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Pourquoi les géants du web nous veulent accro aux écrans

Par Agathe Perrier, le 24 janvier 2022

Journaliste

Derrière la dépendance aux écrans, il existe un réel projet économique et politique, pensé par les grands patrons de la Silicon Valley.

L’attention est un peu l’or du XXIe siècle. À l’instar du pétrole, de puissantes entreprises veulent se l’accaparer. À commencer par les GAFAM, ces géants du numérique qui dépensent des milliards pour que l’on reste les yeux rivés sur nos écrans. Un phénomène dangereux, que décryptent Yves Marry et Florent Souillot dans leur livre « La guerre de l’attention. Comment ne pas la perdre ».

 

Dans cet ouvrage paru le 21 janvier, les deux auteurs dressent les constats et conséquences d’une société happée par le « rouleau compresseur numérique ». Loin d’être un simple essai, ses 256 pages concentrent aussi des conseils pour se déconnecter et, surtout, des propositions politiques. Car, comme pour bien des combats, le changement ne dépend pas seulement d’actions individuelles mais d’une indispensable action gouvernementale.

 

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Yves Marry, co-auteur du livre « La guerre de l’attention. Comment ne pas la perdre » © Agathe Perrier
D’où est venue l’idée de consacrer un livre sur la surexposition aux écrans ?

Yves Marry – De notre expérience sur le terrain. Pour ma part, c’était en Birmanie, où j’ai vécu pendant quatre ans à partir de 2014. Lorsque je suis arrivé, il n’y avait pas de réseau internet dans la rue, pas de Smartphone. Moi qui venais de France et qui avais connu leur développement, je me suis réhabitué à une vie sans.

Je me suis imprégné de cette culture très souriante, avec des personnes attentionnées. Tous les soirs, je jouais de la guitare en bas de chez moi avec mes voisins !Quand le réseau internet s’est déployé dans le pays, tout le monde s’est équipé d’un Smartphone. J’ai littéralement vu les gens baisser les yeux. On ne jouait plus de musique avec mes voisins car chacun était sur son écran. Ça a été un choc. Florent l’a vécu aussi de son côté en France. On a alors créé notre association, Lève les yeux, pour faire de l’éducation populaire, notamment auprès des enfants, faire de la prévention sur les effets de la surexposition aux écrans et du plaidoyer. Ce qui nous a conduits à ce livre.

 

 

On y trouve dedans autant de constats que de solutions…

Oui. On y dresse des constats, assez durs il faut le reconnaître, sur tous les problèmes liés à la dépendance au numérique. Obésité, troubles du sommeil et de la concentration, isolement, sans compter la mise en danger du lien social et du débat démocratique, et l’accélération de la catastrophe écologique. La liste n’est évidemment pas exhaustive. On s’est basés sur ce que l’on voit nous-mêmes sur le terrain et sur des ouvrages de référence (bonus).

On y décrypte également l’économie de l’attention. Comment fonctionne-t-elle ? Comment rapporte-t-elle de l’argent ? Quelles techniques sont utilisées pour nous rendre accro ? Car il y a un réel projet économique et politique derrière, pensé par les grands patrons de la Silicon Valley – Elon Musk, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Enfin, on fait des propositions concrètes afin que ce livre ne soit pas juste un essai. On explique notamment comment la protection de l’attention peut s’intégrer au projet de transition écologique.

 

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Des milliards d’euros sont dépensés pour capter notre attention, en particulier par les géants du numérique © Photo d’illustration – Pixabay
Vous parlez de « guerre de l’attention ». Le mot est fort…

C’est un peu violent c’est vrai, mais ce mot se justifie. Il faut avoir conscience qu’une véritable bataille est engagée pour attirer notre attention. Des milliards d’euros sont dépensés pour la capter, en premier lieu par ceux qui contrôlent les grosses entreprises du numérique. Les GAFAM évidemment – Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – mais aussi tous les acteurs du lobby numérique. Ils pèsent beaucoup d’argent et ont une grosse capacité d’influence. Dans leur discours, la croissance et la transition écologique passeront par le numérique. Et ils ont tout intérêt à faire perdurer cette idée. Ils prétendent que l’on va gagner en efficacité énergétique, que l’intelligence artificielle va nous permettre d’être plus performants, efficaces…

 

Ce n’est pas le cas, selon vous ?

On montre dans le livre que c’est du baratin. Les petits gains en efficacité pèsent moins que les effets rebond, le coût du stockage des données, l’énorme quantité d’objets à fabriquer… Le numérique représente déjà entre 3% et 4% des gaz à effet de serre aujourd’hui. Avec la 5G, l’explosion des objets connectés, le haut débit – entre autres – l’évaluation passerait au moins à 10% d’ici 20 ans. Sans parler des déchets électroniques dont on ne sait pas quoi faire, des terres rares manquantes. Écologiquement parlant, ce n’est pas soutenable.

 

 

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Le numérique a une place centrale dans nos quotidiens, mais la guerre de l’attention n’est pour autant pas encore perdue © Photo d’illustration – Pixabay
Quand on voit à quel point le numérique a une place centrale dans nos quotidiens, est-ce qu’on ne l’a finalement pas déjà perdue, cette guerre ?

Beaucoup de gens le pensent, y compris parmi ceux engagés dans notre cause. Il y a des raisons de le croire, rien qu’en regardant comment la crise du Covid a été gérée. Les seules solutions imaginées ont été d’accélérer avec le numérique. Il y a une poussée évidente, que l’on appelle « rouleau compresseur numérique ». Le gouvernement et les institutions européennes sont convaincus par le discours de cette industrie. Pour eux, le numérique est LA solution pour préserver la croissance. Tant que les institutions soutiendront ce projet, c’est clair que ça n’ira pas dans le bon sens.

 

Y a-t-il malgré tout des raisons de rester optimiste ?

Il y a en effet des raisons de se dire que la guerre n’est pas perdue. On voit une énorme prise de conscience écologique ces dernières années. En particulier chez les jeunes, qui sont le futur. Et partout dans le monde, surtout. Les discours de propagande industrielle trouvent de plus en plus de résistance. Si le nombre d’esprits critiques augmente, si les politiques prennent des positions ambitieuses, on peut vraiment agir.

 

 

Cette prise en main politique est néanmoins indispensable…

Exactement. On essaye justement d’expliquer dans La guerre de l’attention qu’il y a un combat politique à mener en parallèle de la prévention sur le terrain. Sensibiliser les gens à être plus autonomes et avoir davantage de distance critique ne suffit pas, même si les comportements individuels sont importants. Ce qui fait la différence ce sont les solutions collectives, comme pour la lutte contre le changement climatique d’ailleurs. En revanche, cela arrange très bien les lobbies qu’il y ait des politiques de prévention sur les changements individuels. Ce dont ils ne veulent pas, ce sont des lois avec des interdictions.

 

livre-guerre-attention-addiction-ecranAvez-vous quelques conseils pour aider à reprendre le contrôle de notre attention ?

Appliquer par exemple la « méthode des 4 pas » rédigée et proposée par Sabine Duflo : pas d’écrans le matin, durant les repas, avant de s’endormir et dans la chambre. Elle est préconisée pour les enfants mais convient très bien aussi aux adultes. Il y a au final une multitude de petites choses assez faciles à mettre en place. C’est une sorte de cheminement qui est évidemment lent, car c’est souvent long de changer ses habitudes. Je crois néanmoins beaucoup au fait que la société peut se mettre en mouvement là-dessus ! ♦

 

« La guerre de l’attention. Comment ne pas la perdre », par Yves Marry et Florent Souillot – Les Éditions L’échappée, 18 euros. En librairie ou en ligne.

 

Bonus

  • Quelques ouvrages de référence pour approfondir le sujet – Sur les dangers des écrans pour les enfants : La Fabrique du crétin digital, de Michel Desmurget. Des pistes pour réduire la place des écrans et du numérique dans nos quotidien : Cyberminimalisme de Karine Mauvilly.

 

  • Quels leviers face à l’économie de l’attention ? C’est ce que présente le Conseil national du numérique dans son dernier rapport publié début janvier 2022. 85 pages qui expliquent pourquoi les technologies de captation sont dangereuses pour les capacités psychiques et cognitives des individus. Et qui listent des droits et obligations qui pourraient être débattus, comme le droit d’être informé sur les dispositifs de captation intentionnelle, la sanction des designs abusifs et trompeurs ou encore le renforcement du droit à la déconnexion. À retrouver en ligne en cliquant ici.

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