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Rebondir après une faillite

Par Marie Le Marois, le 19 octobre 2022

Journaliste

Perdre son entreprise peut conduire à un triple traumatisme – personnel, professionnel et financier. Auquel s’ajoute la stigmatisation sociale. Difficile de retrouver un travail dans ces conditions. L’association 60 000 Rebonds, déployée dans 42 villes, accompagne bénévolement les entrepreneurs en post-faillite. À la clé : aider à rebondir vers un nouveau projet professionnel. Et faire changer le regard de la société sur l’échec.

 

Rien ne le prédestinait à la faillite. Bertrand avait une forte expérience de l’entreprise – directeur commercial de nombreuses années pour de grands groupes de pièces automobiles. Sa reconversion dans l’alimentaire bio était mûrement réfléchie. Et l’étude de marché, réalisée par un cabinet spécialisé, approuvait la création de son supermarché de 700 m2, au cœur d’un quartier bourgeois marseillais. Dans les faits, il avait trouvé sa clientèle mais elle n’était pas suffisamment importante pour amortir l’activité. Il perdait 100 000 euros par an. Chaque matin, il se levait avec « des traites de 1500 euros à payer » et le vendredi,« la pression du banquier ».

Il aurait fallu atteindre deux millions d’euros de chiffre d’affaires pour être rentable. « J’étais arrivé péniblement, la dernière année, à 1,7 million. Je n’étais pas loin mais j’avais épuisé tout mon patrimoine familial », confie Jean, pull couleur brique et Veja aux pieds. Alors, au bout de quatre ans, le néo-Marseillais réalise ce qu’il aurait dû faire un an auparavant : déposer le bilan. C’était en février 2020.

 

55 ans, trop vieux

Supermarché bio
L’ex supermarché de Bertrand ©DR

Avec du recul, l’ex-entrepreneur pense que la faillite provient essentiellement de l’emplacement du supermarché – pourtant validé par le cabinet spécialisé. Les habitants n’étaient pas spécialement portés sur le bio et le Monoprix non loin de là en proposait des rayons entiers. 

Bien que de nature optimiste, Bertrand perd confiance en lui, culpabilise de ne pas avoir réussi à maintenir sa société à flot. Surtout, se heurte à la discrimination liée à son âge. À 55 ans, cet homme énergique est trop vieux pour les recruteurs, même si ces derniers ne le lui disent pas aussi clairement. Un « écho violent » pour celui qui ne peut se passer de travail. 

« Un ami me parlait de personnes devenues SDF à cause d’une faillite, je le comprends désormais ». Heureusement, il n’est pas de nature à se laisser abattre et a « en plus une compagne géniale ». Il court dans le quartier, marche dans les calanques, donne des cours de maths, « un petit job qui me faisait sentir vivant et utile ».

 

 

Échec entrepreneurial = polytraumatisme

Supermarché de Bertrand
L’ancien supermarché de Bertrand avec un bel étal de fruits et légumes ©DR

Ce père de trois grandes filles finit par accepter un boulot alimentaire. Un job de commercial sur les routes, solo et « rébarbatif » qui ne le passionne guère. Mais lui offre un salaire chaque mois « et même pendant les vacances scolaires ! », avantage non négligeable pour celui qui ne bénéficie pas du chômage (il touche « un genre de RSA », 400 euros par mois). Cette embauche salvatrice lui permet également de « retrouver le bocal de l’emploi ». 

En juin, une amie lui parle de 60 000 Rebonds. La vocation de cette association ? Aider des entrepreneurs à se reconstruire sur le plan personnel pour les aider à rebondir vers un nouveau projet professionnel. Car, « entre le sentiment d’isolement et la stigmatisation sociale, un échec entrepreneurial entraîne un ou plusieurs traumatismes : émotionnel, professionnel, personnel et financier », détaille l’association, qui fête ses dix ans (voir historique bonus).

 

Deux critères de sélection

60 000 Rebonds comité de pilotage
60 000 Rebonds ©DR

Pour devenir ‘’Rebondeur’’ (nom donné par l’association), deux critères : être entrepreneur (chef d’entreprise, autoentrepreneur ou indépendant) et en cessation d’activité certaine. « Cela signifie que nous pouvons aussi accompagner les chefs d’entreprise jusqu’au jugement de liquidation », précise Anne Castrien, déléguée régionale de 60 000 Rebonds Sud. 

L’ex-entrepreneur passe ensuite devant un comité d’agrément. « On s’assure que son besoin correspond à notre mission. Et qu’il accepte le dispositif dans sa globalité ». En cas d’écart avec la finalité, les missions ou les possibilités de l’association, le comité le réoriente vers ses partenaires plus à même de répondre à sa situation. Vers l’association Apesa en cas de détresse psychologique, par exemple. Ou SOS Entrepreneur s’il a des difficultés mais pas encore liquidé sa société (voir le Portail du rebond). 

 

  • (Re)lire Caire13 soulage les travailleurs indépendants touchés par le cancer

 

Les vertus de l’échec 

Antennes 60 000 Rebonds
Antennes 60 000 Rebonds ouvertes et en projet

L’accompagnement de 60 000 Rebonds, gratuit et professionnel, de deux ans maximum, repose sur trois piliers : le coaching, le mentoring et le groupe. Avec un fil rouge : « l’échec comme expérience sur le chemin de la réussite », précise Anne Castrien. En effet, si avoir échoué aux États-Unis est considéré comme indispensable pour progresser, c’est une honte en France qu’il faut cacher. « En fait, dès la maternelle, on n’a pas le droit à l’erreur », se désole cette permanente de l’association. Pour renverser cette tendance, des opérations de sensibilisation sont organisées dans les écoles supérieures, parfois dans les lycées (bonus).

 

♦ 1200 entrepreneurs ont rebondi depuis 2012. 49% dans le salariat et 51% dans l’entrepreneuriat. À leurs côtés, 1200 coachs, chefs d’entreprise et experts bénévoles.

 

Un accompagnement individuel et collectif

60 000 Rebonds
60 000 Rebonds ©DR

Bertrand jouit ainsi des services d’un coach certifié qui l’aide à se reconstruire, en sept séances maximum. Et d’un ‘’parrain’’ qui met en place un plan d’action pour concrétiser son projet professionnel, salarial ou entrepreneurial. Ces parrains sont en majorité chefs d’entreprise mais aussi cadres dirigeants ou indépendants. « Ils ont connu l’échec, l’ont frôlé de près ou y ont été sensibilisés par une personne de leur entourage », détaille Anne Castries qui a elle-même vécu la spirale de l’échec, dans sa vie personnelle. 

Bertrand apprécie ces rendez-vous réguliers, « structurants » et « challengeants » qui l’obligent à avancer, sortir de sa « zone de confort ». Et ouvrir son « champ des possibles ». Il apprécie également les réunions mensuelles, « type AAA (Association des Alcooliques Anonymes) ». Les ‘’rebondeurs’’ se retrouvent entre eux, partagent leurs ressentis, leurs freins, leurs doutes. « Le fait d’avoir tous vécu la même épreuve permet d’échanger sans fausse barbe ». Il participe également aux ateliers de co-développement. Chacun soumet aux autres ses interrogations sur une problématique personnelle ou professionnelle. Et profite ainsi de la diversité de regards.

 

♦ 60 000 Rebonds est dupliquée désormais en Belgique et en Italie

 

Coachs, parrains et experts bénévoles 

Chiffres 60 000 Rebonds
Chiffres 60 000 Rebonds

Les ‘’Rebondeurs’’ bénéficient enfin d’ateliers animés par des experts sur des thématiques variées (cautions bancaires, motivation, gestion du temps, CV, pitch…). Ainsi que des parcours Élan et Envol : des professionnels extérieurs confirment ou pas la solidité de leur projet. Cette étape « offre une validation supplémentaire et un dossier en béton pour chercher les financements auprès de la banque », précise Anne Castrien, qui ajoute que coachs, parrains et experts sont tous bénévoles. 

Bertrand n’a débuté le parcours qu’en septembre mais en ressent déjà les effets. Renfloué dans son estime « grâce à deux belles personnes », il travaille sur deux pistes. L’une est de reprendre une entreprise – « une niche dans le secteur du service ». L’autre, « rien à voir », est de prendre un poste de directeur dans une association caritative. Un grand écart rendu possible par la vision de 60 000 Rebonds.

 

 

 

Une blessure cicatrisée mais encore piquante

Atelier cuisine
Atelier cuisine au supermarché bio de Bertrand ©DR

Près de deux ans après, il ne garde en mémoire que de bons souvenirs. L’ambiance épicerie de quartier « où les mamies m’appelaient pour les livrer ». L’esprit de famille créé avec son équipe, leur inventivité pour attirer la clientèle – drive, cantine, centre esthétique, cours de cuisine, jardins de fleurs comestibles… Et les clients fidèles. C’est d’ailleurs avec l’un d’entre eux qu’il envisage de revenir pour la première fois sur les lieux, aujourd’hui un magasin d’alimentation casher. 

La plaie de la faillite est toujours présente – « ça pique encore » – mais plus saignante. Elle est constitutive de son identité et a même fait de lui un être meilleur. « La vie que j’ai aujourd’hui est cent fois plus intense ».

* Bertrand préfère rester anonyme vis-à-vis de son employeur actuel qui ne connaît pas ses projets 

 

À quoi peut ressembler une start-up sociale ? 5

*RushOnGame, parrain de la rubrique « Économie », vous offre la lecture de l’article dans son intégralité *

 

 

Bonus

[pour les abonnés] – Genèse de l’asso- Ses financements – Le Club d’entreprises du Rebond – Le portail du Rebond –  L’Observatoire scientifique du Rebond – Sensibiliser à l’échec – <!–more–>

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