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Reconstituer les haies dans les champs, une urgence 

Par Marie Le Marois, le 7 juillet 2022

Journaliste

Dans le Loir-et-Cher, les écoliers d'Ouchamps ont planté des arbres et arbustes pour former une haie champêtre. @Marcelle

Après des décennies d’arrachage de haies autour des champs, des agriculteurs en replantent des kilomètres. Ces barrières végétales favorisent en effet la production agricole, l’enrichissement des sols et la biodiversité. Reportage dans les Deux-Sèvres et le Loir-et-Cher, avec deux exploitants accompagnés par les associations‘’Prom’Haies’’ et ‘’Des Enfants et des Arbres’’.

 

Ferme de La Noue
Les grands-parents Jacques et Claudette, le fils Fabrice, Agathe leur petite-fille et son compagnon Thomas. @Marcelle

Jacques et Claudette Briand de la ferme de La Noue, 148 hectares dans les Deux-Sèvres, se souviennent très bien du regroupement de leurs terres (‘’remembrement’’ dans le jargon). Cette opération nationale visait à réunir les parcelles dispersées des exploitations. Mais aussi à supprimer les obstacles à la mécanisation, comme les bosquets et les haies.

Tout a été pratiquement arraché, « c’était le bonheur », lâche l’octogénaire tout en partageant son Pineau maison. Avec l’arrivée des gros tracteurs, l’exploitation de la terre devenait plus facile sur de grandes surfaces, sans arbres.

On n’avait alors pas pris conscience des effets néfastes des déserts végétaux. Érosion des sols, inondations et déclin de la biodiversité.

 

  • En France, la grande période des remembrements correspond à l’accélération de la modernisation de l’agriculture entre 1955 et 1975. Selon le ministère de l’Agriculture, 70% des haies ont disparu en France depuis 1950.

 

Exploitation intensive

Reconstituer les haies dans les champs, une urgence  3« À l’époque, il fallait produire. Plus on était gros, plus on gagnait de l’argent », se souvient leur fils, Fabrice Briand, qui a pris la suite de l’exploitation au début des années 80 avec les mêmes cultures (céréales, légumineuses et graines oléagineuses), techniques et intrants chimiques.

Trente ans plus tard, ce père de deux enfants constate être arrivé « au bout d’un système » qui a fragilisé ses terres. Et qu’il est urgent « de produire moins mais mieux ».

En 2010, il se convertit dans l’agriculture biologique, ce qui induit de supprimer tout produit chimique de synthèse (détails ici). Mais aussi de retrouver son « vrai » métier de paysan, « avant, j’étais exploitant agricole ». Deux hectares sont dédiés à son fils, Simon, cinquième génération d’agriculteurs de la famille, qui développe depuis 2017 du maraîchage cultivé en bio.

 

 

Des haies avec Prom’Haies

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La commune où se situe la ferme de La noue (à peu près au milieu) avant le remembrement. Photo issue du site geoportail et son outil Remonter le temps.

À son tour, un an après, sa fille, Agathe, décide de faire évoluer l’exploitation en réimplantant des haies avec Thomas, son compagnon.

Photos à l’appui, la jeune femme montre l’avant et l’après remembrement- à chaque fois, « cinq-six parcelles d’un hectare environ ont été réunies en un champ ».

Elle indique également le kilomètre et demi de haies linéaires (2 385 arbres) qu’elle a déjà plantées à la lisière des parcelles de son père et autour des cultures de son frère. Et ce, grâce au soutien de Prom’Haies et des habitants de la région (voir bonus).

 

  • Prom’Haies œuvre pour le retour des haies. Plus de 2,3 millions d’arbres ont été plantés en Nouvelle-Aquitaine, depuis la création de l’association en 1989 par des habitants et agriculteurs du territoire. Ils aident agriculteurs, communes et particuliers propriétaires de parcelles de champs. Les essences doivent provenir de la marque Végétal Local.

 

Un allié des cultures

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Haies déjà plantées sur la ferme de La Noue (en vert) et celles qui le seront fin 2022 (en rouge).

Agathe Briand, forte de son BTS agricole GPN (Gestion et protection de la nature), a pris rapidement conscience de la nécessité des haies. « Elles filtrent l’eau, stabilisent les sols, protègent du vent, permettent de lutter contre les gelées », égrène la jeune femme tout en servant son sirop de coquelicot maison. Elles pallient aux attaques des agresseurs en abritant la faune ‘’utile’’ (‘’auxiliaire’’ dans le jargon) : « les mésanges contre les chenilles, les buses contre les mulots, etc… ».

Elles forment « une barrière physique contre les produits phytosanitaires des champs voisins et définissent les limites de la propriété », complète Fabrice Briand. On ajoutera qu’elles enrichissent le sol par la dégradation de leurs feuilles et branches mortes, réduisent les inondations en favorisant l’infiltration des eaux dans la terre, apportent de la fraîcheur. Et limitent le réchauffement climatique par l’absorption du CO2.

 

  • La reconstitution des haies fait partie des systèmes agroforestiers qui associent arbres et cultures. Il existe différents types de haies. Celle utilisée pour entourer les champs (bocage) ou séparer les parcelles est la ‘’champêtre’’. Elle est composée de végétaux locaux, sauvages et variés.

 

Un retour en arrière ?

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Corridor écologique réalisé par les écoliers d’Ouchamps pour et avec Axelle Faur. @Marcelle

Si l’aspect paysager reste le même, il existe des différences majeures. Les haies sont formées par une trentaine d’essences locales mélangées. Noisetier, prunelier, cornouiller, sureau, merisier… Cette diversité chiffonne d’ailleurs « mamie Claudette » qui préfère le frêne et le chêne. « Eux au moins pouvaient servir de bois de chauffe ». Mais sa petite fille ne plante pas « pour exploiter » mais pour redynamiser la biodiversité.

L’autre différence avec les haies d’autrefois est qu’elles sont formées de deux linéaires plantés « tous les mètres et demi en quinconce ». L’idée est de former des « couloirs boisés » (Trame verte dans le jargon). Ces corridors écologiques permettent aux animaux de se déplacer en toute tranquillité. On pense aux espèces de taille imposante, comme le renard ou le chevreuil. Mais Agathe évoque de plus petites, comme l’espèce protégée du lézard vert.

 

 

Des fermes à taille humaine

La jeune femme, qui aspire à des « fermes à taille humaine », aimerait planter des haies pour couper les champs de son père mais « cette génération n’est pas prête ».

Fabrice Briand reconnaît que les machines sont certes plus adaptées à des grosses surfaces qu’à des petites. « Mais il suffirait juste d’ajuster l’espacement des haies à la taille du matériel ». En fait, il n’est pas hostile à l’agroforesterie, « mais pas encore prêt non plus ».

 

 

  • À l’appel Des enfants et des arbres, depuis 2020, des milliers d’élèves plantent chaque année des arbres avec et chez des agriculteurs de leur département. L’association a été créée par Marie-France Barrière, réalisatrice du documentaire Le Temps des Arbres, et parrainée par Edouard Bergeon, réalisateur du film Au nom de la terre.

 

Faire revenir la vie

Axelle Faur
Axelle Faur, devant sa haie plantée sept mois auparavant  Elle rejoint la rivière, ce qui offre un corridor écologique optimal. @Marcelle

À 200 kilomètres de la Ferme de la Noue, dans le Loir-et-Cher, un autre projet se développe. Axelle Faur possède huit hectares de terre en fermage qu’elle souhaite reprendre pour développer une activité de pépiniériste spécialisée Végétal Local. Mais avant d’entreprendre quoi que ce soit, elle plante des haies (voir son projet dans bonus). Une première étape que cette quinqua, jeune bachelière en horticulture, estime indispensable pour protéger sa future exploitation.

En plus de couper du vent d’ouest, dominant, les haies ramèneront la biodiversité, et donc une faune amie (auxiliaire dans le jargon). Notamment « les prédateurs des ravageurs comme les insectes mais aussi oiseaux, reptiles, batraciens, renards… toute la chaîne ».

 

Préparer les sols

drapeau de prière
Les enfants de l’école d’Ouchamps ont écrit leur rêve sur  »un drapeau de prière ». ici, Raphaëlle @Marcelle

Il ne suffit pas de planter pour que les haies s’accroissent. « Il faut protéger le sol et les pousses, avoir des clés – comme planter différentes hauteurs – et assurer le suivi », explique-t-on chez Prom’Haies qui a essuyé des échecs les premières années parmi les planteurs.

Les terres d’Axelle étant jusqu’alors traitées par l’agriculteur en conventionnel, avant qu’elle ne commence à y faire « revenir la vie ». Notamment en étalant du compost sur toute la zone avec les déchets verts de la ville de Blois. Puis elle a retourné la terre – de l’argilocalcaire – « pour la décompacter » et effectué 160 trous.

 

♦ Les besoins : Des dons pour les associations Prom’Haies et Des Enfants et des Arbres

 

Des haies avec ‘’Des enfants et des arbres’’

haie bocagère
Lya et Mysson s’entraident pour accrocher les écriteaux nominatifs. Lya : « j’ai le cœur pour cet arbre car il est beau et a plein de feuilles » @Marcelle

Le 25 novembre dernier, pour la Sainte-Catherine où ‘’tout bois prend racine’’ selon l’adage, les élèves de CM1 et CM2 de l’école d’Ouchamps et leurs enseignants sont venus planter 154 arbres et arbustes.

Grâce au soutien de l’association « Des Enfants et des Arbres », elle a choisi une trentaine d’essences locales différentes (orme, poirier, noisetier, noyer, chêne, charme, cormier, sureau…). Des arbustes nourriciers, mellifères et/ou persistants (comme le laurier) et des arbres résistants.

Cette passionnée d’agroforesterie s’est autorisée 20% d’expérimentation avec des essences du sud, en raison du réchauffement climatique. L’amandier, par exemple, provient d’une amande qu’elle a ramassée en Espagne.

Les essences ont été réparties en fonction du dénivelé du terrain et de leur hauteur. Après les plantations, elle a posé piquet et manchon « pour que les chevreuils ne viennent pas manger les jeunes pousses ». Et épandu du fumier bio et des copeaux de bois.

 

  • « 25 000 kilomètres de haies doivent être plantés chaque année d’ici 2050 pour atteindre les accords de Paris. Aujourd’hui, seulement 3 000 kilomètres sont recréés lorsque 11 000 continuent d’être arrachées annuellement » – Des Enfants et des Arbres.

 

Nouer et renouer avec les arbres

Sept mois plus tard, début juillet, les élèves sont venus revoir les plantations dont certains, comme l’amandier, ont déjà pris 60 centimètres de hauteur. Ils ont gravé le nom des essences sur un écriteau. Choisi leur arbre pour y accrocher un vœu écrit en classe sur un morceau de tissu, tel un drapeau de prière. Raphaëlle trouve les arbres « cool », car « ça apporte de l’oxygène et plein de choses pour vivre ». Elle a choisi l’orme « car il est beau » et accroché ‘’je rêve qu’on abandonne les objets électriques’’.

Après avoir dit bonjour à son chêne, Théo accroche ‘’je rêve que la planète ne soit plus polluée’’.

Un peu plus loin, Cassy parle à son arbre « pour l’encourager » et Layann câline le sien, couché contre lui, bras enroulés au pied. Le garçon, qui rêve de devenir pêcheur professionnel, semble profiter de ce contact apaisant. Avant de creuser une cuvette et d’arracher les mauvaises herbes autour « car sinon, ils prennent [toute l’eau] et du coup, l’arbre n’a plus d’eau, le pauvre ».

 

L’arbre, le meilleur ami de l’homme

Reconstituer les haies dans les champs, une urgence Dans un même mouvement, une dizaine d’enfants déroulent une botte de paille dans l’allée contre les mauvaises herbes et pour la biodiversité.

Ils ont pris conscience de cette richesse. Au point d’avoir « réagi face aux arbres coupés devant leur école », raconte leur maîtresse qui travaille sur le thème de l’environnement chaque année avec ses élèves.

C’est avec ces citoyens en devenir que l’arbre peut redevenir le meilleur ami de l’homme. Avant leur départ, Axelle leur rappelle qu’ils peuvent revenir à tout moment voir leur arbre. Layann annonce déjà qu’il reviendra à vélo soigner le sien. ♦

 

Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article *

Bonus

[pour les abonnés] – Haies, ce que dit la loi – À la ferme de la Noue – Les financements de Prom’haies – Chez Axelle Faur –

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