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Loos-lez-Lille et Tourcoing, « territoires zéro chômeur » : pour que l’emploi devienne un droit

Par Régis Verley, le 10 décembre 2020

Journaliste

Un service de voituriers sur le parc Eurasanté, aux portes de Lille ? Drôle d’idée. Pourtant, pour les salariés de cette zone d’activité où se mêlent hôpitaux, laboratoires de recherche et entreprises, c’est chaque matin la chasse aux places de stationnement. Demain, sauf imprévu, les salariés de « La Pioche » y proposeront leurs services. « Pour le prix d’un abonnement au réseau de transport en commun, les automobilistes pourront laisser leur voiture qu’un chauffeur ira garer plus loin, et qu’ils récupéreront le soir à la demande », annonce Xavier Broussier, responsable de la structure.

 

« La Pioche ». C’est l’histoire d’une épicerie solidaire, devenue EBE, comprenez Entreprise à but d’emploi (lire en bonus), intégrée à la « Fabrique de l’emploi » à Loos-lez-Lille pour rejoindre le programme « Territoires zéro chômeur de longue durée » (TZCLD). Et c’est parmi les jeunes candidats à l’emploi de la structure qu’est née cette idée. Il faut maintenant la mettre en place, l’organiser et la gérer pour qu’elle fonctionne avec une dizaine de chauffeurs volontaires.

Geneviève Piot, déléguée ATD Quart Monde pour les Hauts-de-France, a participé au lancement de l’expérimentation nationale de ces « Territoires zéro chômeurs ». Elle a suivi les dix expérimentations autorisées en 2017 par le gouvernement, entre autres à Mauléon, Jouques (relire notre article), et la Métropole lilloise. Elle a surtout suivi pour l’organisation nationale les débats au Parlement qui ont abouti au vote d’une loi qui permet maintenant d’étendre l’expérimentation à cinquante nouveaux territoires.

 

Trop grosse, trop vieux…

L’idée de départ vient de militants ATD Quart monde, au contact de personnes défavorisées. Comme beaucoup, ils font le constat des dégâts produits par une trop longue période de chômage : découragement, résignation, perte de confiance, santé dégradée etc. Tous les exclus de l’emploi qui fréquentent depuis si longtemps les agences de Pôle emploi, les associations de solidarité, les restaurants du cœur et autres : trop grosse comme G… à Loos licenciée pour son embonpoint, ou comme X… victime d’un plan social dans une de ces usines du tissu industriel des Hauts-de-France qui ferment les unes après les autres. Ou beaucoup d’autres, des salariés âgés, trop vieux pour une reconversion dans les emplois de la nouvelle économie, des femmes isolées, handicapées par les charges de famille, des jeunes, déscolarisés avant d’avoir pu acquérir une compétence professionnelle. La cohorte de ceux que l’on inscrit comme « chômeurs de longue durée » est fournie. À mesure que passe le temps et que l’éloignement du monde du travail s’accroît, les chances s’amenuisent…

 

Le dispositif TZCLD, résultat d’un triple constat

Et d’un, le chômage et la pauvreté coûtent à la société. Ce « pognon de dingue » n’est bien souvent qu’un outil d’exclusion, condamnant ces « assistés » à une survie sans espoir.

Et de deux, le chômage n’est pas un choix et pour beaucoup, peut-être tous, c’est une situation subie et mal vécue dont ils rêvent de pouvoir sortir. Pour exister, être utile, regagner la confiance en soi, affronter le regard des proches et de la société.

Et de trois, il y a dans notre société nombre d’activités négligées. Faute de rentabilité, ce sont des déchets qui ne sont pas recyclés, des services qui ne sont pas rendus, des terrains qui restent vagues, mais qu’un coup de pouce pourrait remettre en valeur.

On en revient à nos voituriers d’Eurasanté. Mais on peut citer bien d’autres exemples : la remise en état de voitures, le recyclage des vêtements, le maraîchage sur des terrains inoccupés, la récupération des huiles usagées, des services aux personnes, le portage de repas pendant le confinement. Il suffit d’un peu d’imagination. Les idées ne manquent pas, encore faut-il les solliciter. Et c’est l’un des aspects du dispositif : les choses ne viennent pas d’en haut, mais au contraire elles émergent du territoire, et avant tout des chômeurs eux-mêmes, de leurs envies, de leurs savoirs et de leurs capacités.

 

18 000 euros pour un chômeur de longue durée

Mais il faut aussi le nerf de la guerre. Le principe du TZCLD c’est de créer de vrais emplois, avec de vrais contrats de travail, au SMIC et en CDI. Les promoteurs ont fait de savants calculs : un chômeur, avec ses allocations, coûte en moyenne 18 000 euros par an à la société. Employer cet argent pour doter les chômeurs d’un emploi déclaré, cotisant aux régimes sociaux, ce n’est pas un coût, c’est simplement ce que les spécialistes appellent « l’activation de dépenses passives ». On se doute que s’y ajoutent d’autres économies moins mesurables : une meilleure santé, une meilleure disponibilité pour l’éducation des enfants, et bien d’autres avantages, sinon peut-être, après une période d’adaptation, un réel retour à l’emploi dans le secteur économique.

18 000 euros c’est la somme que la collectivité (l’État en contrepartie des allocations de chômage, le Département pour le RSA et la Région) alloue à chaque chômeur engagé dans une structure « zéro chômeur ». En vérité, ça ne suffit pas à couvrir les frais d’un emploi à plein temps. Le reste vient de la vente des prestations. Le travail fourni par les embauchés de l’EBE doit compléter les ressources et permettre d’assurer une rentabilité à l’expérience.

C’est une difficulté, car si le travail ne manque pas, il faut pouvoir le faire payer. D’autant que le principe de non-concurrence est absolu. À quoi servirait de créer des emplois si c’est pour en détruire d’autres à côté ?

 

Considérer ce qui vient de la personne

Directeur de « la Fabrique de l’emploi » à Loos et Tourcoing, Ghislain Demuynck avoue la complexité de la tâche. « La Fabrique, dit-il, est installée dans un double secteur DSQ, où les revenus sont extrêmement faibles. Particuliers, entreprises et commerces n’ont pas de réels moyens pour payer les prestations, alors que les besoins sont bien présents et évidents ».

Surtout ajoute-t-il, il faut respecter le principe d’implication de chacun : « On doit se garder de se considérer comme un recruteur, quelqu’un qui définit un profil de poste avant de procéder à une sélection et une embauche. Il faut au contraire considérer ce qui vient de la personne, ce qu’elle peut faire et les capacités qu’elle peut mettre au service du projet ».

Ce que confirme Xavier Broussier à La Pioche. « On doit toujours discuter par exemple de la disponibilité. Pour faire tourner l’épicerie solidaire, il faut bien sûr tenir des horaires, ce qui rend difficile l’adaptation des salariés aux contraintes horaires. Mais on y parvient, et on trouve des solutions ».

Chaque embauche commence donc par un entretien personnel autour des questions : que savez-vous faire ? Qu’aimez-vous faire ? Qu’êtes-vous prêt à apprendre ? Quelles sont vos contraintes (disponibilité horaire, problématique de santé…). Et c’est à partir de ces réponses que pourra se mettre en place la création d’un emploi. Les besoins à satisfaire sont enracinés dans le territoire. À Loos et Tourcoing, les ateliers se sont mis en place autour de la récupération des huiles usées, de la confection ou plutôt la réparation de vêtements, le maraîchage, la gestion de l’épicerie solidaire, la restauration. L’auto-réhabilitation accompagnée contribue à l’amélioration des logements souvent dégradés dans les quartiers.

Sur les dix territoires de l’expérience on note que bon nombre des activités portent sur des activités favorables à l’environnement. La récupération et le tri de déchets, l’entretien et le nettoyage, le recyclage qui sont souvent des activités non rentables le deviennent grâce au dispositif. Si bien que l’expérience des TZCLD profite à toute la société où tant de besoins apparaissent que le secteur marchand ne peut satisfaire.

 

Déjà une centaine d’emplois

À ce jour la « Fabrique de l’emploi », qui couvre deux territoires très déshérités à Loos (en banlieue lilloise) et dans un quartier de Tourcoing, a pu salarier 115 personnes. À « La Pioche » c’est maintenant 19 personnes qui ont pu rejoindre l’expérience. Les candidats ne manquent pas tant le chômage de longue durée frappe de nombreuses familles. Et la liste d’attente s’allonge rapidement. Chacun doit y trouver sa place, c’est la règle. Personne ne peut être considéré comme inemployable. Mais la motivation doit être au rendez-vous. Pour ces hommes et ces femmes découragés, l’entrée dans une existence salariée est une évolution, quelquefois difficile. Une étude du CLERSE à Lille rappelle qu’à Tourcoing les premières réunions n’ont réuni qu’un très petit nombre de candidats. Difficile de retrouver espoir après tant d’échecs !

Les responsables doivent donc accueillir, motiver, susciter des vocations, des envies. Ils doivent suivre les projets pour leur donner une réalité et aussi une rentabilité. Peu à peu, ces exclus de l’emploi retrouvent l’envie d’agir et le goût de servir à quelque chose. L’entrée dans des activités utiles, de culture, de réemploi, d’aide est aussi un outil de fierté et de dignité. Déjà plusieurs salariés ont quitté le dispositif pour une embauche dans une entreprise locale. Le TZCLD a servi de tremplin, et bien sûr on encourage ces départs qui signent le succès de l’opération, même si « on accepte ceux qui préfèrent rester dans le cadre de l’EBE ».

L’accompagnement est une condition de réussite des projets. À la « Fabrique », les deux responsables de site sont épaulés par quatre encadrants qui suivent, soutiennent et développent les activités. Les postes de ces derniers sont financés par la MEL, la Métropole européenne de Lille. Avec d’autres supports : l’AGEFIPH pour les salariés handicapés et des entreprises mécènes de l’opération.

Un Comité local pour l’emploi réunit des forces vives locales : les élus, les services de l’emploi et les CCAS, le département et des acteurs locaux indispensables au développement des activités. Ils contribuent à repérer les candidats et à aider au fonctionnement des activités. Leur rôle est essentiel. Ils coordonnent, soutiennent, proposent. « On s’aperçoit que selon les périodes, l’intervention extérieure des membres du comité est indispensable pour l’avancée du projet ».

 

Cinquante projets émergents

Le défi du territoire zéro chômeur est osé. La loi nouvellement adoptée au Parlement ouvre la possibilité de poursuivre les expériences en cours mais également celle d’ouvrir l’expérience à cinquante territoires nouveaux qui seront choisis dans les mois à venir.

Une centaine de territoires se sont déjà déclarés. Pour les Hauts-de-France, Geneviève Piot réunit une quinzaine de territoires candidats. Ils sont portés par les élus locaux, ou par les centres sociaux, ou encore par des associations de chômeur. « Mais, prévient-elle, ce n’est pas simple à mettre en route. Pour un projet réussi il faut beaucoup d’énergie, et un fort ancrage local. L’aide des élus, des entreprises locales, et des associations ». Les sceptiques ne manquent pas et il faut souvent une forte capacité de persuasion pour convaincre. Mais estime Geneviève Piot, « s’il n’y a pas une volonté partagée sur le terrain, ça ne marchera pas ». ♦

 

Bonus

  • L’EBE – L’entreprise à but d’emploi est une entreprise de forme juridique classique, qui a pour particularité d’être en partie financée par la réallocation des financements publics dédiés aux chômeurs de longue durée. Ce type d’entreprise appartient à l’économie sociale et solidaire telle que définie par la loi du 31 juillet 2014. Elle peut avoir différentes formes juridiques (SA, SCOP, SCIC, association…) mais elle n’est pas à but lucratif.
    Sa priorité est de créer des emplois « utiles », répondant aux besoins de la population sur un territoire.

 

  • Les territoires – La loi d’expérimentation du dispositif a été adoptée le 29 février 2016. Le Fonds d’expérimentation territoriale contre le chômage de longue durée a alors été créé et les premières entreprises à but d’emploi ont ouvert dans 10 territoires : Pipriac et Saint-Ganton (Ille-et-Vilaine), Mauléon (Deux-Sèvres), Thiers (Puy-de-Dôme), Jouques (Bouches-du-Rhône), Villeurbanne (Rhône), la Communauté de communes Entre Nièvres et Forêts (Nièvre), Paris 13è, la Communauté de communes Pays de Colombey et du Sud Toulois (Meurthe-et-Moselle), la Métropole européenne de Lille (Nord) et Colombelles (Calvados).

 

  • ATD Quart Monde – a salué l’adoption définitive, le 30 novembre 2020, de la loi prolongeant l’expérimentation Territoires zéro chômeur de longue durée pour cinq ans et l’étendant à au moins 50 nouveaux territoires.

Pour l’association nationale qui milite pour la dignité de tous, « il est essentiel que le comité local pour l’emploi (CLE) – l’organe local de gouvernance dans chacun des Territoires zéro chômeur – ait l’objectif et les moyens de continuer inlassablement à faire vivre ce droit, notamment pour les personnes non identifiées par Pôle emploi (au moins 20% des personnes éligibles sur les 10 premiers territoires). La loi ne prévoit pas le financement des CLE qui demeurent des îlots de précarité au sein du projet. Il est impératif que le décret d’application de la loi, en cours d’élaboration, permette vraiment le financement de ces CLE ».

 

  • L’association « Territoires zéro chômeur de longue durée » – TZCLD a été créée le 7 octobre 2016 pour prendre la suite de l’action initiée par « ATD Quart Monde », accompagnée par le « Secours Catholique », « Emmaüs France », le « Pacte civique » et la « Fédération des acteurs de la solidarité ». Elle a pour objet l’animation et le développement du projet dans ses différentes étapes. Elle fournit aux territoires et aux projets émergents des outils d’organisation utilisables localement.

 

  • Un livre. Les éditions Quart Monde ont publié une livre « zéro chômeur » écrit par Claire Hédon, Didier Goubert et Daniel Le Guillou ; il raconte l’aventure du lancement du dispositif, depuis sa conception jusqu’à la mise en œuvre des dix territoires de l’expérimentation (Ed. de l’Atelier, 16 euros).

 

Jouques, village zéro chômage

 

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