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Les plastiques biodégradables, vraie alternative ou fausse solution ?

 

Par Hervé Vaudoit, journaliste

Développés par plusieurs entreprises depuis une vingtaine d’années, les plastiques biodégradables continuent de diviser écolos pragmatiques et fondamentalistes. À l’heure où la pollution engendrée par les plastiques conventionnels scandalise une part croissante de la population, ces matériaux a priori plus respectueux de l’environnement peuvent-ils contribuer à une solution durable ? La bataille se joue actuellement au niveau législatif.

En publiant, mardi 5 mars, son rapport sur la pollution plastique en Méditerranée, le WWF (1) n’a certes rien révélé de nouveau ou de fracassant, sinon que le cataclysme en cours poursuivait gentiment sa route en direction du pire.

Au-delà des constats et des projections alarmantes que soutiennent les statistiques égrenées par les scientifiques, ce qui secoue le plus à la lecture de ce rapport, c’est l’espèce de résignation qui semble accompagner chaque nouvelle mouture de cette litanie chiffrée. L’envahissement de la terre, des mers et des organismes par les plastiques de toutes tailles serait-il vraiment inéluctable ? L’humanité s’est-elle pour de bon condamnée à cohabiter avec ces matériaux qu’elle a créés et qui, pourtant, la menacent très sérieusement ?  Bien sûr que non ! N’en déplaise à Angela Merkel, il existe toujours une alternative. Et les matières plastiques ne font pas exception. D’autant moins que les rapports du WWF et d’autres organismes internationaux, mais aussi les images hallucinantes des concentrations de plastiques dans tous les océans de la planète, ont accéléré la prise de conscience et réorienté la demande sociale vers franchement moins de plastique.

 

Résignation versus alternatives

Sauf que les industriels du secteur n’entendent pas renoncer à leur business sans combattre. Et que les responsables politiques ont encore beaucoup de mal à accorder leurs actes avec la volonté de plus en plus claire des électeurs. Selon ce rapport du WWF, citant l’Eurobaromètre de novembre 2017, pas moins de 87% des européens se disent en effet préoccupés par l’impact environnemental du plastique et se déclarent prêts à s’en passer autant que nécessaire. Ce qui n’a pas empêché les sénateurs français de tirer très récemment le frein à main sur la question, en ajoutant à la loi PACTE actuellement en discussion, un amendement qui repousse d’un an l’interdiction des ustensiles en plastique à usage unique, comme les pailles, les gobelets, les tasses et les assiettes jetables. Le gouvernement souhaitait les interdire à partir du 1er janvier 2020. Le Sénat préfèrerait que ce soit 2021, comme les industriels de la plasturgie. Le dernier mot restera néanmoins aux députés, quand le texte amendé par le Sénat reviendra en dernière lecture devant l’Assemblée nationale.

Les plastiques biodégradables, vraie alternative ou fausse solution ? 1
François-Michel Lambert

« L’éternel immobilisme hexagonal », soupire le député (UDE) de Gardanne François-Michel Lambert, redoutant pour les plastiques « un scénario de type amiante », avec une interdiction prononcée bien top tardivement pour éviter de nombreux drames et, in fine, un coût exorbitant pour la collectivité. Alors même que c’est l’argument financier qui avait, à l’époque, permis aux industriels de jouer les prolongations, arguant que l’amiante restait le seul moyen d’ignifugation économiquement envisageable pour rester compétitifs.

 

49 mesures pour en finir avec les matières plastiques issues du pétrole

Lundi 4 mars, 24 heures avant le WWF, François-Michel Lambert a lui-même présenté un rapport au parlement. Intitulé « Stop à la pollution plastique »,  ce document est le fruit d’une  enquête de six mois et propose 49 mesures pour en finir avec les matières plastiques issues du pétrole, les moins biodégradables (mais les moins chères) du marché, dans les vingt ans à venir, soit avant 2040. Faisable ou pas ? Question de volonté politique, d’abord. Car, sur le plan technique, des solutions existent et de nombreuses pistes prometteuses continuent d’être explorées par les scientifiques. Parmi elles, les matières plastiques d’origine biologique, compostables et biodégradables, dont l’impact sur l’environnement est nettement plus faible que celui des plastiques de pétrole conventionnels. Ils ont cependant Les plastiques biodégradables, vraie alternative ou fausse solution ? 2trois défauts. D’abord, un coût de production toujours deux à trois fois plus élevé. Ensuite, une matière première d’origine majoritairement agricole, donc une concurrence territoriale nouvelle pour la production alimentaire, qui doit déjà faire face à celle des promoteurs immobiliers et des aménageurs publics. Enfin, un impact global à long terme mal connu, faute de recul et d’études suffisamment documentées. Pas de quoi crier victoire, c’est certain. Car on ne sait toujours pas fabriquer de plastique avec des propriétés de souplesse et de résistance satisfaisantes sans une part de matière première issue du pétrole – jusqu’à 70% du poids total autorisés actuellement (2). Pour éviter l’amoncellement de plastique indestructible dans la nature et les pollutions qu’il engendre, les matériaux biodégradables, produits pour l’essentiel à partir de végétaux, donc renouvelables, paraissent une bonne, ou en tout cas une moins mauvaise solution que les pratiques actuelles.  Aux yeux des opérateurs économiques, à commencer par les producteurs de plastiques biodégradables, elles ont toutefois un autre avantage : celui de mettre en œuvre des technologies majoritairement européennes, alors qu’aujourd’hui,  « beaucoup des plastiques conventionnels utilisés en Europe viennent d’Asie », rappelle Christophe de Boissoudy, président du Club des Bioplastiques et directeur général France d’un acteur majeur de la filière, l’italien Novamont. Manière de dire que si l’Europe et la France poussaient un peu plus en faveur de ces produits, cela permettrait de développer une filière propre, avec à la clé des emplois européens et, à terme, une balance commerciale moins déséquilibrée vis-à-vis de l‘Asie.  Reste à convaincre les pouvoirs politiques de donner une chance à ces plastiques biodégradables de s’imposer, malgré leur prix. « C’est toujours cela qui dicte les choix, observe François-Michel Lambert : dans notre société de consommation, on va toujours vers le moins cher. » Donc vers les plastiques de pétrole non recyclés, pour lesquels le WWF pronostique une hausse de 40% de la production d’ici 2030 avec, à la clé, un doublement de la pollution océanique associée.

 

Les états d’âme des législateurs

Les plastiques biodégradables, vraie alternative ou fausse solution ? 3
Christophe de Boissoudy

Pour inverser la tendance, on ne peut certes pas compter exclusivement sur les plastiques biodégradables et biosourcés (3), mais encourager leur développement et les améliorer pourrait y contribuer. Sauf qu’on n’en prend pas le chemin. « Pour l’instant, les produits biodégradables que nous fabriquons à partir d’huiles végétales se dégradent trop lentement pour être considérés comme compostables au niveau domestique », explique ainsi Christophe de Boissoudy, regrettant qu’un mot manquant dans un article de loi compromette leur avenir en tant qu’alternative aux plastiques non biodégradables, qui persistent plusieurs siècles dans l’environnement. Pour cela, il suffirait de rajouter « compostables domestiquement OU industriellement » dans l’article de loi concerné. Une bataille qui mobilise actuellement ceux qui croient en l’avenir de cette filière, convaincus qu’il se joue bel et bien au niveau politique. « Le seul levier qui permettra d’imposer les plastiques biodégradables plus coûteux, c’est le levier législatif et règlementaire », admet d’ailleurs Laurent Massacrier, expert en la matière et patron du cabinet conseil GBCC (Green Business & Consulting Company), à Clermont-Ferrand. Selon lui, la controverse sur l’intérêt environnemental de ces plastiques n’a aujourd’hui plus lieu d’être. « Aussi bien l’Allemand BASF que l’Italien Novamont ont prouvé par des essais que leurs produits étaient bien dégradés par les bactéries et que le compost final n’était pas toxique pour l’environnement. » Il ne reste donc plus qu’à légiférer.

Allez mesdames et messieurs les parlementaires, un peu de courage ! ♦

 

(1) Le WWF (pour World Wildlife Fund, littéralement fonds mondial pour la vie sauvage) est une ONG créée en 1961 par le biologiste britannique Julian Huxley, alors directeur général de l’UNESCO et frère de l’écrivain Aldous Huxley, célèbre auteur du roman d’anticipation « Le meilleur des mondes ». Parmi les cofondateurs du WWF figure également l’ornithologue suisse Luc Hoffmann, dont la famille possède les laboratoires pharmaceutiques Roche. Créateur de la Tour du Valat, en Camargue, il est aussi le père de Maja Hoffmann, créatrice de la Fondation LuMa, qui construit actuellement un spectaculaire complexe culturel à Arles signé par l’architecte Frank Gehry. Depuis sa création, le WWF a très largement participé à la prise de conscience environnementale et à la protection des espaces et des espèces en danger aux quatre coins de la planète, à terre et en mer.

(2) La part de polymères d’origine fossile dans la composition des bioplastiques était, jusqu’au 1er janvier 2019, au maximum de 70%. Ce taux devra passer à 60% ou moins d’ici la fin de l’année et à 40% ou moins en 2025.

 

Bonus

  •  Les bioplastiques, qu’es aco ?

Selon la définition qu’en donne l’Ademe (agence de l’environnement et de la maîtrise des énergies), ce que les professionnels de la filière appellent « bioplastique » est un matériau « biosourcé », c’est-à-dire composé de polymères d’origine renouvelable, végétale, animale ou marine. Certains de ces polymères ont des caractéristiques identiques ou très voisines des polymères d’origine fossile (pétrolière, principalement) ; d’autres ont des structures moléculaires différentes, donc des propriétés différentes, notamment sur la plan mécanique – résistance, souplesse… etc.

Pour autant, « biosourcé » ne signifie pas toujours biodégradable, ce que l’appellation « bioplastique » peut suggérer dans l’esprit du grand public. Biodégradables, certains de ces plastiques le sont, notamment ceux produits à partir d’amidon de pomme de terre, de maïs ou de blé, une technologie adoptée par la plupart des industriels producteurs de plastiques conventionnels pour leurs produits répondant aux normes de biodégradabilité.

L’italien Novamont, un des pionniers du secteur, a de son côté mis au point des matériaux biodégradables fabriqués à partir d’une huile végétale extraite d’un chardon qui pousse à l’état naturel en Sardaigne. Produites dans d’anciennes raffineries de pétrole requalifiées en bio-raffineries, ces huiles permettent de fabriquer un plastique aux propriétés voisines de celles du plastique conventionnel, mais qui se dégrade et se composte. La part de matière première d’origine fossile dans ce bioplastique se réduit de jour en jour, mais « nous ne savons pas encore en faire sans recourir du tout » aux polymères issus du pétrole, concède Christophe de Boissoudy.

Membres du Club des Bioplastiques, les industriels de la plasturgie comme Sphere, leader européen, ou le groupe Barbier, développent pour leur part des plastiques biodégradables produits à partir d’amidon fournis par les producteurs français de maïs, de blé et de pommes de terre, eux aussi membres de ce club. C’est dire si les poids-lourds du secteur sont prêts au changement de paradigme, pour peu que le législateur rende l’opération économiquement viable.

Autre piste explorée depuis deux ans par Eranova, une start-up basée à Fos-sur-Mer, celle des algues marines. Leur ambition : produire une résine à partir de ces végétaux marins et la transformer en emballages souples (sacs, films alimentaires…) biodégradables. Baptisé Alguex, ce procédé novateur est soutenu par le programme des investissements d’avenir de l’Etat, sous le contrôle de l’Ademe (agence de l’environnement et de la maîtrise des énergies.) H.V.

 

  • Ce que dit la loi

Le tout premier texte adopté en France en vue de limiter la consommation des plastiques non-biodégradables n’a que 13 ans. Il s’agit en l’occurrence de l’article 47 la loi d’orientation agricole du 5 janvier 2006. Dans le but de « protéger l’environnement et d’encourager le développement des produits biodégradables », cet article prévoit l’interdiction, à compter du 1er janvier 2010, de la distribution de sacs de caisse à usage unique en plastique, non biodégradable. Il se préoccupe également de la biodégradabilité des sacs susceptibles d’être commercialisés ou distribués après cette interdiction et pose le principe de l’obligation d’incorporer des matières d’origine végétale dans les sacs biodégradables, avec des taux d’incorporation croissants imposés au fil du temps.

Dans les faits, l’interdiction des sacs de caisse en plastique fin d’origine pétrochimique n’interviendra que 10 ans plus tard, le 1er juillet 2016. « Et heureusement qu’il y a eu la COP 21 à Paris pour hâter les choses, rappelle un proche de Nicolas Sarkozy, parce que sinon, on attendrait sans doute encore. » Pas sûr, pour autant, que cette interdiction soit, in fine, une bonne affaire pour la planète. Pour la grande distribution et les industriels français du plastique, en revanche, c’est tout bénef. Avec la fin des sacs gratuits en bout de caisse, les premiers ont économisé plus de 200 millions d’euros et avec l’avènement des sacs épais dits « réutilisables » désormais vendus aux caisses ou offerts dans les petits commerces alimentaires, les seconds ont accru leur production de 17% en volume, contribuant ainsi à l’aggravation de la pollution plastique. Il est vrai que les sacs bannis ne dépassaient pas 15 à 20 microns d’épaisseur, contre 50 microns pour leurs successeurs réutilisables. Et souvent plus pour les versions à anses textile, dont l’un des principaux défauts est d’être très difficilement recyclable,  comme tous les produits mêlant plusieurs matériaux. Les producteurs de bioplastiques sont eux aussi satisfaits, avec la généralisation des sacs dits biodégradables pour les fruits et légumes, qui a fait passer la demande hexagonale d’un millier à plus de 20 000 tonnes par an entre 2016 et 2017.

Entre 2006 et 2016, d’autres textes ont été imaginés, débattus, mais n’ont jamais franchi la double étape décisive du vote et des décrets d’application. Sauf quand il s’est agi d’interdire les « oxo-dégradables », c’est-à-dire les sacs en plastique conventionnel qui tombent en poussière au bout de quelques semaines, mais persistent dans l’environnement à l’état de micro-plastique… Une calamité proscrite depuis 2015.

Aujourd’hui, c’est la loi EGalim, adoptée en octobre 2018, qui doit permettre de franchir une nouvelle étape, avec l’interdiction des produits non biodégradables à usage unique comme les pailles à boisson, les cotons-tiges, les gobelets, les assiettes et les couverts jetables, les plateaux repas, les piques à steak ou les couvercles de gobelets, à compter du 1er janvier 2020. Sauf si les députés adoptent à leur tour l’amendement sénatorial qui repousserait cette perspective d’un an. H.V.

 

 

 

 

 

 

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