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Écrire ses mémoires pour nourrir l’histoire du (dé)confinement

Par Agathe Perrier, le 3 juin 2020

Journaliste

Des anthropologues et historiens ont lancé dès la mi-mars Récits confinés, un projet de recherche participative à l’échelle nationale et même européenne. Objectif : récolter le plus de témoignages possible sur cette période si particulière du confinement. Pour laisser une trace, et notamment de la matière, aux générations futures qui voudront l’étudier. L’initiative est toujours d’actualité et reste ouverte à tous.

 

Où avez-vous été confiné ? Avec qui ? Combien de repas avez-vous pris chaque jour ? Votre nombre de sorties ? Avez-vous bien dormi ? Autant de questions qui peuvent paraître anodines mais qui présentent néanmoins beaucoup d’intérêt pour certains scientifiques et historiens. À l’instar de Pierrine Didier et Laurent Gontier. La première est anthropologue, le second médiéviste (historien spécialisé dans le Moyen-Âge). Amis de longue date, ils ont eu la présence d’esprit – liée à leurs professions respectives- d’imaginer constituer des mémoires du confinement. Un peu comme de nombreux musées ou centres d’archives ont multiplié les appels à collecter les objets représentatifs de cet intervalle ô combien singulier.

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Pierrine Didier et Laurent Gontier, anthropologue et historien, à l’origine des Récits confinés © DR

Eux se sont focalisés sur les témoignages. « D’un point de vue anthropologique, le confinement est intéressant car inédit et prace qu’il a nécessité une adaptation. Chacun a ainsi créé des rituels pour le rendre plus supportable », explique Laurent Gontier. De nouvelles habitudes en termes d’alimentation, d’hygiène et de mobilité que les scientifiques veulent connaître et analyser. Avec Pierrine Didier, ils ont alors élaboré et diffusé un questionnaire en ligne, appelant le plus de bonnes âmes à le remplir chaque semaine.

 

Des archives sous tous les formats

70 personnes ont déjà participé aux Récits confinés (bonus). Soit plus de 300 questionnaires recueillis. Cases à cocher ou champs de rédaction, une grande liberté d’expression est laissée aux participants. Rien qui puisse les influencer dans leurs réponses. Certains y ont ajouté photos, dessins ou vidéos, quand d’autres, moins à l’aise avec l’écrit ou l’outil informatique, ont témoigné par entretiens téléphoniques. « On a voulu être le plus accessible possible, afin de donner la parole à tout le monde », met en avant Laurent Gontier.

La quantité de questionnaires remontés et le nombre de participants est « exceptionnel » d’un point de vue anthropologique. L’équipe sait malgré tout que son projet n’est pas représentatif de l’ensemble de la population française qui a été confinée. « Il y a des publics auxquels on n’a pas eu accès. Les personnes habitant dans les quartiers populaires par exemple. Or leur parole est très importante car ce sont eux qui souffrent le plus. On n’est pas arrivé à la circonscrire pour le moment, mais ce serait bien de pouvoir le faire », reconnaît l’historien. D’autant plus que rien n’est irrévocable puisque le projet est rétrospectif (bonus) et se poursuit avec le déconfinement.

 

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Être prêts en cas de nouvelle crise

La période de confinement est jusqu’à nouvel ordre derrière nous. Elle a laissé place à un déconfinement, également intéressant à étudier et à graver sur les serveurs informatiques « L’objectif est maintenant de voir comment les habitudes prises vont évoluer. Et, de même que pendant le confinement, de nouveaux gestes vont se mettre en place et des questions vont émerger », précise Laurent Gontier. La trame des questions s’est donc adaptée à cette situation. Comme la fin du déconfinement est pour le moment impossible à prévoir, les résultats de l’étude ne sont donc pas attendus avant plusieurs mois. Voire peut-être davantage, le projet étant financé pour perdurer au moins toute cette année (bonus).

En parallèle, l’équipe des Récits confinés planche sur le développement d’une application afin de collecter plus facilement les témoignages. Une plateforme qui servira durant l’intégralité du déconfinement, et au-delà. « Quand on a eu l’idée de mettre notre étude en place, on s’est rendu compte qu’on n’avait pas d’outil clé en main disponible. Toute la démarche que nous avons créée a pour but de disposer d’un protocole et d’outils immédiatement opérationnels en cas de nouvelle crise, quelle qu’elle soit », confie l’historien.

 

recits-confines-memoire-confinementDes confidences présentes, archives d’études futures

Recueillir les mémoires du confinement a évidemment un intérêt anthropologique, mais aussi historique. « C’est primordial pour l’histoire d’avoir des témoignages sur le vif. Or les spécialistes n’y ont pas forcément accès car les gens n’ont pas l’idée de produire leurs archives personnelles à l’instant T », glisse Laurent Gontier, qui espère ainsi que ses futurs homologues trouveront de quoi nourrir une partie de leurs recherches grâce à ce projet.

L’une des particularités des Récits confinés est que chaque participant peut conserver ses questionnaires, ce qui n’est pas souvent le cas dans ce type d’études. Ils recevront, en plus, dans les mois à venir, une restitution individuelle de leurs documents sous forme de récits. Les différentes données récoltées seront en effet transformées en véritables textes, à conserver tels quels ou à personnaliser. « Les choses que l’on vit, que l’on raconte, que l’on produit sont importantes pour la compréhension de notre présent », insiste l’historien. Prenez donc votre plume, quel que soit votre niveau de grammaire, d’orthographe ou de syntaxe ! L’essentiel étant de laisser une trace de cette période particulière qui restera – espérons-le – absolument inédite dans l’histoire de l’humanité ♦

 

Bonus – Rejoindre les Récits confinés – Des témoignages en France et à l’étranger – Les financements du projet

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  • Pour participer aux Récits confinés, une trame de carnet à remplir est proposée. Elle peut être téléchargée chaque semaine sur le site internet du projet en cliquant ici. Ce projet d’écriture d’une mémoire collective du confinement peut être rejoint à tout moment. Il est également possible de compléter les trames des semaines précédentes rétrospectivement.

 

  • La majorité des 70 participants vit en France métropolitaine. Le reste vient de chez nos voisins. Il se répartit entre l’Italie (dont la participation est en augmentation de semaine en semaine), La Réunion, la Belgique, la Suisse, le Canada et la Norvège. Les trames ont pour cela été traduites en trois langues (anglais, italien, portugais).

 

  • Le projet est soutenu par l’association Amades (Anthropologie médicale appliquée au développement et à la santé), l’ENTPE (l’Ecole de l’aménagement durable des territoires), le LAET (Laboratoire Aménagement Economie Transports) et le CEPED (centre population et développement de l’université de Paris). L’équipe des Récits confinés ne souhaite toutefois pas communiquer « ni sur les bailleurs ni sur les montants » de ses financements.

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