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Un « Leboncoin » solidaire pour les réfugiés

Par Marie Le Marois, le 22 septembre 2022

Journaliste

Quatre entrepreneurs ont lancé en février EU4UA, une plateforme pour ‘’matcher’’ réfugiés ukrainiens et familles d’accueil à travers toute l’Europe. Quelque 40 000 personnes ont ainsi trouvé un logement et peuvent désormais chercher un emploi. L’association travaille désormais sur une version plus ambitieuse, ouverte aux déplacées du monde entier. Et à la création d’un « Leboncoin » solidaire. 

 

EU4UA – Europe For Ukraine – est née quelques heures après l’invasion militaire de l’Ukraine par la Russie le 25 février 2022. Choqués par cette situation sans précédent, émus par une photo d’enfants reclus dans un refuge, Juan, Arnaud, Alexis et Alexandre décident d’agir. Rapidement et simplement. Dans la vie, ils dirigent la start-up Jobgether – une plateforme qui recense les offres d’emploi nomades à travers le monde (bonus). La liberté est l’une de leurs valeurs fondamentales.

 

Lancement de EU4UA.org 

Guerre en Ukraine : comment aider ?
Cette photo d’enfant ukrainiens reclus dans un refuge a été le déclic pour les fondateurs de EU4UA

Les quatre hommes conviennent que le premier besoin des gens qui fuient l’Ukraine, c’est un abri, une maison. Leur objectif n’est pas de remplacer les ONG, dont ils soulignent le travail incroyable auprès des réfugiés. S’ils ne possèdent pas un quart de leur expérience, ils sont toutefois doués pour élaborer des solutions technologiques au service de la fraternité.

Le week-end suivant, jour et nuit, depuis chez eux – Belgique, Colombie, Espagne et France -, cette bande de geeks construit EU4UA.org . Un moteur de recherche qui met en relation deux populations dans l’impossibilité de se rencontrer. Des réfugiés/familles ukrainiens avec des citoyens européens (Union européenne et pays limitrophes) prêts à partager leur maison ou un logement vide.

 

Un outil simple et efficace

Guerre en Ukraine : comment aider ? 1
Les quatre fondateurs d’EU4UA.org

L’outil est simple. Les accueillants indiquent sur le site leur mail et leur ville. Ensuite, le nombre de personnes qu’ils peuvent héberger et s’ils ne souhaitent accueillir que des femmes, que des adultes ou si les enfants sont les bienvenus. La plateforme les met alors en relation avec des réfugiés intéressés, et leur envoie leurs profils et coordonnées. Aux accueillants d’y répondre favorablement ou pas. « Ni les hôtes ni les réfugiés n’ont leur nom de famille affiché », rassure Arnaud Devigne qui vit entre Marseille et Minorque. Côté réfugiés, l’outil est également facile car « ceux qui ont quitté le pays possèdent pratiquement tous un smartphone ». Si l’association est domiciliée à Marseille, elle est comme ses créateurs : sans frontières.

Les quatre collaborateurs se sont entourés d’une équipe de cinq salariés et de nombreux bénévoles ukrainiens – 200 au début pour faire face à l’afflux au pic de la crise. Et, surtout, aux nombreux messages, « 1000 par jour » pour les questions logistiques ou administratives. Sur la manière de se rendre dans telle ville ou obtenir un certificat de scolarisation, par exemple.

 

  • Depuis le début du conflit, le flux de déplacés ukrainiens s’élève à plus de 9 millions de personnes, dont plus de 2,5 millions d’enfants – selon les chiffres de l’ONU et de l’UNICEF.

 

40 000 réfugiés ont trouvé un hébergement

Depuis le lancement, 100 000 personnes se sont inscrites pour trouver un hébergement, « principalement des femmes avec, en moyenne, deux enfants », note le quadra. Car, rappelle-t-il, le gouvernement ukrainien n’autorise pas les hommes en âge de combattre (18-60 ans) à quitter le pays – à moins d’une dérogation comme celle de père de famille nombreuse. Quant aux personnes âgées, elles n’ont pas forcément la force ou l’envie de partir. 

L’association a effectué un sondage en juillet auprès des réfugiés inscrits. 40 000 d’entre eux – « soit environ 15 000 familles » – auraient trouvé un logement quelque part en Europe via sa plateforme.

 

 

Encore des demandes d’hébergement

La guerre n’est pas terminée mais le flux des réfugiés ukrainiens diminue et un nombre croissant prend le chemin du retour (voir bonus).

Malgré tout, les demandes de logement se poursuivent – une centaine par semaine. Si l’heure n’est plus à l’hébergement d’urgence, les réfugiés doivent trouver une solution quand leur famille d’accueil ne peut plus les accueillir ou que leur centre a fermé. Comme ce fut le cas à Marseille : « 800 familles hébergées dans un des bateaux de la compagnie Corsica Linea ont dû retrouver un logement ».

La principale difficulté qu’observe Arnaud Devigne porte sur la faiblesse de l’accueil. L’élan de solidarité du printemps – « 20 000 volontaires, du jamais vu pour un geste aussi engageant que l’hébergement » – est retombé. Ce père d’une petite fille explique que, comme les images montrant l’horreur tournent moins en boucle, l’émotion est moins vive. La mobilisation avec.

 

  • En France, la police aux frontières (PAF) a recensé près de 64 135 déplacés à l’entrée du territoire national entre le 24 février et le 15 septembre 2022, dont 98% de ressortissants ukrainiens.

 

Un accueil mitigé

UE4UA
Radia a été accueillie durant six mois par Catherine, aux Pays-Bas, via UE4UA

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’accueil ne fut pas toujours idyllique. Un autre sondage, celui-ci auprès des accueillants, a permis de pointer que 20% d’entre eux ont trouvé l’expérience difficile. Non pas en raison de gros problèmes, mais d’un décalage culturel évident. « Ils ont souligné un manque de reconnaissance, de convivialité et de chaleur », rapporte Arnaud Devigne qui a lui-même accueilli durant deux mois une mère et sa fille, scolarisée avec la sienne. Il explique cette attitude parfois distante et exigeante par une forme de pudeur, une mentalité propre aux pays de l’Est et les conséquences d’une guerre traumatisante (voir bonus).

Il insiste cependant sur les 80% de volontaires, heureux de cette expérience enrichissante et prêts à recommencer (voir bonus).

 

Offres d’emploi

Refugee Food Festival #5 4
EU4UA propose de nombreuses offres d’emploi dans la restauration. @RFF. La Résidence, restaurant du RFF

Les besoins des réfugiés ne concernent pas que la scolarisation des enfants, la santé ou l’accompagnement administratif – trois aspects « plutôt bien pris en charge en Europe ». Mais l’emploi. Cette demande concerne les 15% d’entre eux qui se projettent sur le long terme. Ainsi, l’association a créé en juin un onglet emploi avec plus de 10 000 offres en Europe. Ils proviennent d’employeurs qui se sont présentés d’eux-mêmes, après avoir entendu parler de l’association. Ou d’offres identifiées par l’équipe et agrégées sur la plateforme. Souvent dans la restauration et l’hôtellerie. Deux secteurs en crise, « donc une aubaine pour eux, surtout au pic de l’été ».

Les offres concernent également des postes « très qualifiés », tels que le marketing, le social media, la communication ou l’informatique.

 

  • Les Ukrainiens réfugiés bénéficient d’une  »Autorisation provisoire de séjour » (APS) dans n’importe quel pays de l’UE. Sa durée, six mois, est renouvelable. Les droits : octroi d’un permis de séjour, aide médicale, accès au marché du travail, au logement et à l’éducation.

 

Une plateforme pour les déplacés du monde entier

populations déplacées
La plateforme s’ouvre à toutes les populations déplacées, d’où qu’elles viennent. @Pixabay

EU4UA est sorti du « mode crise » et n’est plus confronté à un flux important. Il est temps pour les quatre collaborateurs de passer à l’étape suivante. Ils souhaitent construire une plateforme plus ambitieuse, pour toutes les populations déplacées, quels que soient leur origine et leur âge. Y compris les mineurs isolés. Le seul impératif : être dans le pays d’accueil légalement pour pouvoir actionner des partenariats tels que des cours d’anglais. 

Les réfugiés diffèrent selon les pays d’Europe, mais elles proviennent pour la plupart d’Afrique de l’Ouest, de Syrie ou d’Afghanistan. En Espagne, ils viennent principalement d’Amérique du Sud, en raison de la langue – « notamment du Venezuela qui est plongé dans une profonde crise ».   

 

 

Un « Leboncoin » solidaire

aide alimentaire
UE4UA travaille sur un  »leboncoin »solidaire avec, notamment, de l’aide alimentaire @Pixabay

Outre aider ces personnes à trouver un emploi, l’association souhaite fonder un « Leboncoin » avec des services et produits solidaires pour répondre à des besoins identifiés : garde d’enfant et moyen de transport pour pouvoir travailler, équipement pour l’habitat, cours de langue, aide alimentaire… Ces propositions proviendront d’annonces de particuliers mais aussi de partenaires. « Par exemple, Too Good To Go en France (une application qui vend à prix réduit les invendus des commerçants de bouche NDLR) »

Avant d’ouvrir cette plateforme à grande échelle, dans toute l’Europe, les entrepreneurs souhaitent la tester dans une ville pilote pour l’ajuster. Leur choix se porterait sur Marseille. « Car la ville est la porte d’entrée de la Méditerranée et une terre d’accueil. Il y a une vraie volonté politique d’aider les déplacés, un tissu associatif solide et un fort élan citoyen », résume Arnaud Devigne qui commence à identifier les partenaires.

 

La technologie au service de la solidarité

Un ''leboncoin'' solidaire pour les réfugiés 3
Trois des quatre fondateurs : Alexandre Hernandez, Arnaud Devigne et Juan Bourgeois

Cette plateforme inédite peut voir le jour grâce à un don du dernier TED (bonus) qui l’a sélectionnée parmi cinq projets internationaux, lors de sa conférence annuelle à Vancouver, au Canada. L’association prendra un nouveau nom puisqu’elle ne concernera plus uniquement l’Ukraine.

Il se pourrait que ce soit ‘’Tech for Solidarity’’. Car le quatuor en est convaincu : la technologie permet d’organiser la solidarité à grande échelle. ♦

 

* Des besoins

L’association cherche un Directeur général en freelance qui « doit maîtriser parfaitement l’anglais, avoir une expérience en pilotage de projets digitaux et, si possible, connaître l’écosystème de l’accueil des réfugiés en Europe ». Et qui soit… Marseillais, « mais ce n’est pas une obligation car il pourra bosser de n’importe où ».

 

Bonus

[pour les abonnés] La plateforme Jobgether – Un flux de réfugiés ukrainiens négatif – Pourquoi l’accueil « coince » parfois – Catherine, bénévole – La conférence TED – Réfugié ou déplacé ?

  • Jobgether est une plateforme permettant de trouver un job ‘’full remote’’ (nomade) à travers le monde. « L’idée est de travailler où on veut, dans n’importe quel pays, dans un café, un bureau ou à la maison. La dimension spatiale n’a plus d’importance », souligne Arnaud Devigne. Les secteurs sont : communication, finance, comptabilité, informatique, marketing, vente, business… Le slogan de la start-up ? ‘’Le travail s’adapte à votre mode de vie et non le contraire’’.

 

  • Flux négatif des réfugiés ukrainiens, la raison. « Ils savent que la guerre va continuer mais elle est actuellement circonscrite à une partie du pays, à l’est. Or, la plupart venaient de l’ouest. Ils souhaitent retrouver un mari, un parent, parfois la route de l’école pour leurs enfants. Ils peuvent revenir dans des conditions acceptables, même si tout peut à nouveau basculer », détaille Arnaud Devigne qui avance le chiffre de 3,7 millions d’Ukrainiens de retour dans leur pays.

 

  • Pourquoi l’accueil peut coincer ? « Il ne faut pas oublier que la plupart de ces personnes avaient le même mode de vie que le nôtre – un bel appartement, une voiture, des sorties au restaurant. Et qu’ils ont fui leur pays du jour au lendemain, parfois avant même la guerre, pour sécuriser leurs enfants et eux-mêmes. Ils n’ont donc pas connu la misère. Enfin, ils viennent d’une culture plutôt réservée, pudique et marquée par la corruption. Ils sont donc méfiants, sur le qui-vive ».

 

  • Catherine, accueillante EU4UA. Cette linguiste pour une organisation internationale à La Haye a accueilli pendant six mois Rada. L’Ukrainienne de 51 ans, dont le mari et le fils ont été envoyés au front, a fui son pays avec sa belle fille et son petit-fils. Après les avoir confiés à des amis en Pologne, cette gérante d’un salon de beauté a continué son chemin jusqu’aux Pays-Bas, chez Catherine. « Elle a choisi mon offre car j’étais la seule à proposer six mois », raconte cette Française qui a prêté sa chambre d’amie et une chambre attenante pour que l’Ukrainienne puisse faire de la manucure. Radia ne parlant pas anglais, la linguiste a utilisé, pour dialoguer, l’application SayHi et l’aide de collègues russophones. 

Son impression ? Catherine a trouvé l’échange difficile à cause de la barrière de la langue, des différences culturelles. Mais aussi la situation de Radia. « Le soir, par exemple, elle participait rarement au dîner car c’était l’heure où elle pouvait joindre son fils ou son mari ». Enfin, malgré les offres d’emploi dénichées par Catherine, elle n’a pas souhaité travailler. Cependant, l’expérience fut enrichissante pour cette globe-trotteuse (elle a notamment travaillé au Cambodge). Elle lui a permis de connaître cette culture. De rencontrer des personnes de la diaspora géorgienne et polonaise de la ville. Mais aussi d’apprendre à « accueillir sans rien attendre en retour ».  

Ses conseils ? Ne pas coller ses projections sur les personnes accueillies. Vérifier que la compréhension des attentes et des besoins soit la même. Prendre le temps de comprendre leur culture marquée par la corruption. Garder constamment à l’esprit que si on se ressemble physiquement, on est très différent. « Surtout que l’Ukraine est composée de plein d’ethnies différentes. Rada, par exemple, est kazakhe ».

 

  • La conférence TED, annuelle, est composée d’une série de conférences organisées au niveau international par la fondation à but non lucratif étatsunienne The Sapling foundation. Divers sujets sont abordés, tels que les sciences, les arts, la politique, l’architecture, la musique. Mais aussi les problématiques mondiales. Son ambition ? « Des idées qui valent la peine d’être diffusées ». 2 000 000 dollars ont été récoltés pour les cinq projets dont 400 000 dollars pour eu4ua.org .

Le programme TEDx permet aux écoles, entreprises, bibliothèques ou groupes d’amis de profiter d’une expérience semblable à celle de TED. Mais par le biais d’événements qu’ils organisent eux-mêmes.  

 

  • La différence entre réfugié et déplacé selon la Cimade. 

Réfugié : Au sens de la Convention de Genève de 1951, est éligible au statut de réfugié toute personne qui, craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays. Il existe aussi une acception non juridique de la notion de réfugié. Elle désigne toute personne contrainte à quitter son pays d’origine et ne pouvant y rentrer. 

Population déplacée : Personne forcée ou contrainte à fuir son lieu de résidence habituel. Notamment en raison d’un conflit armé, de situations de violence généralisée, de violations des droits de l’homme ou de catastrophes naturelles ou provoquées par l’homme.

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