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L’expression artistique peut libérer la parole de l’enfant

Par Marie Le Marois, le 2 juin 2022

Journaliste

« Nous ne sommes ni l’école, ni un cabinet de psy, la confidence vient alors plus facilement » ©DR

Après un traumatisme psychique, l’enfant parle difficilement. Ce silence, naturel, est une enveloppe protectrice dont il se couvre pour survivre. Comment l’aider à mettre des mots sur sa souffrance ? À se libérer de ses maux ? À Marseille, l’association Les Arts et l’Enfant propose des ateliers d’expression artistique destinés à faire éclore la parole.

 

Adrien est en sixième. Il est un enfant heureux, a la passion du skate et des amis. C’est en tout cas ce que croyaient ses parents. Mais un soir d’hiver, au moment du coucher, dans un filet de voix, il confie à sa mère se faire harceler par des camarades de sa classe. Depuis la rentrée scolaire, depuis trois mois. Pourquoi n’en a-t-il pas parlé avant ? Ses parents sont pourtant proches et bienveillants.

 

Se taire, même avec des parents aimants

Peur
La peur peut empêcher l’enfant de se confier

Juliette a 8 ans. Elle monte dans la chambre de son frère, comme si une force invisible l’y conduisait. La petite fille sent que ce qu’il lui fait n’est pas bien. Elle pleure d’ailleurs. Et pourtant. Elle n’en dit mot à ses parents. Jamais elle ne cherche de l’aide auprès d’eux. Quand ils découvrent cet inceste et la questionnent, elle reste muette. Aucun son ne sort de sa bouche, car elle ne veut rien dire. Pourtant, elle les aime.

Même plus tard, face à la psychologue, elle refuse de parler. Elle va jusqu’à réaliser des dessins extrêmement abstraits pour que la professionnelle ne fasse aucun lien avec l’événement traversé. 40 ans après, cette question la taraude encore. Pourquoi s’est-elle tue ?

 

 

Un silence protecteur

Silence
Le silence, naturel, est protecteur

Ces deux exemples ne surprennent guère Florence Rostand, psychothérapeute psycho-corporelle. Dans la survie, le corps malmené se défend. Met en place, par le biais du système nerveux, « un processus physiologique qui permet la fuite, l’inhibition, la lutte ». Il sent que quelque chose cloche, mais la tête, elle, est déconnectée. Bien souvent, l’événement fige l’enfant, le coupe de lui-même. Il ne sent plus rien.

À cela s’adjoint souvent une incapacité à comprendre ce qui lui arrive. Mais également la culpabilité, la colère et la honte. Celles de ne pas avoir réussi à se défendre, d’être responsable de la situation, de faire du mal à ses parents… La peur, enfin. Cet ensemble d’émotions traverse l’enfant sans qu’il en ait nécessairement conscience.

 

♦ Le traumatisme psychique désigne l’empreinte laissée dans le psychisme d’un sujet par un évènement particulièrement significatif pour lui. in Psychologies

 

Aider l’enfant à parler prend du temps

Ce silence protecteur, s’il permet à l’enfant de survivre, prend de l’épaisseur avec le temps, jusqu’à devenir une cuirasse qui annihile toute émotion et peut l’empêcher d’avancer. Il doit être aidé. Mais « une personne bienveillante ne suffit pas, ajoute cette professionnelle marseillaise. Le système de défense a besoin de temps pour se laisser apprivoiser. Cette protection va se laisser fondre quand l’enfant se sentira en sécurité. Il a besoin d’un climat de confiance. Et surtout qu’on l’aide à trouver le chemin de sa parole ».

 

Une aide non officielle

les Arts et l'Enfant
Les Arts et l’Enfant avec Martine de Cara-Kouyoumdjian à gauche et Claire Dumond à droite @Marcelle

L’association Les Arts et l’Enfant, qui intervient dans trois quartiers de Marseille, est une voie possible pour faire éclore la parole. Les enfants, âgés de 7 à 17 ans, viennent uniquement pour chanter et danser, non pour déposer leurs maux.

Là réside justement la force de l’association fondée en 2012 (voir bonus). L’aide est « non officielle » et l’enfant en souffrance n’est pas stigmatisé « car il se fond dans la masse des autres », souligne Martine de Cara-Kouyoumdjian, fondatrice solaire et professeure de chant. « Nous ne sommes ni l’école, ni un cabinet de psy, la confidence vient alors plus facilement », ajoute Claire Dumond, professeure de danse et sophrologue. 

 

Repérer les signes d’alerte

L’expression artistique pour libérer la parole de l’enfant 3
Les enfants en plein atelier chant avec Martine de Cara-Kouyoumdjian @Marcelle

Ces deux enseignantes sont formées, par leur expérience et leur métier, à la détection des maux. « Les enfants sont forts pour cacher leur souffrance, ils vont s’exprimer par une non-participation ou une attitude », observe la fondatrice.

Un repli sur soi, une difficulté à s’extérioriser, une voix qui ne sort pas, un corps verrouillé, une difficulté à se déplacer dans l’espace, voire à prendre sa place, une nervosité extrême ou, au contraire, une nonchalance accrue… « Pleins de petites choses qui n’ont rien à voir avec savoir danser ou chanter et qui, ensemble, vont m’interpeller, à raison ou parfois à tort », précise la discrète Claire Dumond.

 

 

Alerter subtilement les parents

Grâce à la confiance instaurée au fil des séances, un dialogue « anodin » sur l’école, les parents, les frères et sœurs, les copains peut s’instaurer. Jamais de questions directes, jamais d’interprétation « sinon je mets l’enfant en insécurité ».

La professionnelle alertera ensuite les parents mais toujours avec sa casquette de professeur de danse. Insinuer que leur enfant porte une souffrance sans l’exprimer clairement, pour qu’ils puissent se saisir de l’information s’ils le désirent. « Car certains refusent de parler, d’autres sont complètement dans le déni ».

 

♦ Un spectacle avec le chanteur Flo Delavega le 26 juin. Chaque fin d’année, les enfants montent un spectacle pour le grand public à l’Espace Julien. Le 26 juin, ce sera une comédie musicale autour de la Convention des Droits de l’Enfant, principalement sur l’environnement. « Si on ne respecte pas la planète, on ne se respecte pas nous-mêmes », confie Naïs lors d’un atelier.

 

 

Parfois une demande spontanée des parents 

les Arts de l'Enfant
Spectacle les Arts de l’Enfant 2016

Il arrive que des parents viennent demander spontanément de l’aide pour leur enfant ou pour eux-mêmes. Dans ce cas, elle met son autre casquette, celle de sophrologue, et les oriente vers le professionnel adéquat : avocat, psychologue, pédiatre, ostéopathe pédiatrique.

Martine de Cara-Kouyoumedjian pense à cette maman battue par son conjoint, dont l’enfant exprimait clairement les symptômes, et qu’elle a dirigée vers une avocate spécialisée. Si la consultation est payante et que la famille n’en a pas les moyens, les Arts et l’Enfant la prend en charge. De son côté, elle aide l’enfant en lui donnant une place dans l’association, des responsabilités dans le spectacle. En le mettant en valeur et en l’encourageant.

 

 

L’expression artistique pour transformer ses maux

Flo Delavega
Prochain spectacle les Arts de l’Enfant le 26 juin avec Flo Delavega

L’expression artistique, comme le chant, la danse et le théâtre, est un chemin possible pour se sentir mieux ou transformer ce traumatisme. L’enfant se connecte, sans qu’il s’en rende forcément compte, avec son être et sa blessure émotionnelle.

Tout ce qui touche à l’expression « va remettre en mouvement des endroits bloqués, décoaguler le corps. En tout cas, le faire bouger un petit peu, en plus de l’emmener dans un processus créatif qui peut remodeler la situation traumatique », souligne Florence Rostand. 

Adrien, le garçon harcelé, garde encore en lui cette blessure qui l’entrave. Douze ans plus tard. Quel gâchis. Si ses parents avaient été davantage vigilants et à l’écoute, peut-être auraient-ils détecté dès le départ les signes d’alerte (voir bonus). Et la parole de l’enfant spontanée. ♦

 

* L’AP-HM, Assistance publique des hôpitaux de Marseille, parraine la rubrique santé

et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Génèse de l’association – Ses financements – Les signes qui doivent alerter –

  • Les Arts et l’Enfant. La structure est une résurgence de Parole d’enfant, association créée par Martine de Cara-Kouyoumdjian en 1998 et qui traite uniquement de l’enfance maltraitée. Cette femme au grand cœur, outre d’en être la fondatrice, coordonnait les professionnels, telle une chef d’orchestre. En 2012, elle crée les Arts et l’Enfant pour être davantage en contact avec les enfants et leur offrir cette autre voie d’expression que sont la danse et le chant. L’association est composée de treize membres actifs et se déploie dans trois centres à Marseille, dans les 12e, 10e et 5e arrondissements. Elle touche un large public, dont celui des centres-sociaux et des foyers de l’enfance.

 

  • Les financements. Lions Clubs, Conseil départemental, Ville de Marseille, donateurs privés (l’association étant d’intérêt général, le don est déductible des impôts), spectacle de fin d’année, loto… Et soutiens indirects : l’Hôtel la Résidence du Vieux-Port héberge gracieusement les artistes du spectacle, l’Espace Julien loue la salle à un tarif préférentiel, le consulat de Sao Tomé prête sa salle pour des conférences. 

 

Certains enfants ne parlent pas spontanément de l’événement. On doit être attentifs à :

– un changement d’attitude soudain : brusquement, l’enfant se montre plus distant envers sa famille, se replie sur lui-même.

– des somatisations multiples : maux de ventre, fatigue et migraines. 

– la chute des résultats scolaires

– des troubles du sommeil

– des régressions : au niveau du langage, des capacités motrices ou de la propreté, comme l’énurésie

– un retour des peurs : du noir, des monstres imaginaires…

– une agitation intense, accompagnée d’une désorganisation comportementale et d’une instabilité psychomotrice.

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