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Voir d’un autre œil ces endroits qui glorifient notre passé colonial

Par Agathe Perrier, le 12 septembre 2022

Journaliste

Le guide du Marseille colonial recense les lieux qui portent les traces de l’histoire coloniale, comme le monument des Mobiles situé en haut de la Canebière © Agathe Perrier

Marseille, comme toutes les villes du pays, porte des traces de l’histoire coloniale et esclavagiste de la France. Au travers de certains monuments, noms de rues ou places. Sans que ses habitants ne s’en rendent forcément compte. Pour encourager la prise de conscience, un collectif de militants les a répertoriés dans Le guide du Marseille colonial. Un livre pour dresser un état des lieux et, pourquoi pas, insuffler un changement.

 

Ils sont onze au total à avoir pris la plume pour rédiger cet ouvrage sorti le 1er septembre dernier (bonus). Une édition marseillaise qui fait suite à trois autres puisque Paris, Bordeaux et même Soissons, commune des Hauts-de-France, ont précédemment eu droit à leur propre guide. Alain Castan, chef de file de l’équipe des rédacteurs, et Daniel Garnier reviennent sur ces deux années de travail.

 

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Le monument des Mobiles, situé en haut de la Canebière © Robert Valette – Wikipédia
D’où est venue l’idée de compiler dans un livre les traces du passé colonial à Marseille ?

Alain Castan – On a beau connaître sa ville par cœur, on ne sait finalement pas tout. Le déclic a eu lieu en 2017 un jour de manifestation. En attendant le cortège, j’ai lu les inscriptions sur le monument des Mobiles situé en haut de la Canebière. Je pensais qu’il était consacré aux volontaires partis combattre les Prussiens pendant la guerre de 1870. Or, il y a aussi un hommage au 43e régiment de marche qui a réprimé l’insurrection arabe de la province de Constantine en 1871, engendrant de nombreux morts. Je ne le savais pas, alors que je passais souvent devant ce monument. J’y ai consacré un billet de blog qui est resté plutôt confidentiel. Enfin pas tant que ça puisque les éditions Syllepse, à l’origine du guide du Paris colonial (bonus), sont tombées dessus et m’ont proposé à l’été 2020 de coordonner le même projet à Marseille.

 

Parmi les onze rédacteurs, aucun n’est historien ou chercheur. Comment avez-vous mené votre travail de recensement ?


Alain Castan – On s’est réparti les arrondissements et on a pris la liste des noms de rue, répertoriés dans le Dictionnaire historique des rues de Marseille,d’Adrien Blès. Puis on a regardé lesquels avaient un rapport avec notre sujet, en s’appuyant sur des articles et des archives. Ça a été évident pour certains comme Bugeaud (ndlr : Thomas Robert Bugeaud, nommé gouverneur général d’Algérie en 1840,a joué un rôle décisif dans sa colonisation). Pour d’autres, ça a été plus compliqué, notamment ceux qui ont affiché une double position. Léon Blum, par exemple, a fait l’exploit dans un même discours en 1925 de condamner le colonialisme puis de le justifier ! Pour ces personnes, on a choisi de faire ressortir leur ambiguïté qui, d’ordinaire, n’est pas évoquée quand on parle ou entend parler d’eux.

 

Certains noms de rue cités n’ont toutefois aucun lien avec l’histoire coloniale…

Alain Castan – Oui, ça arrive lorsque la rue a abrité un lieu particulier ou qu’un événement s’y est déroulé. Le boulevard des Dames y figure parce que s’y trouvaient notamment le musée colonial et l’institut colonial. La rue Dieudé aussi, car c’est ici qu’a eu lieu l’attentat contre le consulat d’Algérie en 1973. C’est la manière de répertorier que l’on a choisie, qui peut ne pas être pleinement satisfaisante.

Daniel Garnier – En tout cas, dès qu’on grattait quelque part, on ressortait des choses sur les familles aisées, les armateurs, les banquiers dont on dit souvent qu’ils ont fait la richesse de Marseille. Mais ils ont surtout fait leur fortune à travers les colonies ! On ne savait pas au démarrage qu’on se lançait dans un sujet aussi vaste.

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Daniel Garnier et Alain Castan font partie de l’équipe de 11 rédacteurs du guide du Marseille colonial © AP

 

Ce guide marseillais se démarque de ses équivalents du fait que vous ayez choisi d’y intégrer ceux qui ont pris position contre le colonialisme…

Alain Castan – On ne s’est en effet pas contenté de stigmatiser ceux qui ont commis des horreurs. On a aussi mis en lumière ceux qui ont œuvré contre. Et qui sont d’ailleurs beaucoup moins nombreux à avoir leur rue ou place. En complément de cette indexation, on a consacré des articles thématiques sur des sujets en rapport avec le colonialisme. Comme sur les expositions coloniales qui ont eu lieu à Marseille en 1906 et 1922. Puisque nous n’avons pas pu tous les mettre dans le livre et que ce travail se poursuit, nous avons ouvert un blog où ils seront publiés (bonus).

 

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Les rédacteurs du guide du Marseille colonial ne sont pas historiens ni chercheurs mais militants anticolonialistes © DR
Quel est le but de cet ouvrage, finalement ?

Alain Castan – On a cherché les traces du colonialisme tel qu’il est et comment il a façonné le développement de la ville. Ces marques sont toujours présentes, mais personne ne les voit ou très peu. On a fait ce livre pour les révéler. Et normalement il n’en manque pas !

 

Espérez-vous que cela insuffle un mouvement citoyen, voire municipal, pour débaptiser des rues ?

Alain Castan – Débaptiser des rues aujourd’hui n’est pas simple. C’est plus facile de débaptiser des lieux, comme on l’a vu avec l’école Bugeaud qui a changé de nom mais pas la rue éponyme (ndlr : le Conseil municipal de Marseille a voté en mai 2021 le changement de nom de l’école Bugeaud (3e arrondissement) en faveur de celui d’Ahmed Litim, un tirailleur algérien qui a participé à la libération de la ville en libérateur de Marseille en 1944).

Daniel Garnier – Peut-être que le livre donnera des idées au maire… Nous n’avons pas eu de retour pour l’instant (ndlr : sollicitée par Marcelle, la Ville de Marseille n’a pas donné suite). On n’est en tout cas pas là pour demander quoi que ce soit, mais pour dresser un constat. Cela nous plairait néanmoins que les gens utilisent notre livre. On l’a fait dans ce dessein, mais la balle n’est plus dans notre camp. ♦

Le guide du Marseille colonial, publié le 1er septembre 2022 – Éditions Syllepse / La courte échelle éditions.transit, 10 euros. À retrouver dans les librairies ou en ligne en cliquant ici.

 

Bonus 

  • Les rédacteurs, un groupe de militants marseillais – Dans l’ordre alphabétique : Saïd Boukenouche, Zohra Boukenouche, Alain Castan, Elodie Debureau, Daniel Garnier, Soraya Guendouz-Arab, Aïssa Grabsi, Nora Mekmouche, Muriel Modr, Michel Touzet, Assia Zouane.
  • Des présentations et lectures à venir – L’équipe du guide organise des moments d’échanges autour du livre. Les dates, et autres actualités, sont à retrouver directement sur son blog en cliquant ici.
    • Les autres guides de France – Le guide du Paris colonial et des banlieues a été le premier à sortir en janvier 2018. Ses auteurs, Didier Epsztajn et Patrick Silberstein, respectivement éditeur et fondateur des éditions Syllepse, y dressent une liste de plus de 200 rues, places, impasses et avenues parisiennes « baptisées du nom d’espaces colonisés ou en l’honneur de leurs bourreaux ». Avec pour but non pas de « réécrire l’histoire, mais présenter une autre version de l’histoire, qui est celle de l’anticolonialisme et de la décolonisation ». Le guide du Bordeaux colonial et de la métropole bordelaise est ensuite paru en juin 2020. Puis Le guide du Soissons colonial en décembre 2020.

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