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Plombkemon Upcycle débarrasse les fonds marins des plombs toxiques

Par Marie Le Marois, le 13 janvier 2022

Journaliste

@Céline Sanchez

La pêche à la ligne est un loisir prisé par les Français mais qui impacte l’environnement. En témoigne les tonnes de plombs de pêche perdus dans les fonds marins. L’association biarrote Plombkemon Upcycle les ramasse et les revalorise. Son action fait déjà des émules au Pays basque et en Méditerranée, avec deux tonnes en cinq ans.

 

Tom Flambeaux
Tom Flambeaux @Marcelle

Ils se nomment étoile, grappin, montre, olive ou chevrotine. Ils pèsent entre 2 et 200 grammes, parfois un kilo, et servent à équilibrer les bouchons. Mais aussi à lancer la ligne depuis le bord ou à descendre l’appât au fond. Le plomb pour la pêche est une pratique de longue date. Et semble inoffensif.

Or sa toxicité, largement documentée (voir bonus), est bien réelle. En quoi ce métal lesté dans les fonds marins, lorsque la ligne casse, peut-il représenter une pollution ? Les poissons ne le gobent quand même pas ? « Effectivement, non », confirme Tom Flambeaux, fondateur de l’association Plombkemon Upcycle. Campé devant le club de plongée BAB Subaquatique qui l’héberge au Port des Pêcheurs à Biarritz, il explique que les plombs, s’érodant au contact de l’eau, libèrent leur toxicité.

‘’On estime que chaque année environ 100 000 tonnes de plomb se répandent dans l’environnement de l’UE : 79% proviennent du tir sportif, 14% de la chasse et 7% des activités de pêche’’, informe l’Agence européenne des produits chimiques (Echa).

 

Les poissons contaminés par vers et crevettes

Plombs au fond de la mer
Remontée de plombs @Céline Sanchez

Parallèlement à cette donnée, les plombs au fond de l’eau s’amoncellent au fil du temps et forment un tas dans lequel prolifère toute une faune, dont vers et crevettes.

Ils représentent un festin prisé des petits poissons qui, en l’ingérant, sont contaminés par le plomb. Et contaminent à leur tour les plus gros, propageant ainsi la toxicité le long de la chaîne alimentaire.

Et l’homme ? À la différence du mercure, il n’existe aucune preuve indiquant, selon Echa, que la consommation de poissons capturés à l’aide d’articles de pêche en plomb entraîne une exposition alimentaire au plomb. En revanche, l’ingestion peut se produire par une exposition de la main à la bouche, lors de la manipulation d’accessoires pour la pêche au plomb. Et par la dégustation de bivalves, comme la moule et l’huître (références ici).

 

 

Les oiseaux confondent plombs et aliments

Plombkemon Pays Basque
Pneumatique pour acheminer les plombs sur le rivage @Céline Sanchez

Les oiseaux, de leur côté, peuvent ingérer les plombs de pêche ou la grenaille de plomb utilisée dans la pêche sous-marine, ajoute Echa.

Ils la confondent avec de la nourriture ou avec les petites pierres qu’ils ingurgitent afin de faciliter le broyage de nourriture dans leur gésier.

Après leur ingestion, les plombs sont rapidement broyés en petites particules. Ce qui accélère leur absorption dans la circulation sanguine des oiseaux. Ils peuvent être également touchés en mangeant des poissons contenant du plomb.

 

Les plombs ne sont pas des cailloux ni des galets

Plombs de pêche
Collecte de plombs en une sortie Céline Sanchez

La prise de conscience de la pollution du plomb, Tom Flambeaux l’a eue il y a six ans. À son retour d’Australie « où les fonds sont magnifiques », ce chasseur sous-marin-surfeur a été frappé par la multitude de macro-déchets flottant sur le littoral basque, plastiques en tête.

En les ramassant, il a découvert une autre pollution qu’il prenait pour des cailloux : les plombs. Plonger à leur recherche est devenu une obsession. Terminée la chasse sous-marine consacrée aux poissons – cette année, il en a pêché « trois à tout casser » dont une dorade de trois kilos. Ses sorties en apnée – trois heures à chaque fois – sont dès lors dévolues au nettoyage des fonds.

 

Une tonne au Rocher de la Vierge à Biarritz

Rocher de la Vierge
Rocher de la Vierge en arrière plan @Céline Sanchez

Ce Basque de 38 ans a commencé par épurer la plage de son enfance, Marbella à Biarritz, au bout de la digue. Puis le Rocher de la Vierge, formation rocheuse et site emblématique de la ville. « Là, il y en avait partout. C’était presque à la pelle que je les ramassais », raconte ce jardinier paysager, tignasse ensoleillée et yeux dorés, en annonçant le chiffre de sa collecte : une tonne en seize mois.

La raison de cette forte concentration est simple : le coin regorge de poissons prisés par les pêcheurs, tel le sar. Et ces derniers cassent souvent leur ligne sur les différentes strates de cette roche en forme de dents. Ce petit-fils de pêcheur, lui-même pêcheur, sait de quoi il parle, « j’ai perdu ici plus d’un plomb, sans que je me demande ce qu’ils devenaient ».

 

  • Lorsque les lignes de pêche cassent, le nylon contenu se dégrade sous forme de microparticules et met jusqu’à 600 ans pour se décomposer.

 

À l’œil puis au détecteur

seau de plombs
Un seau peut contenir jusqu’à 150 kilos de plombs de pêches @Marcelle

Après avoir opéré à l’œil la première année, ce persévérant, qui ne déplace qu’à vélo, s’est équipé d’un détecteur de métaux pour capturer plus facilement ses proies. La révolution. « Je ne soupçonnais pas qu’il s’en cachait autant sous le sable ».

Sa plus grosse prise pesait en tout 68 kilos en quatre heures. Parfois, l’engin bipe pour autre chose, notamment des barres de fer laissées dans l’eau près avoir servi aux travaux de restauration. Il tombe parfois sur des objets inédits, comme des grenades ou des douilles de munition datant de la Seconde Guerre mondiale (voir bonus).

 

Croix basque ou ceinture de plongée

Bunker Biarritz
Entrepose de plombs de pêche dans le bunker @Marcelle

Depuis mars 2021, l’apnéiste entrepose ses trésors dans l’une des nombreuses salles du bunker Ba 40 creusé par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale (voir bonus) et prêté par le club de plongée.

À l’aide de gants, il trie les plombs encore utilisables qu’il donne aux pêcheurs du coin, tout en les sensibilisant. Les autres, il les fond au barbecue (!), dehors et masqué. Puis les valorise en objets décoratifs – de magnifiques croix basques sur bois flotté, par exemple – ou plombs de plongée.

Tom Flambeau a transformé 200 kilos, « à peine » car fondre est un exercice fastidieux et risqué à cause des vapeurs toxiques. Il aimerait trouver une entreprise spécialisée pour fondre. Et couler les moules en silicone et en aluminium qu’il a mis au point.

 

#plombkemonchallenge

bunker allemand
triage de plombs dans l’atelier du bunker

Après six ans de nettoyage à Biarritz, Tom repart souvent bredouille de ses plongées. 6 kilos par sortie versus 25 kilos avant. « C’est flagrant, il y en a tellement moins qu’avant, un truc de fou ». Cet engagé a passé son niveau 1 de plongée, pour mieux les explorer avec bouteille. Et se démène pour que le littoral devienne propre ailleurs.

Le trentenaire lance ainsi chaque année un challenge ouvert à tous les plongeurs. Il s’agit de ramasser le maximum de plombs dans l’eau, peser, prendre une photo et la poster sur les réseaux sociaux avec le hashtag Plombkemon challenge. 793 kilos ont été ramassés en 2021, principalement en Méditerranée et, bien sûr, au Pays basque. En 2020, un plongeur de l’association Opération Mer Propre, participant au challenge, a sorti 24 kilos au Cap d’Antibes. L’objectif désormais est d’entraîner d’autres régions, comme la Bretagne, dans ce challenge.

Au début, il offrait aux gagnants objets décoratifs et plombs de plongée qu’il avait refondus. Désormais, il reçoit de Décathlon et Sports Med, magasin de plongée à La Garde, masques, ceintures (sans plombs), bouées et palmes.

 

Des solutions pérennes ?

plomb de ceinture refondu
plomb de ceinture refondu

Selon Tom Flambeaux, les pêcheurs doivent changer de technique de pêche. Éviter « de pêcher avec des plombs dans les coins trop rocheux » ou utiliser des substituts aux plombs et aux leurres. L’agence européenne des produits chimiques (Echa) évoque ceux fabriqués en étain, en tungstène, en verre ou en divers alliages. Vif, une entreprise de Haute-Loire dont le slogan est ‘’pour une pêche respectueuse de l’environnement’’, a mis au point des têtes lestées sans plomb.

Les pêcheurs seront probablement obligés d’utiliser ces substituts dans un avenir proche. En effet, la restriction du plomb dans la pêche est en cours d’évaluation par les comités scientifiques de l’Agence européenne des produits chimiques (Echa). Ils devraient finaliser leurs travaux d’ici la fin de 2022. Avant de soumettre une proposition aux États membres de l’UE. ♦

 

Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Tout sur le plomb – Interdiction des tirs de plomb au-dessus des zones humides – Les ressources de Plombkemon – La contamination du littoral français – Grenades et douilles de munition de la Seconde Guerre mondiale –

 

  • D’où vient le plomb ? Le plomb est un métal naturellement présent, sous plusieurs formes, dans la croûte terrestre et le sol. Mais également dans les autres compartiments environnementaux. Depuis l’Antiquité, le plomb est extrait de minerais pour être ensuite transformé et utilisé dans de nombreux domaines. Son utilisation a diminué et été réglementée à partir du XXème siècle en raison de sa toxicité (in ‘’Sources d’exposition du plomb’’, Ministère des Solidarités et de la Santé).

 

  • Utilisation du plomb. Il est utilisé -ou l’a été- pour la production de batteries et accumulateurs. Mais aussi la fabrication de certaines peintures, de canalisations d’eau, de remèdes, cosmétique et récipients. Il est – ou l’a été – utilisé dans certains carburants, la construction (étanchéité des balcons ou des rebords de fenêtres). Et, bien sûr, pour des activités de loisirs (soldats de plomb, plomb de pêche, chasse…)

Ainsi, par son utilisation passée ou actuelle, le plomb se retrouve dans tous les milieux environnementaux : air, eau, sols, aliments, bâtiment, etc. (lire détails ici).

 

 

  • Interdiction des tirs de plomb au-dessus des zones humides. La Commission et les États membres ont décidé de limiter les tirs de plomb au-dessus des zones humides. Et commenceront à appliquer des mesures après le 15 février 2023. Cela a été fait spécifiquement pour protéger les oiseaux aquatiques et pour mettre en œuvre l’accord international de l’AEWA dans l’UE.

 

 

  • Les ressources de Plombkemon. La vente des objets décoratifs et, depuis cette année, des subventions de la mairie de Biarritz.

 

Deux exemples sont signifiants : à Marseille, avec les sites de Pomègues et une contamination par le plomb issue d’une activité industrielle (étude de l’Institut de veille sanitaire 2007). Et à Toulon avec la contamination historique de la Rade, avec différentes sources (industrielles, carburant…) dont l’étude a fait l’objet de plusieurs communications dont une publication Ifremer 

 

  • Grenades ou des douilles de munition datant de la Seconde Guerre mondiale. Dès le 27 juin 1940, les troupes allemandes occupent la côte basque. Et creusent le mur de l’Atlantique dans les falaises de Biarritz. Fin 1942, le capitaine de corvette Ludwig conçoit l’incroyable poste de commandement du plateau de l’Atalaye codé BA 39-40. Ce bunker est vraisemblablement celui dans lequel Plombkemon entrepose ses plombs.

Aucun débarquement ne se déroula à Biarritz. Mais le 27 mars 1944, l’aviation alliée bombarde la ville. D’où les grenades et douilles de munition au fond de la mer.

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