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Lever l’omerta sur la maltraitance infantile

Par Agathe Perrier, le 17 février 2020

Journaliste

« De la maltraitance à la bientraitance » promet le slogan de Parole d’enfant. L’association accompagne les jeunes victimes afin de les aider à se reconstruire. Et agit surtout en amont, pour faire de la prévention et lever le tabou autour de ce sujet.

 

Le 119 : le numéro à composer pour joindre le Service national d’accueil téléphonique de l’enfance en danger. Mais à l’échelon d’une ville comme Marseille, il n’existe que peu de structures associatives dédiées à ce fléau. Parmi elles : Parole d’enfant. Elle ne se substitue pas au 119, mais vient en complément. Apporte une épaule physique, une présence réelle, quand le premier reste une voix anonyme à l’autre bout du téléphone.

La présence est justement l’une des priorités de l’association, à grand renfort d’actions de prévention sur le terrain. « On veut changer les mentalités. Certains enfants de même pas 10 ans pensent que la correction physique est une façon d’éduquer », regrette Sonia Arbib, responsable communication et bénévole active depuis sept ans.

 

parole-enfant-aide-maltraitance« Mon père me frappe car ça m’apprend à vivre »

L’équipe fait bien sûr la différence entre les cas avérés de maltraitance et ce qu’on appelle la violence éducative ordinaire (bonus). « On parle de maltraitance lorsqu’un parent frappe son enfant pour quelque chose qui ne se justifie pas et qu’il y a récurrence. Ce n’est pas une simple punition de temps en temps », précise Sonia Arbib.

Auprès des jeunes, les bénévoles utilisent le dialogue dans le but de leur faire prendre conscience qu’ils ne doivent pas considérer certains actes comme normaux. « On a eu ce cas d’un petit garçon qui nous a dit :

« Mon père me frappe parce que ça m’apprend à vivre ».

Alors on lui a demandé « Qui t’apprend à lire à l’école ? ».

Il nous a répondu la maîtresse.

« Et est-ce qu’elle te frappe pour ça ? ».

Il s’est du coup rendu compte que ça devait être pareil avec son père ».

Les témoignages ne manquent pas. Même si certains préfèrent se taire et cacher la vérité, dans l’optique de protéger leurs géniteurs. « Ils ont peur de ce qui peut arriver à leurs parents s’ils parlent. C’est pourquoi on les rassure, en leur disant qu’on va tous les aider. Et c’est vrai ! », garantit Sonia Arbib. Car l’association accompagne aussi bien les petits que les grands.

 

association-aide-maltraitance-marseilleDu psychologique au juridique

Outre la prévention, Parole d’enfant est amenée à agir. À l’image du numéro 119, la structure peut être contactée par n’importe quelle victime ou témoin de maltraitance. Elle alerte alors les services responsables – la cellule départementale de recueil de traitement et d’évaluation (CRIP) et la Maison départementale solidarité (MDS) – qui missionnent des personnes chargées d’enquêter. « On reçoit en moyenne deux signalements par jour. On les relaie à chaque fois, sans savoir si tous aboutissent », reconnaît Sonia Arbib.

L’action de l’association ne se limite pas à ce rôle de passage de relais. Les enfants maltraités peuvent, s’ils le souhaitent, bénéficier d’un soutien psychologique. Le collectif compte des psychologues parmi ses bénévoles – qui assurent des séances gratuitement – ou prend en charge les frais des consultations. Idem concernant le volet juridique. L’association peut se porter partie civile et assumer à la place des victimes les coûteux frais de justice et d’avocat. « On leur ouvre même nos portes en grand, mais on ne peut pas les contraindre s’ils ne veulent pas de suivi ou d’accompagnement », souligne Sonia Arbib.

Cela prévaut également pour les parents. Parole d’enfant leur propose de l’aide psychologique, via notamment des groupes d’échanges sur la parentalité. « Beaucoup maltraitent et s’en veulent, mais ils ne peuvent s’empêcher de répondre à ces pulsions. D’autres ne sont pas conscients qu’ils reproduisent des schémas. On peut démonter ces mécanismes et les amener à penser autrement », considère Sonia Arbib. Si l’évolution n’est pas toujours facile, ni rapide, elle n’est en tout cas pas irrémédiable. Le traumatisme des victimes demeure par contre indélébile.

 

association-maltraitance-marseilleLever le tabou sur la maltraitance

Certaines histoires deviennent de belles histoires. À l’image de celle de ce petit garçon maltraité, aujourd’hui adulte et papa. D’une part, il ne reproduit pas les schémas dans lesquels il a grandi mais, en plus, il se mobilise pour aider les jeunes en difficulté. Une tendance qui reste à la marge. « Tous n’arrivent pas à obtenir cette résilience. Même les plus transformés gardent en eux une marque énorme de la souffrance qu’ils ont vécue », souffle Sonia Arbib. Parler et témoigner peut permettre d’avancer. Certains ont choisi de coucher leur histoire sur papier et de la publier (bonus). Une façon de braquer les projecteurs sur ce fléau encore trop tabou, dans l’espoir que les choses bougent réellement. ♦

 

Bonus –

  • L’association est constamment à la recherche de bénévoles. Elle vit aujourd’hui grâce à quelques subventions publiques, mais majoritairement aux dons récoltés, lors d’événements par exemple. Dernier en date : le concert caritatif des Voix Solidaires du Collectif des Artistes Lyriques et Musiciens pour la Solidarité, en janvier dernier au théâtre Toursky.
  • Parole d’enfant organise chaque année des conférences. La prochaine sur le thème « Les enfants victimes d’abus sexuels » aura lieu le 18 mars 2020 à l’hôpital de La Timone à Marseille. Entrée gratuite. Inscription et informations en cliquant ici.
  • Maltraitance et violence éducative ordinaire, quelles différences ? On parle de maltraitance lorsque la punition n’a pas de justification et qu’elle est régulière. La violence éducative ordinaire (également nommée « VEO »), est la violence (physique, psychologique ou verbale) utilisée envers les enfants à titre éducatif (corrections, punitions) communément admise et tolérée (« ordinaire »). Plus simplement : claque, fessée, tape mais aussi humiliation, chantage affectif et autres. De nombreuses études, notamment en neurosciences, ont démontré les conséquences néfastes de ces violences – même « légères » – subies dans l’enfance.
  • À lire : « La démesure » de Céline Raphaël (6,60 euros, paru en 2013) : l’auteure, aujourd’hui médecin, raconte la maltraitance qu’elle a subie de la part de son père (privation de nourriture, violence physique, enfermement), sans que sa mère n’intervienne. Un livre qu’elle a écrit pour « faire progresser les choses » et montrer que la maltraitance n’est « pas marginale » et « ne concerne pas que les classes défavorisées ».
  • À lire : « Je suis né à 17 ans… » de Thierry Beccaro (17,90 euros, sorti en janvier 2020). À 61 ans, l’animateur de télévision et comédien signe un livre où il raconte les violences dont il a été victime enfant. Il témoigne aujourd’hui « afin de libérer la parole sur ce fléau dont souffrent des milliers d’enfants dans notre pays. Afin de leur montrer qu’il est possible, un jour, d’y échapper et de passer de l’autre côté de la rive ».

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