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Quand le virus ressoude les liens associatifs des quartiers déconfinés

Par Hervé Vaudoit, le 15 juillet 2020

Journaliste

À l’initiative du ZEF, scène nationale de Marseille, un collectif d’associations s’est constitué pour imaginer un programme estival post-covid plus complet et enthousiasmant que jamais. Oubliées les vieilles rivalités : « Un été au Grand Saint-Barth’ », c’est le retour d’un esprit de groupe qui fait du bien à tout le monde.

Souvent montrés du doigt pour leur supposée indiscipline et leur propension à enfreindre les règles, les quartiers populaires de Marseille ont pourtant montré, à l’occasion de la crise sanitaire, que le sens du collectif et du respect d’autrui y était plus développé que dans bien d’autres quartiers de la ville réputés plus sages. Deux mois après le déconfinement, ils continuent d’ailleurs de donner l’exemple. Non seulement en respectant les consignes sanitaires en vigueur, mais aussi en organisant leur propre vie, dans un contexte estival forcément chamboulé.

Dans le XIVe arrondissement, où se concentrent quelques-unes des plus grandes cités de Marseille, les associations et les habitants ont certes « l’habitude de travailler ensemble », selon Farid, du Collectif du « Grand Saint-Barthélémy », mais les associations ont parfois eu du mal à s’entendre entre elles pour mener des actions en commun et bâtir un programme d’animations pour l’ensemble des habitants, quel que soit leur quartier d’origine. « On a divorcé plusieurs fois, mais on a toujours fini par se remarier », illustre Fatima Mostefaoui, une figure des Flamants, présidente de l’association « Avec Nous » et cheville ouvrière du Fab Lab installé en 2019 dans un local de la cité.

 

Une situation potentiellement explosive
Quand le virus ressoude les liens associatifs des quartiers déconfiné 2
Francesca Poloniato

Cette année, les noces coulaient évidemment de source, après deux mois d’enfermement et un début d’été sous le signe de l’inquiétude, avec l’explosion du chômage, des dizaines de familles privées de ressources, des personnes âgées en confinement prolongé par peur du virus et une partie des habitants sevrés de vacances, faute de pouvoir passer les frontières algérienne, marocaine ou tunisienne, longtemps bouclées pour empêcher le coronavirus de se répandre. Une situation potentiellement explosive que Francesca Poloniato, la directrice de la scène nationale LE ZEF (1), a perçue dès la fin du confinement, alors que son théâtre était lui-même confronté aux difficultés liées à la fermeture des lieux de spectacle et de culture. Après avoir sécurisé ses propres structures – « on a maintenu tout ce qui était possible, on a gardé nos artistes associés et nos artistes en résidence. Aujourd’hui, tout est plein », assure-t-elle, soulagée -, Francesca Poloniato a pris une initiative inédite : réunir au théâtre toutes les associations du secteur « pour voir ce qu’on pouvait faire ensemble pour rendre la vie la plus agréable possible tout au long de cet été si particulier. »

 

Un défi inédit

Plus qu’un pari, un défi qui n’avait jamais été relevé dans le passé, chaque association ayant plutôt l’habitude de travailler dans son coin, sur son périmètre, sans trop chercher à savoir ce qui se passait ailleurs, entretenant parfois de vaines rivalités d’un quartier à l’autre, d’une cité à l’autre.

C’est ainsi qu’est né le « collectif du Grand Saint-Barthélémy », sur proposition du ZEF, avec l’ambition de ne pas laisser les événements extérieurs décider de ce qui se passerait – ou pas – sur le XIIIe arrondissement d’ici la rentrée. « Occuper les espaces, animer le territoire, redonner vie aux quartiers après le confinement », c’était l’objectif des séances de travail organisées courant juin et début juillet avec toutes les associations présentes sur place (2) et impliquées dans le projet.

 

Un festival d’initiatives et de rendez-vous pour 15 000 habitants

Très vite, les idées ont fusé, les propositions aussi et un programme d’animations n’a pas mis longtemps à sortir des têtes pour se retrouver couché sur le papier. En l’occurrence sur des affiches et des flyers édités chaque semaine pour informer la population des rendez-vous à venir, sous l’appellation « Un été au Grand Saint-Barth’ ». Le principe, c’est d’organiser deux soirées et deux Quand le virus ressoude les liens associatifs des quartiers déconfiné 1sorties familiales par semaine. En plus des animations en pied d’immeuble, des projections cinématographiques au théâtre du Merlan (à raison de 3 à 4 séances par semaine, pour tous les âges) et des ateliers danse, jardinage, cuisine, réparation de vélos, fabrication de savons, de robots, de porte-bonheur… bref, un festival d’initiatives et de rendez-vous à destination des 15 000 habitants du Grand Saint-Barthélémy (programme ici) qui n’a pas échappé aux autorités, et particulièrement à la sous-préfète à l’égalité des chances. Marie-Emmanuelle Assidon a donc délégué une de ses chargées de mission, Fabienne Sérina, auprès de ce collectif d’associations, à l’occasion du lancement de l’opération « Un été au Grand Saint-Barth’ ». « Le travail s’est fait en bonne intelligence et dans l’entente », a-t-elle souligné, avant de « saluer l’efficacité de la démarche, qui est un exemple à suivre pour les autres territoires de Marseille et des Bouches-du-Rhône. »

Sur place, on espère maintenant que les dossiers déposés à la Direction régionale des Affaires culturelles (DRAC), dans le cadre de l’appel à projets « Rouvrir le Monde » à destination des artistes de la région, connaîtront une issue favorable. Cela permettrait à coup sûr de pérenniser l’action au-delà de l’été 2020. Car, Covid ou pas covid, tous sont prêts à recommencer ♦

*Tempo One, parrain de la rubrique « Solidarité », partage avec vous la lecture de cet article dans son intégralité *

 

(1) Le ZEF, scène nationale de Marseille, est partenaire de Marcelle depuis l’origine,
(2) : A.C.E.S., l’ADDAP 13, « Avec Nous », Art Qu’en Ciel, A.L.C.V., A.P.E.C.B., Scheeba, CS Agora, CS Flamants/Iris, Comité Mam’Ega, Marseille-Nord Hnad-Ball, Maison des Familles et des Associations, MSU Adelies, MSU Régie 13 et Le Zef.

 

Bonus – [Pour les abonnés] – L’incivisme qui venait d’ailleurs – Apprendre à piloter un drone – La fierté de Francesca Poloniato

  • L’incivisme qui venait d’ailleurs – Les cités auxquelles il est commode d’attribuer tous les maux sont parfois stigmatisées pour des fautes qu’elles ne commettent pas. Dernier exemple en date, soulevé par Joseph, animateur de l’Association départementale pour le développement des actions de prévention des Bouches-du-Rhône (Addap 13), celui du dépôt sauvage de gravats, d’encombrants et d’immondices sur les terrains non protégés qui jouxtent les habitations. « Ce ne sont pas les gens du quartier qui font ça, affirme l’animateur, mais des gens venus de l’extérieur qui viennent jeter leurs merdes près de nos lieux de vie pour ne pas avoir à payer la déchetterie. Et quand on se retrouve avec ces tas d’ordures, ces carcasses de frigos ou de voitures brûlées, la ville et les bailleurs n’ont, jusqu’à présent, pas fait beaucoup d’efforts pour venir nettoyer rapidement. » Selon lui, une épave de voiture calcinée est ainsi restée plus d’un an sur le parking d’une cité voisine avant d’être évacuée. « Ca donne une image désastreuse du quartier et de ses habitants, alors qu’ils n’y sont pour rien », regrette Joseph. Avec la nouvelle équipe municipale sortie des urnes le 28 juin, l’approche va peut-être changer. C’est en tout cas ce qu’espèrent les habitants du coin.

 

  • Apprendre à piloter un drone – Parmi les activités proposées dans le cadre de cet « Eté au Grand Saint-Bart’ », figure une proposition inédite : apprendre à piloter un drone en respectant la réglementation et les mesures de sécurité. Les leçons sont dispensées dans un gymnase, afin d’éviter tout accident malencontreux. « On sensibilise aussi les stagiaires aux lois, au respect de la vie privée et aux risques liés au maniement d’un engin comme celui-là », explique Fatima.

 

  • Fierté – « Que le champ culturel et le champ social réussissent à travailler ensemble aussi étroitement, c’est nouveau et on peut en être fiers », explique Francesca Poloniato, la directrice du Zef, précisant que dans le XIIIe arrondissement, « on n’a pas attendu que l’État nous le demande, on l’a fait. » Selon elle, « ce qu’on est en train de vivre actuellement, il faut que ça se poursuive. On avait déjà des liens avant, mais ils se sont renforcés avec cette crise. » Cohésion, confiance et bienveillance : il faudra bien ça pour amortir le choc économique et social d’après Covid, dans un quartier où on sait mieux qu’ailleurs ce que chômage, précarité et misère signifient.

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