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Le liège de Provence reprend de l’épaisseur

Par Hervé Vaudoit, le 22 mars 2021

Journaliste

Il y a un siècle, le sud de la France produisait plus de 10 000 tonnes de liège @Diam

Hormis chez quelques rares propriétaires courageux, l’exploitation du chêne-liège en Provence avait quasiment disparu depuis une quarantaine d’années. Une tendance en passe de s’inverser, sous l’impulsion du leader mondial du bouchon technologique (qui est Français). Ainsi que de pouvoirs publics très favorables à la relance de cette filière traditionnelle du sud de la France.

 

Voici tout juste un siècle, plus de 10 000 tonnes de liège sortaient chaque année des suberaies (1) de Corse et du sud de la France. Cent ans plus tard, notre pays n’en produit guère plus de 1500 tonnes, sur les 200 000 qui s’échangent annuellement sur le marché mondial. Entre-temps, l’Italie, l’Espagne, l’Algérie et surtout le Portugal ont doublé l’hexagone en termes de production, la plupart des exploitants français ayant peu à peu renoncé à entretenir leurs parcelles. La faute au réchauffement climatique et à l’absence de débouchés suffisamment rémunérateurs face à des concurrents plus compétitifs en prix.
Amorcé dès le début du XXe siècle et devenu massif dans les années 60/70, ce phénomène de déprise et d’abandon des forêts de chênes-liège pourrait toutefois s’inverser dans les prochaines années. Pour peu que les propriétaires forestiers et les rares industriels français du liège continuent d’investir dans la filière.

 

Un arbre qui survit à l’incendie
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Protégé par l’épaisseur et la faible combustibilité de son écorce, il ne meurt pas après le passage des flammes @Diam Bouchage

Ils peuvent en tout cas compter sur le soutien des pouvoirs publics, qui voient un double avantage à encourager et soutenir cette renaissance. D’abord, la remise en marche d’une filière sylvicole traditionnelle du sud de la France – et elles ne sont pas si nombreuses. Ensuite, l’adaptation de la forêt méditerranéenne au réchauffement climatique et aux incendies.
Car le chêne-liège a un gros avantage par rapport aux peuplements de résineux qui constituent l’essentiel de la forêt régionale. Protégé par l’épaisseur et la faible combustibilité de son écorce, il ne meurt pas après le passage des flammes. Le plus souvent, il reverdit même dès le printemps suivant. C’est donc un atout pour rendre la forêt méditerranéenne plus résiliente. Surtout à l’heure où les climatologues prédisent un accroissement du nombre et de l’intensité des incendies auxquels elle sera exposée dans un futur proche.

 

Mais allergique au calcaire

Mais le chêne-liège a un gros défaut : il ne pousse pas partout. « Sur les sols où il y a du calcaire actif, qui sont très majoritaires sur l’arc méditerranéen, inutile d’essayer », indique Joël Perrin, technicien du CRPF, Centre régional de la propriété forestière (2) pour le Var. On en trouve donc uniquement dans l’Estérel et dans les Maures, les deux seuls massifs non calcaires de la région. On en trouve aussi dans les Pyrénées et dans les Landes, pour les mêmes raisons pédologiques.
C’est donc là, dans le Var, les Pyrénées-Orientales, la Corse et la Gironde, que les promoteurs de la filière française renaissante concentrent tous leurs efforts. En plantant de nouvelles suberaies là où c’est possible et en aidant les propriétaires à régénérer celles laissées à l’abandon.

 
Certifié liège de Provence

Parmi les rares industriels hexagonaux à pousser dans ce sens, la société Diam Bouchage, leader mondial du bouchon technologique, s’emploie depuis quelques années à soutenir cette relance de la production locale. En 2014, l’entreprise s’est ainsi engagée auprès de l’Association syndicale libre Suberaie Varoise (ASL-SV), à acheter la récolte de ses propriétaires adhérents pour fabriquer des bouchons estampillés « liège de Provence » à destination des viticulteurs provençaux.

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Fabien Nguyen @JM-Elophe

Deux ans plus tôt, c’est avec l’ASL des Pyrénées-Orientales que Diam bouchage avait démarré le projet. Les Corses l’ont rejoint en 2017, puis les Landes en 2019. Caractéristique commune à ces 4 régions productrices : elles ont toutes une forte tradition viticole. Selon Fabien Nguyen, en charge des achats de liège chez Diam Bouchage, les vignerons sont d’ailleurs « de plus en plus nombreux à vouloir boucher leurs bouteilles avec du liège issu du même terroir que leurs vignes. » La coopérative d’Estandon, dans le Var, achète déjà chaque année 2,5 millions de bouchons certifiés en liège de Provence.

 

150 tonnes sur 30 000
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Des bouchons estampillés Liège de Provence @Diam Bouchage

Un temps menacé par les bouchons synthétiques, le bouchon en liège est donc revenu en cour dans les chais et dans les caves. D’autant plus volontiers depuis que Diam Bouchage a développé un produit en liège exempt des TCA et TCP, responsables du très désagréable « goût de bouchon » (lire en bonus). Ces molécules frapperaient environ 10% des bouteilles bouchées avec du liège standard.
L’année dernière, Diam Bouchage a ainsi acheté 150 tonnes de liège varois, soit trois fois plus qu’il y a 5 ans. Mais cela reste une goutte d’eau par rapport aux 30 000 tonnes dont l’entreprise a besoin pour assurer sa production annuelle. « C’est trop peu, 150 tonnes, convient d’ailleurs Fabien Nguyen. Et c’est justement parce que nous espérons en faire plus que nous aidons la filière française à se relancer. »

 

Plus de 3000 jeunes arbres replantés
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Chloé Monta

En novembre dernier, dans le cadre de l’opération « Un million d’arbres plantés », lancée et financée par la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, plus de 3000 plants de chêne-liège ont été repiqués à Hyères, Vidauban, Ramatuelle et La Londe-les-Maures. Appartenant à cinq propriétaires différents, ces parcelles représentent un total de 6,4 hectares.
« C’est un pari sur l’avenir, concède Fabien Nguyen, car il faudra 25 ans à 30 ans avant de pouvoir faire la première levée. Puis 20 à 30 ans ensuite avant d’espérer obtenir la première levée de liège utilisable en bouchonnerie. »
Pour une telle suberaie de jeunes plants, l’investissement n’est pas négligeable : environ 15 000 euros l’hectare sur cinq ans. Soit le temps qu’il faut à un petit chêne pour s’enraciner et devenir autonome. « Les premières années, il faut aussi débroussailler autour de lui pour qu’il ne soit pas étouffé et le tailler pour qu’il ne fasse pas de branches basses », explique Chloé Monta, ingénieure forestière de l’ ASL-SV. Qui estime à 50 000 hectares les surfaces propices aux suberaies dans les Maures et l’Estérel, « dont 20 000 avec un bon potentiel de production ». Les trois quarts de ces terres et forêts sont aujourd’hui entre les mains de propriétaires privés. 

 

Régénération des parcelles abandonnées

Plus que les nouvelles plantations, c’est sur la régénération des parcelles à l’abandon que les Varois tablent pour relancer la filière. « Notre priorité, c’est de remettre en production les suberaies existantes, où le liège n’a pas été récolté depuis parfois plusieurs dizaines d’années », insiste Chloé Monta.

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Un investissement d’environ 4000 euros par hectare @Diam Bouchage

L’ASL-SV entend bien tirer profit du grand Plan de Relance de l’État pour accélérer le mouvement. Selon elle, il faut investir « environ 4000 euros par hectare pour remettre en production » ces suberaies délaissées. Une somme que peu de propriétaires sont disposés à risquer seuls. Sachant que ce sont plutôt leurs enfants et petits-enfants qui encaisseront le retour sur investissement.

« Nous aidons ceux qui adhèrent à la démarche à obtenir des subventions publiques, qui peuvent représenter de 40 à 60% de l’investissement, précise la jeune ingénieure. Mais aussi à trouver des financements privés complémentaires qui permettent de monter jusqu’à 80% de cofinancement. »
L’objectif de Diam Bouchage et des pouvoirs publics reste toutefois modeste : fournir autant que possible la demande de la viticulture française serait déjà une victoire. Car personne ne songe atteindre à nouveau les volumes de production d’il y a un siècle, quand la France dégageait 14 000 tonnes de liège de ses suberaies chaque année. Le quart ou le tiers, ce serait déjà une énorme victoire. À célébrer dans 50 ans, au mieux. ♦

Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article *

(1) Une suberaie est une plantation de chênes liège destinée à la production.
(2) Établissement public de référence de la forêt privée, sous tutelle du ministère de l’Agriculture. Administré par des propriétaires forestiers élus par leurs pairs pour 6 ans, il est dirigé par un ingénieur du Génie rural et aide les propriétaires à gérer leur forêt, qu’elle soit ou non en exploitation.

 

Bonus [pour les abonnés]

Le goût du bouchon – Un arbre ignifugé – Liège mâle ou femelle ? – Des savoir-faire disparus – Quels financements –

  • Fini le goût de bouchon dans les bonnes bouteilles – Comme nous l’avions brièvement évoqué dans notre article consacré à l’une des technologies-phares de l’industrie propre, le CO² supercritique, la parade contre le goût de bouchon dans le vin a été trouvée. Justement grâce à cette technologie du CO² supercritique, qui a permis à Diam Bouchage de développer un bouchon débarrassé de ce désagréable défaut – surtout lorsqu’il gâte une bouteille prestigieuse que vous avez patiemment fait vieillir en cave pour la servir à Noël ou à votre anniversaire de mariage.
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Plusieurs gammes de bouchons adaptées @ Diam-Bouchage

Le secret ? Le pouvoir « nettoyant » du CO² supercritique, que l’on fait circuler dans une sorte de grosse cocotte minute remplie de liège réduit en poudre. Durant le processus, toutes les molécules susceptibles d’altérer ultérieurement le goût du vin sont éliminées. Il suffit alors de ré-agglomérer le liège – selon une formule développée par Diam – et de le mouler à la forme du bouchon souhaité. Il prend alors les mêmes caractéristiques physiques qu’un bouchon en liège brut – souplesse, porosité, résistance.

« Nous avons plusieurs gammes, adaptées au type de vin qui va être embouteillé et à son potentiel de vieillissement, détaille Fabien Nguyen. Nos bouchons sont donc garantis 5, 10 ou 30 ans selon qu’on a un rosé à boire dans l’année ou un rouge prestigieux à garder longtemps en cave. » Outre le nombre d’années, Diam garantit aussi la provenance du liège, pour répondre à la demande d’authenticité.

 

  • Un arbre ignifugé, mais pas insensible – Le chêne-liège est une espèce chérie des sylvophiles provençaux, du fait de ses caractéristiques particulières. Sa résistance au feu, évoquée plus haut, et le fait qu’il reverdisse très vite après l’incendie, en font un arbre remarquablement adapté aux conditions méditerranéennes. Très peu gourmand en eau, il a tout de même besoin d’une pluviométrie minimum pour survivre et produire du liège exploitable.

Il est aussi facteur de biodiversité, sa présence favorisant la survie de nombreuses espèces animales et végétales comme les chauves-souris, les oiseaux ou les tortues d’Hermann, endémiques des Maures et de l’Estérel. Son écorce peut en effet servir de refuge aux chiroptères, mais aussi aux insectes, ce qui peut le fragiliser en période de stress climatique. Il s’est d’ailleurs longtemps épanoui à côté du pin maritime. Ce dernier a toutefois été victime dans les années 1970/1980 de la cochenille du pin, qui a ravagé les peuplements de Provence mais épargné les forêts des Landes. « Cela a modifié le profil des boisements, souligne Joël Perrin, du CRPF. Car la disparition du pin maritime a entraîné le dessèchement et la mort de nombreux chênes-liège. Qui sont aussi devenus plus sensible à certains insectes ravageurs, comme le platype, ou aux maladies provoquées par des champignons, comme le charbon. »

 

  • Liège mâle et liège femelle – Cela n’a rien à voir avec le sexe des anges – ni des chênes eux-mêmes -, mais il existe deux types de liège : le liège mâle et le liège femelle. Le premier, très épais et crevassé, est la toute première écorce de l’arbre. Une fois levé, la seconde repousse, plus lisse et plus dense, est du liège femelle. C’est celui-ci qui est utilisé en bouchonnerie.

Quant au liège mâle, il peut être utilisé comme isolant une fois réduit en granules, ou d’élément de décoration, du fait de ses reliefs tourmentés et de ses reflets argentés. « La difficulté, observe Chloé Monta, c’est qu’il n’y a plus en France de transformateurs pour valoriser ce liège mâle. Il faut aller en Italie, en Espagne ou au Portugal pour les trouver. »

 

  • Savoir-faire disparus – L’un des principaux obstacles à la relance de la filière liège française, c’est qu’après 40
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    Une pénurie de leveurs confirmés @Diam-Bouchage
    ou 50 ans de quasi-abandon, la France ne possède plus de leveurs qualifiés pour récolter le liège. Car ce travail n’était jusqu’à présent pas mécanisable. « C’est l’un des enjeux pour les années à venir : former des jeunes à lever le liège à la hache, manuellement et mettre en place des formations sur la mécanisation », remarque Chloé Monta. Aujourd’hui, les leveurs qualifiés se trouvent au Portugal, en Italie ou en Espagne, voire au Maghreb.

 

  • Soutiens financiers – Potentiellement rentable mais seulement à long terme, les investissements dans le liège bénéficient de nombreux soutiens financiers, même si les propriétaires concernés doivent aussi mettre la main au portefeuille. L’opération mise en place ces derniers mois par la Région Sud et Diam Bouchage représente toutefois un vrai coup de pouce, puisque l’entreprise finance les plantations à 40% et assure leur entretien à 100% les deux premières années, puis à 80% les trois années suivantes.

Quant au Conseil régional, il met au pot 40% des sommes nécessaires les deux premières années.


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