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Quand un test ADN permet de réunir une fratrie

Par Guylaine Idoux, le 7 octobre 2020

Journaliste

Alors qu’elle s’était toujours crue fille unique, une Aixoise de 64 ans, Corinne Collignon, s’est découvert cinq frère et sœurs, dont l’une en Provence et quatre… aux États-Unis ! Tout cela grâce à l’un de ces tests ADN vendus à moins de cent euros sur Internet. Vous avez envie de le faire aussi ? Avant de vous décider (ou pas), lisez cette folle histoire.

 

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Le lendemain de leur rencontre, dans un parc d’Avignon, une photographe fait leur portrait (DR).

Hier, Corinne Collignon, 65 ans, skypait avec sa sœur Cheryl, 65 ans, qui habite en Floride. Demain, elle prendra  sa voiture pour aller déjeuner chez son autre sœur, Nadine, 65 ans, qui habite dans un village près d’Avignon. Rien d’inhabituel. Sauf que les trois sœurs se sont rencontrées -pour la première fois de leur vie- en janvier 2019. Elles n’avaient jamais entendu parler les unes des autres avant décembre 2018. Elles ont le même âge parce qu’elles sont nées… à quelques mois d’intervalle ! Comment est-ce possible ? L’épilogue d’un incroyable secret de famille, le terme d’une belle -et folle- histoire, rendue possible par la vente des tests ADN en ligne, bien que la loi française interdise cette pratique (bonus).

Corinne Collignon s’est toujours crue fille unique. De père inconnu. « J’ai posé des dizaines de fois la question à ma mère. Elle a toujours refusé de me dire quoi que ce soit. J’ai fini par renoncer à savoir ».

Des années de silence, des années de souffrance. Veuve, vivant loin de ses trois grands enfants qui se sont installés à Paris, Corinne Collignon, qui tient un étal de vêtements sur le marché du cours Mirabeau, à Aix-en-Provence, s’était résignée à accepter le poids du secret. Et puis pour Noël 2018, l’un de ses fils s’amuse à faire l’un de ces tests ADN dont Facebook fait la publicité. « Même s’il sait que j’ai souffert de l’absence d’un père, il n’y pensait pas en faisant le test, ça l’amusait juste de connaître son profil ethnique » raconte Corinne Collignon.

 

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L’un des tests ADN commercialisé sur Internet, celui-ci coûte 79 euros (DR)
Une demi-sœur ADN

Le fils de Corinne reçoit le kit par la Poste. Renvoie les tests (il suffit de se racler l’intérieur de la joue avec deux écouvillons) à l’adresse indiquée, à Houston (Texas), où est basé le laboratoire. Quelques semaines plus tard, le résultat arrive, avec une énorme surprise à la clé : « Le profil ADN m’a identifié une demi-sœur ! Elle aussi avait fait le test, et comme ces sociétés conservent une trace de tous les ADN déjà réalisés, le sien a « matché » avec celui de mon fils. En plus, elle habitait près d’Avignon ! » Ce jour-là, la vie de Corinne, et avec elle, celle de toute une famille, bascule.

Mais les deux « sœurs » commencent prudemment : « Nadine n’a pas voulu me voir avant que je fasse moi-même le test, qu’on soit sûres ». Le test confirme. « C’était tellement énorme qu’on a continué tout doux. D’abord un déjeuner dans une brasserie, en terrain neutre, voir si le courant passait ». Non seulement le courant passe (« on s’est trouvé des points communs, c’était fou ! ») mais Nadine va lever une partie du mystère de ses origines à Corinne : « Sa mère lui avait dit qu’elle avait un père américain. Un militaire prénommé Laurenz, basé à Châteauroux après la Seconde Guerre mondiale ». Corinne, à 64 ans, se découvre franco-américaine !

 

« Ils sont quatre, trois filles et un garçon »

Les surprises ne s’arrêtent pas là. Les deux demi-sœurs découvrent, éberluées, qu’elles sont nées à quelques mois d’intervalle (Nadine en octobre 1954, Corinne en mai 1955). Elles entreprennent alors ce qu’aucune des deux n’avait osé faire en solo : partir sur les traces du père. Elles entrent en contact avec l’un des premiers à avoir eu recours aux tests ADN interdits en France : John-Wayne Nelson Junior, un ancien journaliste qui a lui-même découvert son identité grâce à l’un de ces tests génétiques. Il a depuis fondé sa propre agence d’enquêtes génétiques, avec laquelle il aide des familles françaises à accéder à certains tests ADN, plus pointus, mais aussi plus difficiles d’accès et beaucoup plus coûteux.

Bingo. Ce nouveau test livre l’identité d’une cousine canadienne. Magie des réseaux sociaux, Corinne et Nadine entrent -presque immédiatement- en contact avec elle. Instantanément, celle-ci confirme qu’elle a bien eu un cousin nommé Laurenz. D’origine canadienne, il a vécu aux États-Unis. Il est décédé, mais elle accepte de contacter ses enfants, installés aux États-Unis, pour savoir s’ils veulent -ou pas- entrer en lien avec les deux Françaises. Corinne et Nadine osent alors poser la question : « Combien d’enfants a eu Laurenz ? ». « Ils sont quatre, répond la Canadienne, trois filles et un garçon ».

 

Une rencontre à l’aéroport
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Les médias étaient là aussi pour attendre les sœurs ADN, Corinne au fond à gauche, Nadine à droite. Au premier plan à droite, John Wayne Nelson Junior, qui les a aidées dans leur recherche (DR)

Le choc ! Voilà Corinne et Nadine issues d’une grande fratrie ! Et elles ne sont pas au bout de leurs surprises. Non seulement les sœurs et le frère américains vont accepter d’entrer en contact avec elles, mais deux sœurs, Cheryl et Shelley, décident sur le champ de prendre l’avion pour venir les rencontrer. C’était en janvier 2020, avant que la Covid ne débarque dans nos vies. Nous étions avec elles ce jour-là, à l’aéroport de Marseille. Nous avons attendu avec elles, tandis que l’avion des deux Américaines se faisait attendre. La correspondance à Paris avait pris un peu de retard. Corinne et Nadine étaient ultra tendues, hésitant entre euphorie et angoisse.

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Les ADN sisters enfin réunies: première rencontre à l’aéroport de Marseille, en janvier 2020 (DR).

Et puis les portes se sont ouvertes. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, les quatre femmes se sont immédiatement reconnues. Les « quasi » triplées nées à quelques mois d’écart seulement, et leur petite sœur Shelley, sont tombées dans les bras les unes des autres, en pleurant. Et elles ne se sont pas quittées de la semaine. Radieuses. Elles ont voyagé ensemble, en Provence, à Paris. Elles ont appris à se connaître, les unes parlant pas ou peu l’anglais, les deux autres parlant un fragile français appris en high-school. « Mais c’était comme si l’on s’était toujours connues ».

 

Une fratrie franco-américaine sur Skype

Quand un test ADN permet de réunir une fratrieDans leurs valises, il y a aussi beaucoup de photos. Y apparaît un beau gosse nommé Laurenz Normandeau, 26 ans en 1946, stationné à Châteauroux. Hormis cette french parenthèse et une enfance canadienne, ce prospère businessman a toujours vécu dans l’état de New-York, avant de décéder en 1996. « Mon père était très strict mais il semble qu’il aimait les femmes ! » s’amuse Cheryl. « C’est une histoire fantastique. Je regrette seulement de ne pas pouvoir la partager avec ma mère : elle souffre d’Alzheimer et nous voulons lui éviter un choc ».  

Les Américaines sont reparties sur la promesse de vite se revoir. Mais le coronavirus est passé par là. Alors la fratrie continue d’échanger, mais par Facetime ou Skype. « On se parle presque tous les jours, j’ai fait des gros progrès en anglais », rigole Corinne. Depuis sa Floride, Cheryl a aussi progressé en français, cette langue que son père n’avait jamais voulu lui apprendre. « Il voulait garder cette langue pour parler avec ma mère sans que nous puissions les comprendre ». Le temps des secrets de famille est aujourd’hui révolu. ♦

 

Bonus
  • Que dit la loi ? Les tests ADN restent à ce jour interdits en France alors que la plupart des pays européens les ont autorisés. En France, la protection des données continue de primer, d’autant qu’au-delà des origines géographiques, certains promettent d’établir un profil génétique à visée médicale, pour prédire les maladies (ce que les spécialistes mettent en doute). D’autres opposants à ces tests  s’inquiètent de l’avenir : qu’arriverait-il si l’un de ces laboratoires privés décidait de vendre sa banque de données génétiques, par exemple à des sociétés d’assurance ? John-Wayne Nelson Junior, lui, milite pour leur autorisation : « Pour les personnes qui cherchent un parent, cette quête est essentielle, voire vitale. Le jour où elles apprennent que ces tests peuvent permettre de combler le vide, elles le font ». Aux États-Unis, le premier laboratoire a été créé en 1996. Une manne, puisque près de quinze millions d’Américains ont depuis fait le test. Au regard du droit français, faire l’un de ces tests fait risquer jusqu’à 3750 euros d’amende. « À ma connaissance, personne n’a jamais été poursuivi », assure John-Wayne Nelson Junior.

 

 

 

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