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Quand un collège s’offre une semaine de vacances numériques

Par Maëva Gardet Pizzo, le 10 juin 2022

Au programme : moins d'écrans. Plus de culture et de sport grâce aux acteurs locaux de l'éducation populaire. @MGP

« S’éloigner des écrans & expérimenter d’autres connexions ». Tel est le défi relevé du 30 mai au 6 juin au collège Vieux-Port à Marseille. Une manière de sensibiliser les collégiens aux bienfaits de la déconnexion. Tout en interpellant les pouvoirs publics sur la nécessité de protéger les futurs citoyens de l’emprise des géants du numérique.

Midi. La cour du collège Vieux-Port entre en ébullition. Des grappes d’élèves sortent des bâtiments, emplissant en quelques secondes tout l’espace. Les voix distinctes laissent place à un brouhaha auquel se mêle le tintement des églises alentour.

À gauche, le terrain de basket prend vie, rythmé par le rebond des ballons. À droite, un stand de breakdance s’installe. La musique est lancée. Cadencée. Des adolescents s’y pressent et commencent à bouger les bras.

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Le défi fédère acteurs associatifs et Education nationale. @MGP

Au milieu, sous un préau, les chaises vides, placées autour de tables, se remplissent à toute vitesse. On y ouvre des boîtes de jeux de société : Uno, Loups-Garous, Qui-est-ce ?… On place des échiquiers et en un rien de temps, pièces blanches et noires s’affrontent, sous la main de collégiens silencieux et concentrés.

Sur des casiers, une affiche bleue. « Défi déconnexion » y est-il écrit. Et au-dessus, cette précision : « Une semaine pour s’éloigner des écrans & expérimenter d’autres connexions ».

 

Déconnecter la société grâce à l’éducation populaire

Ce défi, c’est le second qu’organise l’association « Lève les yeux » dont le logo apparaît en bas de l’affiche. Créée en juin 2018, cette structure a d’abord vocation à comprendre et combattre la surconsommation des écrans dans nos sociétés. « Au départ, nous étions un peu sur tous les fronts, se souvient Yves Marry, l’un des deux fondateurs. Puis nous avons affiné notre action en nous focalisant sur l’éducation populaire ». Pourquoi ? Car l’emprise des écrans sur les plus jeunes est « une priorité », pense Yves Marry.

Troubles de l’attention, de la mémorisation, de la vue… Sédentarité… Isolement social… Fatigue… Les conséquences de la sur-utilisation des écrans sont d’autant plus graves sur un public en pleine construction, moins en mesure de se défaire de ce qui ressemble à s’y méprendre à une addiction.

 

♦ (re)lire : Pour les moins de deux ans, zéro écran

 

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« Je demande … le montreur d’ours » lance celle qui anime la partie de Loups garous, un jeu de cartes et de rôles. @MGP

Rania, en classe de quatrième, assure ainsi passer entre huit et dix heures par jour sur des écrans. « Surtout quand je ne suis pas au collège. Je fais des jeux, je regarde des vidéos, je lis ». Un peu comme bon nombre de jeunes interrogés. « J’en fais toute la journée », admet Rayane, une sucette parfum fruit rouge à la bouche. Tik Tok. Youtube. Snap. Insta. Quitte à se coucher tard. Minuit pour Heddy, qui se lève à 6 heures. « Mais ça va, c’est ma routine »,dit-il assis par terre, adossé à un mur. « Je reste sur mon téléphone jusqu’à 2 ou 3 heures du matin, et je me lève à 7 heures », assure de son côté Lina qui s’apprête à se tester au breakdance. Pourtant, reconnaît Rania, « c’est pas trop une vie de rester tout le temps sur les écrans ».

 

Des activités culturelles et sportives plutôt que des écrans

Ce défi, qui s’inspire d’expériences similaires initiées dès les années 1990, est l’occasion de les conduire à s’interroger sur leurs habitudes. Mais surtout de leur faire ressentir physiquement les vertus de la déconnexion.

Pour que cela fonctionne, l’association, qui travaille étroitement avec les Cités éducatives (bonus), tient à proposer aux jeunes diverses activités capables de se substituer aux écrans. Des activités portées par les acteurs locaux de l’éducation populaire, particulièrement sensibles au sujet de la surconsommation numérique.

Casquette sur la tête, Eder – c’est écrit au dos de son T-shirt- est éducateur au sein de l’association de breakdance Move Fit, au Panier. « Il faut éloigner les jeunes des écrans car à cause de cela, ils sortent peu de chez eux, ont moins envie de bouger, ont plus de mal à s’intégrer à un groupe ».

 

♦ lire aussi : Pourquoi les géants du web veulent nous rendre accros aux écrans 

 

« Beaucoup de centres sociaux se plaignent d’avoir plus de mal à mobiliser les jeunes », fait remonter Yves. « Et même quand les jeunes viennent, ils sont souvent scotchés à leur téléphone. Ils sont là sans être là. De telle sorte que la mission de fond des centres sociaux est endommagée ».

Alors il faut rappeler l’éducation populaire au bon souvenir des jeunes. Ce que fait le défi à chaque pause méridienne de la semaine. Avec la présence de l’association Move Fit, du centre social Baussenque, de la Maison pour tous du Panier, de la ligue de l’enseignement ou encore du Théâtre de la mer.

 

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Aujourd’hui, entre midi et 13h30, une quarantaine de jeunes se sont affrontés sur le terrain de basket @MGP

Impacts individuels, sociaux, et écologiques

En plus de ces temps culturels et sportifs, le défi comprend une séance de deux heures de sensibilisation assurée par Lève les yeux. « On parle des points positifs et négatifs des écrans », explique Fanny Lepage, chargée de communication au sein de l’association. « Il ne s’agit pas de les culpabiliser. Mais de leur montrer ce qu’ils ont à gagner en allant vers d’autres occupations. Nous avons aussi utilisé le jeu Planète Déconnexion ».

Un jeu de plateau qui alerte non seulement sur les conséquences individuelles et sociales de la sur-connexion. Mais aussi sur ses impacts écologiques. Un aspect qui a retenu l’attention de Rania : « J’ai appris que quand on envoie des messages, ça va sur des serveurs qui créent de la pollution ». Puis elle marque un silence. « L’humanité salit trop le monde j’ai l’impression », conclut-elle avant de rejoindre une partie endiablée de Loups-Garous.

 

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@MGP

Effervescence et apaisement

À côté, les deux médiateurs, Jean et Brahim, semblent s’amuser de l’effervescence que génèrent les diverses activités proposées. « Le défi se passe vraiment très bien. Plus les jours passent, plus les élèves sont impliqués dans les activités. D’habitude ils sont plutôt turbulents. Là on les sent apaisés ».

Même constat pour Isra et Lamin, deux copines qui déambulent dans la cour. « D’habitude, les garçons jouent au foot et les filles sont dans un coin. Beaucoup d’enfants s’embêtent. Là ils s’amusent trop. Il y a moins d’embrouilles. Et les timides ont vu que tout le monde faisait quelque chose alors ils ont fait pareil. Ça les intègre. Moi-même, dit Isra, je me suis fait de nouveaux amis. Des gens avec qui je n’avais jamais parlé avant ».

Catherine Rouche, de la Cité éducative Centre-ville (bonus), est elle aussi ravie de l’impact du défi sur l’ambiance au collège : « Les jeunes trouvent du plaisir quand ils se passent de leurs écrans. Je suis particulièrement impressionnée par le succès des échecs. Je n’aurais pas parié dessus. Pourtant, on a été obligés de rajouter des tables. C’est super ! Cela va sûrement générer des choses. Pourquoi pas un club d’échecs dans le collège ? »

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La semaine a permis à Eder, professeur de breakdance au sein de l’association Mouv fit, de recueillir une dizaine de nouveaux inscrits pour ses cours du soir au collège. @MGP

 

S’écouter à nouveau

Tous les élèves n’ont pas joué le jeu de la déconnexion. « Je l’ai fait… quand je dormais », plaisante Rayane. Mais pour Fanny, l’essentiel est ailleurs : « Le but, c’est qu’ils fassent d’autres choses ».

Certains, néanmoins, ont pris le défi au sérieux. Lina, qui avait pour habitude de se coucher vers 2 ou 3 heures du matin, s’est forcée à ne pas dépasser les trois heures d’écrans par jour. « À la place, j’ai cuisiné avec ma mère, je l’ai aidée pour le rangement, je suis sortie. Le soir, je me couchais à 22 heures. J’ai moins de cernes et moins mal à la tête ».

Moimaecha, dont les longues nattes sont retenues par un crayon vert, est ravie d’avoir testé les échecs, les parties de Loups-Garous, la danse…  Le défi lui a permis d’être plus à l’écoute de ses envies, comme celle de se « remettre au roller ». Elle a même fait des émules : « Ma mère m’a soutenue et a commencé à faire le défi elle-même ».

Car les parents aussi ont été impliqués dans le défi, avec la tenue d’une conférence à leur intention. « Ce n‘est pas facile de les mobiliser, reconnaît Fanny, mais quand ils viennent, ils sont intéressés car assez désarmés ».

 

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@MGP

Une responsabilité collective

« Le milieu social a un impact important, complète Yves Marry. Pour certains qui vivent dans des quartiers difficiles, les écrans sont une façon d’éviter à leurs enfants de mauvaises fréquentations. Et contre les écrans, il faut pouvoir proposer d’autres activités. Ce n’est pas toujours possible selon le lieu où l’on vit. Quand on manque de moyens ou qu’on vit dans la promiscuité ».

Là est la responsabilité collective que pointe Lève les yeux à travers ses actions de plaidoyer (bonus). Et ce Défi Déconnexion, qui se déroule dans l’antre de l’Éducation nationale, va aussi en ce sens puisqu’il rappelle combien la société a un devoir de protection vis-à-vis de ses enfants. Par des lois contraignantes envers les géants du web, certes. Mais aussi par une offre culturelle et sportive riche, diversifiée, épanouissante, fédératrice… Et réellement accessible à tous. ♦

 

Bonus

  • Les Cités éducatives – Créé en 2019, ce label reconnaît des territoires actifs sur le volet de l’éducation et de l’égalité des chances. Soucieux de fédérer les établissements scolaires, l’État, les collectivités locales, les parents, les associations et autres acteurs de l’éducation populaire d’un quartier. À Marseille, on en dénombre trois : une au Centre-ville (arrondissements 1, 2 et 3), une dans les 15e et 16e arrondissements, ainsi qu’une dans les quartiers Malpassé-Corot (13e arrondissement). Pour plus d’informations : rendez-vous sur le site du ministère de la Cohésion des territoires.
  • La déconnexion récompensée – Tout au long du défi, les collégiens sont invités à noter dans un carnet le temps passé chaque jour sur les écrans. À la fin, un jury dépouille les carnets et les classes qui sont le mieux parvenues à se déconnecter obtiennent un prix. En l’occurrence, une sortie accrobranche et des jeux de société. « La sortie accrobranche les motive bien », remarque Catherine Rouche de la Cité éducative.

 

Lire aussi : Des graines de danseurs dans les écoles des quartiers

 

  • Deux défis… et après ? C’est en février dernier, dans le 14eme arrondissement de Marseille, qu’a eu lieu le premier défi Déconnexion. Une première fois ambitieuse, avec 13 classes concernées en primaire et au collège, malgré un contexte sanitaire encore incertain. Il n’empêche qu’Yves Marry se réjouit d’avoir reçu de « super retours ». « Dans leurs carnets, les élèves ont dit qu’ils n’avaient au début pas très envie de se déconnecter, mais qu’au final, cela leur a fait du bien ». Après ce second défi au collège Vieux-Port, l’association entend retenter l’expérience de manière régulière. « Nous aimerions en faire un outil supplémentaire à disposition des établissements ». Jusqu’à rêver que les pouvoirs publics s’en emparent. Et que la semaine sans écran à l’école devienne un rituel de tous les jeunes Français.
  • Un collectif pour interpeller les pouvoirs publics – Co-initié par l’association Lève les yeux, le Collectif Attention est composé d’associations engagées contre la surexposition aux écrans. Il interpelle les pouvoirs publics et les candidats aux élections sur l’importance d’une action politique en ce sens. Avec plusieurs propositions : prévention, choix d’outils non numériques à l’école ou encore droit à la déconnexion administrative … 

 

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