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Se souvenir pour ne pas oublier l’histoire de Marseille

Par Antoine Dreyfus, le 28 février 2020

Journaliste

À l'entrée du Mémorial des déportations, une frise chronologique retraçant les événements marquants de la guerre © DR

Le Mémorial des camps de la mort de Marseille a rouvert ses portes dans un ancien bunker allemand, témoin de l’occupation nazie. Nouveau nom – il s’appelle désormais Mémorial des déportations – nouvelle scénographie, nouvelles envies du musée d’histoire, qui veut l’inscrire dans la ville et en faire de l’histoire vivante. Car Marseille a été le théâtre en janvier 1943 d’une rafle terrible: 2 000 personnes déportées, 15 000 déplacées et un quartier de la rive nord du Vieux-Port entièrement détruit. Avec rigueur et pédagogie, ce Mémorial ressuscite cet épisode mal connu. 

 

« Toutes les semaines, il y a des personnes qui reviennent visiter ce lieu. Comme par exemple deux vieilles dames, pour se souvenir ». L’un des gardiens à l’entrée du Mémorial des déportations est catégorique. « Elles aiment venir ici et se rappeler du quartier, de ce qui s’y est passé ».

Au pied du Mucem, un gros cube en béton se tient devant les murs du fort Saint-Jean. Du béton armé, quasiment indestructible, comme les Allemands en avaient installé sur tout le littoral français. Ce bunker (et bien d’autres) faisait partie d’une ligne de défense durant la Seconde Guerre mondiale. Il a abrité pendant près de 20 ans le Mémorial des camps de la mort de Marseille, avant de fermer en 2013 lors des travaux du Mucem. Pour rouvrir en décembre dernier, entièrement repensé avec une scénographie moderne (bonus). Il permet surtout de raconter Marseille durant la Seconde Guerre mondiale. Une ville qui n’a pas été épargnée par les tragédies. Au contraire même. La cité phocéenne a subi un traumatisme souvent enfoui dans les mémoires, que ce mémorial ressuscite, avec rigueur historique et pédagogie.

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L’entrée du Mémorial des déportations © DR

« Marseille résume, pour les nazis, la ville cosmopolite qu’ils veulent éradiquer »

Pour mémoire, à Marseille, 2 000 personnes ont été déportées vers les camps de la mort en janvier 1943. 15 000 ont été évacuées et transférées à Fréjus. Un quartier entier a été détruit. « Ce lieu a été conçu pour ne pas oublier une histoire que même les Marseillais ne connaissent pas bien », souligne Fabrice Denise, le directeur du musée d’histoire de Marseille. « La destruction de la rive nord du Vieux-Port, par exemple, est assez mal connue. Comme les débris des immeubles sont restés de février 1943 à 1946, les destructions ont souvent été attribuées à tort aux bombardements alliés. Alors que ce sont bien les Allemands, aidés par Vichy, qui ont détruit 1 494 immeubles. Soit 14 hectares ». La démolition des immeubles du Vieux-Port est l’aboutissement d’une vaste opération de rafles, de déportations et d’évacuations, menée par les nazis avec la collaboration du régime de Vichy.

Tout commence le 11 novembre 1942. Les Allemands envahissent la zone sud, suite au débarquement allié en Afrique du Nord. À leur arrivée dans la cité phocéenne, les troupes allemandes reçoivent les instructions de ne pas côtoyer les habitants de la ville. Car c’est un lieu « d’infections et de troubles » selon les nazis. Pour l’historien, Thomas Fontaine : « Marseille résume la ville cosmopolite que les nazis veulent précisément éradiquer. Elle est, selon eux, un repère de sous-hommes, de judéo-bolchéviques, d’étrangers, de métèques, de la pègre, et des souteneurs marseillais. L’ensemble des stéréotypes nazis se focalise sur Marseille ».

 

Une étincelle et tout s’embrase

À la fin de l’année 1942, les Allemands occupent Marseille. Une étincelle suffit à tout embraser. Le 3 janvier 1943, un double attentat de la résistance, qui fait deux morts, provoque une énorme réaction de la hiérarchie nazie. Himmler, le chef de la Gestapo, demande 100 000 arrestations ainsi que la destruction de la totalité du Vieux-Port. Tout en ayant déjà en tête d’organiser des déportations. À cette époque, la rive nord du Vieux-Port traîne une réputation sulfureuse. Cette dernière est liée à l’état de délabrement de certains immeubles et à l’existence de rues réservées à la prostitution où viennent s’encanailler marins, populos mais aussi célébrités. Pourtant, selon les historiens, le quartier, en majorité peuplé d’immigrés napolitains, est chaleureux et une forte solidarité existe.

Himmler demande à son chef parisien de la Gestapo de descendre à Marseille. Il ordonne la destruction totale du quartier – « le chancre de l’Europe » dit-il – et la déportation de 50 000 personnes. René Bousquet, secrétaire général de la police française, obsédé par la souveraineté de Vichy et de la France, obtient de limiter le périmètre de destruction du Vieux-Port, en échange de l’extension des contrôles d’identité et d’arrestations. Le préfet Lemoine envoie une circulaire aux policiers français. Il fallait, selon le document, arrêter « les repris de justice, les souteneurs, les clochards, les vagabonds, les gens sans aveux, toutes les personnes dépourvues de carte d’alimentation, tous les Juifs, les étrangers en situation irrégulière, les expulsés autorisés, toutes les personnes ne se livrant à aucun travail régulier depuis un mois ».

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Destruction du Vieux-Port, vu depuis le pont Transbordeur, février 1943 © Collection des Archives fédérales allemandes (Deutsches Bundesarchiv) – Wikipédia

Tout commence un soir de shabbat

Le vendredi 22 janvier 1943 au matin, le gouvernement déploie des forces considérables. Près de 12 000 gendarmes et gardes mobiles sur le terrain. À la tombée de la nuit, un soir de shabbat, la police française s’introduit dans les domiciles, les cafés, les cinémas et rafle 1 837 personnes. Elle agit dans tout le centre-ville. Les opérations de contrôle et les arrestations durent jusqu’au matin.

Victor Algazi, 13 ans, au moment des faits, a raconté cette nuit : « Sur la place de l’Opéra, il y avait la famille Bidjerano. On a déporté la petite de 4 ans, celle de 7 ans et le fils de 14 ans. Le père et les trois enfants. C’était selon l’humeur du flic. Il embarquait le fils et pas le père. Le père et pas le fils. Ou les deux ». Autre témoignage, celui de Sarah Levy, 12 ans à cette époque : « Mon père a poussé mon frère dans les escaliers pour qu’il se sauve. Il passerait inaperçu, tellement la panique était grande. Mais Léon est remonté et s’est caché sous un lit. Les policiers ont seulement fait descendre mon père ». Pour l’historien Robert Menchirini, professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Aix-Marseille : « C’est la première fois que des familles juives françaises sont entièrement déportées ».

Le samedi 23 janvier, le quartier est bouclé. Aucune explication n’est donnée. Dans la soirée, 635 personnes sont arrêtées et transportées aux Baumettes. À l’Évêché, siège de la police, 300 autres Marseillais sont retenus. Le lendemain matin, le dimanche, 1 642 personnes dont la moitié est juive, détenues aux Baumettes et à l’Évêché, sont conduites à la gare d’Arenc puis transférées au camp de Compiègne. Au même moment, l’évacuation du Vieux-Port commence. Par haut-parleur, on ordonne à la population de quitter immédiatement les logements et de préparer des vivres pour deux jours. Entre 6h et 16h, 20 000 personnes sont évacuées et 15 000 d’entre elles conduites à la gare d’Arenc. Les familles sont regroupées et forcées de prendre des trains, direction Fréjus, où elles sont installées dans un ancien camp de troupes coloniales.

 

Dynamitage et déportations vers les camps

Toute la semaine, les contrôles se poursuivent. À partir du 28 janvier, une grande partie des évacués de Fréjus reviennent à Marseille et retrouvent leurs logements qui ont été pillés. Ils n’ont souvent qu’une journée pour enlever meubles et objets qui restent. C’est la panique. Parmi ceux qui demeurent à Fréjus, 800 personnes (dont 200 Juifs) sont acheminées à la gare d’Arenc le 1er février, puis transférées au camp de Compiègne.

Le dynamitage du Vieux-Port commence alors. 1 494 immeubles, 50 rues, 14 hectares – soit l’équivalent de 20 terrains de football – sont anéantis à coups d’explosifs. La propagande nazie prend un malin plaisir à filmer toutes ces opérations. Le 8 mars, les Juifs issus des rafles de Marseille sont envoyés de Compiègne à Drancy. Puis vers le camp de la mort de Sobibor les 23 et 25 mars. De ces convois numéros 52 et 53, il n’y aura aucun survivant. Les autres Juifs sont déportés vers les camps de la mort de Sachsenhausen, près de Berlin, Mauthausen, Buchenwald, et l’île anglo-normande d’Aurigny. Seuls 100 d’entre eux reviendront.

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19 parcours de déportés sont exposés dans le Mémorial des déportations © DR

Des questions toujours en suspens

77 ans après ces événements tragiques, des questions restent en suspens. Si les historiens connaissent bien le déroulé des négociations entre Vichy et les Allemands, des zones d’ombre demeurent. Comme par exemple, le 22 avril 1943, avec le convoi de Marseillais pour Sachsenhausen, où on ne sait pas grand chose sur les noms de ces déportés et sur le parcours de ce convoi.

Deuxième interrogation, et pas des moindres puisqu’elle a un écho avec ce qui se passe aujourd’hui en matière de spéculations immobilières. La création de la régie foncière et immobilière de la ville de Marseille intrigue les historiens. Celle-ci comprenait de nombreux intervenants dont des banques. Qui a pris cette décision ? Comment est-elle intervenue dans la reconstruction, sachant qu’il y avait eu avant-guerre des projets de démolition du quartier ? La volonté allemande de détruire le Vieux-Port n’a-t-elle pas été un effet d’aubaine pour certains ?

 

Ne jamais oublier

Cette rafle, ces destructions et ces déportations revêtent un aspect exemplaire, dans la mesure où les événements de janvier et février 1943 illustrent parfaitement le projet idéologique mené par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale, qui a conduit au génocide des Juifs d’Europe et à l’éradication des soi-disant « sous-hommes » pour construire cette société idéale aryenne. Et c’est pour cela qu’il est indispensable de visiter ce Mémorial des déportations. Afin de regarder le passé en face, pour mieux préparer l’avenir. ♦

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© DR

Bonus :

  • La visite du Mémorial des déportations est gratuite. Le lieu a été entièrement repensé et un comité d’experts et d’historiens lui a donné un coup de jeune (il était auparavant pensé avant tout comme un endroit de recueillement plus que d’histoire). La scénographie permet désormais de mieux comprendre ce qui s’est passé lors de ces journées de janvier et février 1943.

 

  • Au rez-de-chaussée du Mémorial des déportations, des panneaux racontent ces événements à travers des témoignages et des histoires de déportés. Un film d’une douzaine de minutes fait le récit précis des rafles, de la politique de Vichy, des négociations menées par René Bousquet et de la destruction du Vieux-Port (une photo géante montre le quartier détruit et le Vieux-Port aujourd’hui). Au premier étage, une exposition permanente, constituée de calicots en tissu, explique de façon didactique et précise le projet nazi de politique anti-juive, de destruction des Juifs d’Europe et de l’édification d’une race aryenne, débarrassée selon les nazis des « indésirables » et des « sous-hommes », comme ils les appelaient. Quelques morceaux de terre des camps de la mort – déjà présents avant la réhabilitation – complètent ce dispositif. Enfin, au deuxième étage, c’est la partie artistique. Des artistes y proposent leur vision des camps de la mort ou de ces journées tragiques. L’effet est saisissant et plonge le visiteur dans l’effroi.

 

  • Le Mémorial des déportations, qui est une émanation du musée d’histoire de Marseille, s’est rapproché du camp des Milles, situé près d’Aix (dont Marcelle vous a déjà parlé ici). L’objectif est, à terme, de proposer aux collégiens une journée consacrée à ces événements via une visite des deux sites.

 

  • Dans les projets du Mémorial des déportations : gagner de la place en construisant un autre bâtiment à l’extérieur du bunker, car les contraintes actuelles du lieu ne permettent pas de pousser les murs. Le musée d’histoire de Marseille voudrait également développer des applications qui permettraient de créer des parcours sur les lieux où se sont déroulés les événements, afin de rendre plus vivante cette histoire encore très présente.

 

  • Infos pratiques : ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h. Entrée gratuite dans la limite des capacités d’accueil. Esplanade de la Tourette, 13002 Marseille.

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