion motivée par un attachement territorial, autant que pas une prise de conscience vis-à-vis de l’urgence écologique @DR

La fin d’un cycle

Car Laurie Giuggiola a beau être une femme, titulaire d’un diplôme de droit, elle parvient à faire de sa startup une entreprise à succès. Une entreprise qui tisse des partenariats de choc, avec de gros acteurs tel l’armateur CMA-CGM. « Mes associés n’avaient plus besoin de moi », pense la cheffe d’entreprise qui voit la vie comme une succession de cycles. « Je ne m’acharne pas à poursuivre un cycle qui me paraît terminé ». Alors elle s’en va.

Partir, cela faisait quelque temps, déjà, qu’elle y pensait. « Mon travail me passionnait. Mais à Marseille comme à Aix, je ne me sentais pas dans mes terres ». Trop loin des siens. Des rassurants oliviers que sa famille entretient depuis des générations. De l’odeur boisée de ses coins à champignons. « Je rentrais tous les week-ends. Mais pour s’installer dans la vie, ce n’est pas terrible. Ni très écologique ». Et cela la tracassait de plus en plus.

« Je me suis toujours sentie concernée par mon impact sur la planète ». Mais cette fois, elle veut passer des petits gestes du quotidien à un engagement professionnel. À plein temps.

L’actualité l’y conduit. De même que les rapports du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), toujours plus alarmants. Mais la cause majeure de cette prise de conscience a cinq ans. Et s’appelle Joséphine. « En me demandant dans quel environnement allait grandir ma fille, les choses sont devenues tout d’un coup beaucoup plus claires ». D’autant que la petite fille se montre particulièrement renseignée. Et active sur le sujet. « On ne peut pas prendre l’avion. Les déchets vont au compost… Je suis bien obligée d’aller au-delà. De montrer que je suis actrice du truc ».

Lire aussi : Le startupeur devenu paysculteur

 

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Forcalquier, dans ses terres des Alpes-de-Haute Provence @DR

Faire fructifier ses compétences et son réseau

Pour ce faire, elle prend contact avec la mairie de Forcalquier qu’elle connaît bien. Elle est alors mise en relation avec la direction de la coopérative agricole Duransia. Une coopérative qui regroupe 3000 agriculteurs et nourrit des projets porteurs de sens pour l’ancienne patronne d’Alt-Gr.

Parmi eux, des actions visant à réduire l’impact des cultures sur l’environnement. Ou encore la plantation de légumineuses pour contribuer à la souveraineté alimentaire, à la diversification de l’activité des exploitants, tout en enrichissant leurs terres – les légumineuses ayant la caractéristique de fixer l’azote dans le sol.

Laurie Giuggiola rejoint alors une équipe opérationnelle de 150 personnes dont la mission est de mettre en œuvre les décisions prises de manière démocratique par les agriculteurs de la coopérative. Son travail : piloter la force de vente. En mettant à profit son réseau et ses connaissances en matière de technologie et de données. « On peut par exemple faire des analyses des sols et optimiser la quantité d’engrais à apporter pour réduire les coûts et l’impact environnemental ».

L’ex-startupeuse peut aussi user de son riche CV pour nouer des liens entre agriculteurs et entreprises de la technologie. Elle est ainsi souvent en relation avec l’entreprise aixoise Ombrea qui développe des ombrières intelligentes afin de créer un micro-climat au-dessus des cultures. Une façon d’apporter des outils supplémentaires en faveur d’une plus grande « sobriété ». Mot qu’elle répète à loisir tant le modèle de société qu’il porte en germe lui est cher.

 

♦ Lire aussi : L’ombrière intelligente qui protège les cultures

 

Pour une société plus sobre, avec les agriculteurs en son centre

Le phrasé enjoué. Le rire jamais loin. Laurie Giuggiola se sent enfin « alignée » dit-elle. Dans une forme de symbiose entre ce qu’il la passionne et ce qui la fait se sentir utile. À nouveau enracinée à sa terre. Au départ d’un nouveau cycle où tout reste à découvrir. Exactement ce dont elle a besoin. « Je ne suis pas faite pour faire de la gestion sur le long terme. Je suis plutôt une bâtisseuse, considère-t-elle. J’aime l’effervescence des périodes où il faut tout imaginer, tout construire ».

Construire un projet qui a pour elle d’autant plus de sens que celui-ci s’inscrit dans la perspective d’un nouveau modèle de société. « Le modèle des coopératives s’est un peu perdu dans cette grande révolution industrielle. Cette quête de croissance à tout prix. Mais je pense qu’il peut redevenir un acteur central au sein d’une société plus sobre ». Et ainsi – à l’heure où, sur 100 euros dépensés en moyenne par un Français, seuls 6,5 euros reviennent aux agriculteurs – redonner une place centrale à ceux qui nous nourrissent. ♦

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