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Quand un labo planche sur… la fraternité !

Par Maëva Danton, le 9 décembre 2022

Journaliste

79% des personnes sondées déclarent avoir envie d’agir ou d’échanger avec des personnes différentes d'elles. Mais beaucoup ne passent pas à l'action faute de temps et d'occasions. @DR

Voilà cinq ans qu’il s’attelle à comprendre le rapport que les Français entretiennent avec le 3e pilier de leur devise : la fraternité. Regroupant une dizaine d’organisations, le Labo de la Fraternité produit chaque année un baromètre permettant d’analyser comment les citoyens perçoivent cette notion intimement liée à celles d’égalité et de diversité. Se l’approprient.

Laure Célier, coordinatrice du Labo et Tarik Ghezali, membre du collectif et fondateur de La Fabrique du nous, ont répondu aux questions de Marcelle sur les résultats de la dernière édition du baromètre. Une édition qui nous apprend que l’envie de fraternité est forte parmi les Français. Encore faut-il que chacun ait les moyens de l’exprimer.

 

Marcelle : Créé en 2016, le Labo de la Fraternité veut mettre le troisième pilier de la devise sur le devant de la scène. Pourquoi ? La fraternité est-elle une valeur moins bien comprise (et défendue) que ses grandes sœurs liberté et égalité ?

Laure Célier : Il existe en effet beaucoup de choses autour de la liberté et de l’égalité qui sont définies dans un cadre juridique et auxquelles des moyens sont dédiés. Pour la fraternité, qui est un levier de cohésion, c’est moins le cas. On lui associe une connotation assez spirituelle. Mais nous avons la conviction qu’il s’agit de quelque chose de vivant et très concret, qui existe partout en France, grâce notamment à de nombreuses associations. C’est sur cela que nous voulons braquer les projecteurs.

 

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« En France, il y a beaucoup de solidarité publique mais de moins en moins de relations humaines » @DR
Et comment la définissez-vous, cette fraternité ?

Tarik Ghezali : La fraternité, c’est la solidarité avec la chaleur humaine en plus. C’est quand des personnes différentes se rencontrent physiquement, à l’inverse de la société zéro contact prônée au moment du covid-19. En France, il y a beaucoup de solidarité publique, mais de moins en moins de relations humaines. Notre combat est de remettre de l’humanité dans le système de solidarité. Une association comme La Cloche le fait très bien en recréant de la chaleur humaine autour des personnes sans abri.

Souvent, c’est dans les crises que la fraternité se réveille. Lors des premiers confinements à Marseille, on a vu naître L’Après M et plein d’initiatives proposant des colis d’urgence. Même chose au moment de la guerre en Ukraine. La crise des gilets jaunes a aussi constitué un élan fraternel autour des ronds-points. Des gens vivant seuls dans leur pavillon se sont rencontrés, et ont retrouvé une forme de sens, une joie de vivre. L’enjeu est de faire de la fraternité une valeur durable, et pas seulement une valeur de crise.

 

Le baromètre de la fraternité a cinq ans. Quelles sont les tendances fortes qui s’expriment depuis sa création ?

Laure Célier : Nous constatons une ambivalence dans le cœur des gens, entre le désir d’aller vers l’autre [79% des personnes sondées déclarent avoir envie d’agir ou d’échanger avec des personnes différentes, contre 7% en 2019, ndlr], et des difficultés à passer à l’action [73% des personnes interrogées pensent qu’on n’est jamais trop prudent quand on a affaire aux autres, contre 62% en 2019, ndlr]. Et étrangement, quand on leur demande ce qui les empêche d’aller vers l’autre, ce n’est pas la peur qui apparaît en premier, mais le manque d’occasions (45%), le manque de temps (30%) ainsi que l’absence de structures ou de lieux qui provoquent ces moments de rencontres (20% du panel).

 

♦ Lire aussi : Contre la peur de l’autre, provoquer la rencontre

 

Vous soulignez dans votre étude l’importance de la proximité dans ces occasions de rencontres …

Tarik Ghezali : Oui, il y a de fortes attentes qui s’expriment à l’égard des maires de communes. Pour 31% des sondés, il faudrait créer et faciliter des moments de convivialité entre les habitants. Pour 22%, il faudrait même soutenir et ouvrir des lieux de rencontre et de convivialité au plus près des gens.

 

Dans votre dernier baromètre, vous avez choisi pour la première fois d’évaluer le sentiment de solitude des gens. Pourquoi ? Et qu’est-ce que cela nous apprend ?

Laure Célier : Nous n’y avions pas encore pensé jusque-là. Pourtant, la solitude est intimement liée à la fraternité. La solitude, c’est quand le lien est rompu. En demandant aux gens leur ressenti sur ce sujet, on a tiré plusieurs enseignements.

Le premier, c’est que les jeunes se sentent plus seuls que les personnes de plus de 65 ans. Il y a un gros clivage générationnel.

Le second, c’est que le sentiment de solitude est souvent corrélé à une expérience de rejet lié à la classe sociale, à l’origine, ou encore à l’orientation sexuelle des personnes. Et paradoxalement, alors que les jeunes vivent le plus d’expériences avec des personnes différentes d’eux, ce sont eux qui avouent le plus avoir déjà rejeté une personne en fonction de tous ces critères discriminatoires. C’est assez troublant et cela rappelle le rôle majeur des actions de sensibilisation, de lutte contre les préjugés, notamment grâce à l’éducation populaire.

Tarik Ghezali : La Fondation de France a aussi un baromètre qui montre une hausse du sentiment de solitude chez les jeunes, mais aussi chez les personnes âgées. Et pour affronter cela, on peut faire de ces deux problèmes une solution grâce à une approche intergénérationnelle. C’est cela la magie de la fraternité. Dans la Métropole d’Aix-Marseille, par exemple, l’association Ensemble 2 générations propose de l’habitat intergénérationnel. À priori, si on mélange des publics aussi différents, cela ne marche pas. Mais si des tiers de confiance le permettent et jouent le rôle d’intermédiaires, cela peut fonctionner.

 

♦ Lire aussi : À Grenoble, un « parrainage solidaire » pour rompre l’isolement des jeunes

 

Une crèche dans un Ehpad 7
Exemple de projet fraternel, les jardins d’Haïti. Un projet marseillais mêlant Ehpad, crèche et espaces de coworking @Marcelle
Les associations font en effet beaucoup pour faire vivre la fraternité. Mais ne s’agit-il pas dans certains cas de compenser une forme de désengagement des services publics, avec des moyens souvent insuffisants ?

Tarik Ghezali : Il faut à la fois des politiques de solidarité publique qui soient fortes et des citoyens actifs à qui on donne les moyens de s’exprimer. Prenez les Jardins d’Haïti à Marseille, cette maison de retraite intergénérationnelle où l’on trouve une crèche et des espaces de coworking. Ce projet est soutenu par les collectivités locales. Le ministre des Solidarités l’a visité et affiché la volonté de développer ce modèle. La fraternité ne peut pas être une affaire uniquement citoyenne. D’autant qu’elle peut s’avérer très rentable socialement et économiquement en évitant certains coûts.

 

Par exemple ?

Tarik Ghezali : Dans le cas de logements intergénérationnels, cela peut permettre à des étudiants de se loger quasi gratuitement. Autre exemple à Paris : les sapeurs-pompiers sont de plus en plus appelés pour des motifs qui pourraient être réglés par les gens eux-mêmes, comme des malaises ou certains problèmes de voisinage. Ils travaillent donc sur le développement du lien social entre voisins, pour que plus de choses soient prises en charge par la communauté. Je pense aussi aux Hyper Voisins qui ont permis dans quelques rues du 14eme arrondissement de Paris une intensification des liens entre les gens. Dans ce cadre, quand une personne âgée est hospitalisée, elle peut plus vite rentrer chez elle car elle est bien entourée. Nous travaillons avec le Labo pour lancer des travaux d’envergure, afin d’avoir un chiffrage et des mesures d’impact de toutes ces initiatives.

 

Dans votre étude, on lit également qu’il existe un clivage en fonction des revenus quant à la perception de la place de la fraternité en France. Ainsi, seulement un Français sur deux gagnant moins de 900 euros par mois considère le pays comme fraternel, contre 64% chez ceux gagnant plus de 2500 euros par mois. Comment interprétez-vous ce résultat ?

Laure Célier : Il est peut-être plus facile de ressentir l’existence d’un sentiment de fraternité quand on n’a pas de souci. Quand on n’est pas dans la survie. Mais il y a un autre chiffre avec lequel il faut croiser cette information. 24% des sondés issus des catégories les plus pauvres n’osent pas dire qu’ils ne sont pas d’accord contre 14% chez les plus aisés. Cela devrait nous bousculer. Car il s’agit de s’interroger sur la place que l’on donne à chacun dans la société.

Tarik Ghezali : On constate un déni d’existence d’une partie croissante de la population, particulièrement visible au moment des gilets jaunes. La Fondation Jean Jaurès estime de son côté qu’un Français sur deux ne considère appartenir à aucune communauté. Ni locale ni nationale. Les évolutions du monde du travail ne sont certainement pas sans lien avec cela : l’ubérisation, la fin des syndicats… De même que la guerre de l’attention que mènent les géants du numérique. Ou encore la segmentation des habitats avec les plus pauvres d’un côté et les plus riches de l’autre… C’est un vrai souci, car l’absence de liens entre les gens nourrit les mouvements populistes. Pour exercer son droit à la fraternité, il faut faire partie d’une communauté. ♦

 

*La Fondation de France – Méditerranée parraine la rubrique Société
et partage avec vous la lecture de cet article*

 

Bonus
  • Pour en savoir plus – Tous les résultats du baromètre sont à retrouver par ici.

 

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