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Les InCOPruptibles veulent faire pression sur ces puissants qui polluent

Par Nathania Cahen, le 21 janvier 2020

Journaliste

Le 25 mai 2018, manif anti Europacity avec des clowns activistes. @inCOPruptibles

À Paris, un collectif citoyen non violent participe au sauvetage de la planète en s’attaquant aux coupables, ceux qui gagnent de l’argent grâce à la dégradation du climat et aux émissions de carbone. De façon polie mais déterminée. Dans les semaines à venir, Les InCOPruptibles vont publier une tribune et lancer une pétition contre la voiture dans Paris.

 

« Changeons les décideurs, pas le climat ! », exhorte le site internet de l’association. La charte déroule les intentions du collectif. Faire respecter un principe moral supérieur (le respect des objectifs de la COP21 et la nécessité de contenir le réchauffement climatique au-dessous de 1,5°C). Pallier l’impuissance des États (depuis le sommet de Rio en 1992, les gouvernements font preuve d’une complète duplicité : aux grandes déclarations succèdent des politiques publiques qui aggravent la situation – rappelons-nous Chirac « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs »). Ne pas se résigner (selon l’ONU, si rien n’est fait, il y aura 250 millions de réfugiés climatiques à l’horizon 2050. Se résigner, c’est être complice de la destruction de notre civilisation). Désigner les coupables (ce ne sont pas ceux qui sont dépendants de l’énergie fossile mais ceux qui fournissent les doses quotidiennes et incitent à la surconsommation).

 

« Dire j’ai fait du tri sélectif et moins pris l’avion ne suffira pas »

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Olivier Le Marois

J’ai rencontré un des membres fondateurs des InCopruptibles dans un café parisien, en plein cœur de la grève. Olivier Le Marois est venu en vélo, son mode de transport habituel. Il raconte : « Tout est parti du sentiment que le monde court à la catastrophe à cause de la crise climatique et de son corollaire, l’effondrement de la biodiversité. Qu’est-ce qu’on peut faire ? est la question qui en découle naturellement… » L’homme qui me fait face n’a rien de l’agitateur écolo ou du zadiste déchaîné. Père de famille et chef d’entreprise, il pense juste qu’il est de son devoir d’agir : « quand on est cinquantenaire, on sait qu’on aura des comptes à rendre. Que dire j’ai fait du tri sélectif et moins pris l’avion ne suffira pas. Or, il est encore temps de faire changer les choses ».

En 2015, avec d’autres personnes partageant ses convictions et au fait de la situation climatique – des cadres, journalistes, éditeurs, artistes…- il crée le collectif InCOPruptibles.

« Nous avons 10 ans pour faire pivoter la société vers un modèle écologique, compatible avec un monde vivable pour tous, mais aussi avec nos valeurs. La seule solution est dans l’action collective : l’action individuelle ne permet au mieux que de baisser de 20% son empreinte carbone, alors qu’il faut la diviser par 4 d’ici la fin de la décennie”.

 

Pour s’affranchir des énergies fossiles

Trois obstacles sont dans le viseur des InCOPruptibles :

  • La « tragédie des communs », à savoir les conséquences d’une situation de compétition pour l’accès à une ressource commune : les autres sont moins vertueux que moi, donc ma vertu ne sert à rien (thèse exposée en 1968 par le biologiste américain Garrett Hardin)
  • Le mythe productiviste, qui veut que la technologie nous sauve toujours et que la seule limite à l’accroissement des richesses soit l’imagination de l’homme
  • La puissance politique d’entités dont la prospérité dépend de la consommation d’énergie fossile – États pétroliers, producteurs d’énergie, grande distribution, industrie automobile, qui paralysent efficacement depuis trente ans l’action publique contre le changement climatique.

La réflexion du collectif porte donc sur les moyens de surmonter ces obstacles pour s’affranchir des énergies fossiles. « Nous bénéficions de l’expérience de nos aînés, il y a eu des précédents, argumente Olivier Le Marois. Au 19e siècle, une bonne partie de l’économie mondiale reposait encore sur l’esclavage, dans l’indifférence générale : la situation s’est retournée en une dizaine d’années. Idem pour le problème des souffrances générées par l’expérimentation animale, pourtant dénoncées depuis des décennies par les associations de défense des animaux dans la plus grande indifférence. Jusqu’à ce qu’Henry Spira renverse la situation, grâce à une stratégie d’action efficace parce que ciblée et pragmatique. Dans ces deux exemples, la bataille s’est finalement gagnée sur le plan de la morale : il est apparu honteux d’employer des esclaves ou de gagner de l’argent en faisant souffrir les animaux.

C’est aussi la vision d’InCOPruptibles : faire entrer comme principe moral le respect du climat. Il n’est pas plus moral de gagner de l’argent en tuant ses concurrents ou en exploitant des enfants qu’en contribuant à rendre notre Terre inhabitable. Cette approche est complémentaire de stratégies plus directes, consistant à bloquer les projets climaticides, comme par exemple les Zones à défendre, et la plus médiatique d’entre elle, la ZAD Notre Dame des Landes où le projet d’aéroport a été abandonné. En Allemagne aussi, depuis des années les activistes mènent la vie dure aux dirigeants des centrales à charbon.

« Il faut changer de discours, arrêter de dire que tout le monde est coupable. Tout le monde est plutôt victime, parce que dépendant du carbone. Quand un hypermarché a détruit tous les commerces de centre-ville, on n’a plus le choix , on est obligé de prendre sa voiture pour faire les courses Les coupables sont les dealers de carbone, ceux qui gagnent de l’argent grâce à nos émissions de carbone : les producteurs d’énergie fossile, les bâtisseurs d’autoroutes ou d’hypermarchés et ceux qui les financent. »

« Une tâche considérable », ose-t-on. « Pas tant que cela, rétorque Olivier Le Marois. Les dealers ne sont que quelques milliers, alors qu’il y a des milliards de victimes. Et certaines grandes entreprises commencent à intégrer la fin du carbone dans leur stratégie ».

 

Cas d’école avec Europacity

Comment agir ? « Nous sommes en guerre, les enjeux sont les mêmes que ceux d’une guerre. Quand on annonce des centaines de millions de réfugiés climatique, cela veut dire des millions de morts. Et entre les puissances qui n’ont pas d’énergie fossile – l’Europe, la Chine, le Japon, la Californie – et ceux qui en dépendent – le centre des États-Unis, la Russie, le Moyen-Orient – c’est une source de tension très forte.  » Pour autant, InCOPruptibles se défie de la violence – « il n’est pas possible d’imposer un principe moral par des moyens immoraux ». Le mode d’action choisi par InCOPruptibles est non-violent, mais sans concession. Le collectif cible un projet, identifie les personnes qui s’y rattachent et s’invite dans le débat.

L’exemple « Europacity » est très parlant. Europacity est ou plutôt était un méga projet de centre de commerces, hôtellerie et loisirs pour les environs de Roissy. Premier à se mobiliser, le collectif du Triangle de Gonesse. De leur côté, les inCOPruptibles réalisent un livre blanc qui pointe notamment les émissions de carbone induites par les visiteurs : un million de tonnes de carbone par an, soit autant que les émissions du transport à Paris  ! Le promoteur de ce projet climaticide est Vianney Mulliez, neveu du fondateur du groupe Auchan et patron de Ceetrus, la filière immobilière du même groupe. Le 25 mai 2018, avec des clowns activistes du Nord et de Paris, le collectif s’est invité à la réunion de l’association familiale des Mulliez, pour les prier de respecter leurs engagements en faveur du climat et abandonner Europacity. Mais aussi enjoindre les membres de cette tribu catho à relire l’encyclique du pape « Laudato si’ » (bonus). Le 7 novembre dernier, le gouvernement a annoncé l’abandon du dossier et souhaité un projet alternatif « plus mixte, plus moderne, pas un pôle démesuré de consommation, de loisirs et d’objets ». « Sans nous ou grâce à nous, peu importe, Europacity a été abandonné », se félicite celui qui se présente par ailleurs sur la liste Les Verts du 5e arrondissement de Paris pour les municipales de mars.

 

Éradiquer la voiture de Paris

Les InCOPruptibles veulent faire pression sur ces puissants qui polluent 2Il y a quelques semaines, les InCOPruptibles ont publié un nouveau livre blanc. Objet : les méfaits de la voiture dans Paris et la nécessité de décarboner la capitale en réduisant la circulation de moitié d’ici 5 ans, de 75% d’ici 2030. Avec un chiffre à même de marquer les esprits : seulement 16% des Parisiens utilisent quotidiennement une voiture alors que les autres vivent très bien sans. Une croisade partagée avec une myriade d’autres associations mobilisées sur le climat et la pollution de l’air. Les semaines à venir verront une pétition et une tribune cosignée notamment par des médecins et des chercheurs fleurir dans la presse parisienne. Que cet appel soit entendu pourrait du reste inciter d’autres villes à se rebeller. Il est interdit de penser que le moment – la campagne municipale – est un hasard. Avant de remonter en selle, Olivier Le Marois rappelle que les Australiens avaient élu un climatonégationniste et que tout citoyen a la possibilité de bien voter. À bon entendeur… ♦

 

Bonus -Soutenir le collectif – Des conseils de lecture – L’encyclique Laudato Si’

  • Soutenir InCOPruptibles: chacun peut contribuer, à la hauteur de son temps et de ses moyens, en apportant des informations, en proposant ou en participant à une action, en les relayant ou en apportant un soutien financier via la page HelloAsso.
  • Les lectures que recommande Olivier Le Marois –

1/ Serge Audier, « L’âge productiviste », éd La Découverte : pourquoi notre civilisation, au-delà même du capitalisme, est conditionnée pour penser qu’il n’y a pas de limites à la croissance et que « la technologie nous sauvera ».

2/ Naomie Klein, « Tout peut changer », éd Actes Sud : comment agir pour conserver une terre habitable pour tous. Un livre optimiste sur l’effet du « blocardisme », qui se réfère à la lutte contre l’esclavagisme au 19e.

3/ Peter Singer, « Théorie du tube dentifrice », éd Goutte d’Or : un exemple de combat mené avec succès pour changer les règles relative à l’expérimentation animale. Une approche qui peut aussi s’appliquer à la lutte contre le changement climatique.

 

  • « Laudato si’ » – Cette encyclique (lettre solennelle du Pape aux catholiques) du pape François sous-titrée « sur la sauvegarde de la maison commune » est consacrée aux questions environnementales et sociétales, à l’écologie intégrale et, de façon générale, à la sauvegarde de la Création. Le pape y critique le consumérisme et le développement irresponsable tout en dénonçant la dégradation environnementale et le réchauffement climatique. Le texte s’appuie sur une vision systémique du monde et appelle le lecteur à repenser les interactions entre l’être humain, la société et l’environnement. Le pape l’adresse à « toutes les personnes de bonne volonté », mais également « à chaque personne qui habite cette planète », les appelant à prendre action rapidement et globalement.

 

 

 

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