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Du Kerala à Mama Spice : itinéraire d’une jeune femme déterminée

Par Marie Le Marois, le 1 juillet 2022

Journaliste

Devaky Sivadasan

Devaky Sivadasan a fui son Inde natale, avec son fils de trois ans sous le bras et une valise remplie d’épices. Vingt-et-un ans plus tard, elle est à la tête de Mama Spice. Son restaurant fait le pont entre ses cultures keralaise et provençale. Entre sa mère et la femme qui l’a prise sous son aile à son arrivée à Marseille, Christiane.

 

Mama Spice est une adresse hybride, entre table d’hôtes et boudoir. Pas de cuisine mais un immense comptoir épuré qui sépare les fourneaux des grandes tables en bois clair. L’arrière-salle, murs blancs et divans capitonnés, met en valeur, telle une parfumerie, 18 flacons d’épices différentes.

Ces bijoux parfumés, qui glorifient chaque plat, sont les stars de l’endroit. Ceux par qui tout a commencé en 2016. Ils sont un mélange d’épices indiennes et d’aromates provençaux. L’alliance entre le pays de son enfance et celui de son adoption.

 

Son arrivée à Marseille

Mama Spice
Devaky à son arrivée en France, avec son fils Yash

Devaky a débarqué du Kerala – région du sud-ouest de l’Inde – à Marseille, en 2001. Seule avec son fils de 3 ans, Yash, une cocotte-minute et une valise d’épices. La jeune femme a fui le mariage que sa famille avait arrangé pour elle – « en pensant bien faire », a-t-elle à cœur de préciser. Elle est la première de sa famille à divorcer, « personne ne divorçait à l’époque ».

Rejetée par les siens et mise au banc de la société indienne, ses seuls desseins sont alors de trouver son indépendance, reconstruire sa vie et reprendre ses études interrompues à cause de son mariage. L’école de commerce Euromed Marseille (aujourd’hui Kedge) l’accueille à bras ouverts, elle y suit un master en business international, en anglais. Les professeurs acceptent qu’elle emmène son fils en cours le mercredi. De toutes les façons, elle n’a pas le choix.

 

Et puis elle croise Christiane

Kerala
La cocotte-minute ramenée par Devaky de son Kerala natal. Il trône aujourd’hui dans le boudoir des épices.

La jeune mère habite dans résidence étudiante de 8 m², ne parle pas français, ne connaît personne et vit avec ses économies. De l’argent emprunté à sa banque indienne pour financer ses études et subvenir à ses besoins vitaux.

Les trois premières années sont difficiles, jusqu’à ce qu’elle rencontre Christiane, une assistante maternelle à la retraite. Le lien a tout de suite été fort. « Je suis tombée sous son charme, son accueil était si chaleureux ! Elle m’a acceptée telle que j’étais, moi qui étais coupée de ma famille », résume cette femme douce et joyeuse.

Christiane garde son fils pendant plus de dix ans. C’est sa mamie et lui, son prince indien.

 

Une nouvelle famille

Mama Spice Marseille
Christiane et François, les parents provençaux de Devaky, témoins de son mariage avec Benoît

Pour Devaky, elle est plus qu’une nounou, elle est une mère. Il suffit à la Marseillaise de la regarder pour deviner son moral. Quand il est au plus bas, elle l’invite à se confier. La jeune Indienne peut tout lui raconter. « Cette rencontre m’a ancrée et donné des ailes ».

Sa famille a mis dix ans à lui pardonner, mais grâce à Christiane, elle en a une autre. « Son mari François, c’est mon papa français et son dernier fils, Richard, mon frérot. Combien d’anniversaires, de Noël et de Nouvel An avons-nous passés ensemble ! Quand je me suis remariée en 2013, je les ai choisis comme témoins ».

Il y a enfin Huguette – la propriétaire de son premier logement – devenue sa « grandmère provençale ».

 

La rencontre entre ses deux mamans

Mama Spice et sa famille
Yash, le fils de Devaky, et ses grands-parents

Quand ses deux mamans se rencontrent, onze ans après son arrivée en France, elles se jettent dans les bras l’une de l’autre. « Ma mère lui a dit en anglais ‘’merci de prendre aussi bien soin de ma petite’’. Et ma Christiane, qui ne parle pas cette langue, lui a répondu ‘’je pense que j’ai compris car l’amour n’a pas de langage’’. C’était très fort ».

Devaky, qui ponctue chaque phrase d’un léger rire, sait que cette femme sera toujours là pour elle et vice-versa. « Je ne peux pas concevoir de la perdre. Quand elle a eu son cancer du sein, j’ai eu très peur. Elle a tellement affronté la maladie avec le sourire que lorsque ma mère a elle-même eu un cancer, j’étais zen. Je savais qu’elle allait s’en sortir ». Toutes les deux sont ses fondations. Son équilibre. L’origine de Mama Spice.

 

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La naissance de Mama Spice

Mama Spice parfumerie d'épices
Parfum d’épices

En 2016, Devaky Sivadasan travaille chez Eurocopter (aujourd’hui Airbus), fleuron de l’industrie française dans laquelle elle suit une belle carrière. Elle fait même partie de l’équipe « taskforce » qui implante la filiale en Inde.

Oui mais voilà, après treize ans de bons services, la jeune femme ressent le besoin urgent de partir, pour « créer et retrouver du sens ». Ce sera avec les épices.

Cette autodidacte a appris la cuisine avec les femmes de sa famille, au Kerala. Et bien sûr, Christiane et Huguette. La première lui a transmis ses recettes italiennes, arméniennes et françaises. La seconde, ses plats typiques provençaux – pieds paquets et soupe de poisson – et les nombreux aromates de Provence.

Elle élabore ses mélanges d’épices comme un « nez » réalise un parfum. Un mélange peut contenir plus de dix ingrédients. Aussi bien des aromates de Provence que des épices provenant de coopératives indiennes dont certaines aident des veuves. Ces créations originales peuvent « matcher » avec tout type de cuisine et magnifier n’importe quel produit. Même le topinambour et la courge spaghetti. Elles sont prisées par de nombreux chefs dont Hélène Darroze et Georgiana Viou.

 

Le livre de sa vie

Mama Spice ou le livre d’une vie 7
Devaky dans son restaurant @Marcelle

Le restaurant, né en 2020 avec une parfumerie d’épices, propose des assiettes généreuses et colorées. Et une carte courte évoluant chaque jour. Ce qui permet à Devaky de « [s’] éclater en cuisine » et ne rien jeter. Même les épluchures sont transformées en chips, sauce ou pickles (épicés bien sûr). En janvier, cette écotable a été reconnue Restaurant de Qualité (bonus), une belle consécration pour « la maman des épices » souvent aidée de son fils et son mari.

Depuis peu, elle prépare le samedi des dîners « pont d’épices », avec un plat authentique kéralais et un second provençal. Ses deux vies ne forment plus qu’une. Devaky aurait aimé écrire son histoire pour donner espoir aux milliers de filles indiennes muselées par leur culture. Mais ce projet lui semble vain, « la plupart n’ont pas accès à la lecture ».

Pas grave, elle a mieux : son restaurant est le livre de sa vie. Un livre concret montrant qu’il est possible de partir de rien et de « reconstruire dignité et indépendance ». Mama Spice est l’empreinte qu’elle laisse à chaque fille qui ose. « Ne jamais abandonner, croire en soi, canaliser l’ambition dans la réalité ».♦

 

Bonus

  • Le label  »Restaurant de Qualité » est décerné par le Collège Culinaire de France. Ce collectif militant et indépendant réunit plus de 2000 « restaurants de qualité » et plus de 1000 « producteurs artisans de qualité ». Son ambition est d’incarner et mettre en valeur l’héritage, ainsi que l’avenir du patrimoine culinaire artisanal.

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