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Une « régate des minots » qui rappelle que la mer appartient à tous

Par Maëva Gardet Pizzo, le 30 juin 2022

Au programme : travail d'équipe, confiance en soi et rêves marins @MGP

Alors que Marseille se prépare à accueillir des épreuves de voile lors des Jeux Olympiques de 2024, une grande partie de sa jeunesse n’a que peu accès à la mer et à toutes les opportunités qu’elle pourrait lui offrir. L’UCPA y remédie avec diverses actions, dont une régate inclusive aux côtés de laquelle Marcelle a embarqué.

 

Wahiba et Nawel sont fières. Pour l’occasion, l’une a enfilé une belle chemise à fleurs. L’autre, téléphone au bout du bras, tente d’immortaliser l’instant. Oubliées les galères de transports, d’argent, la peur de l’eau… Aujourd’hui, la mer s’offre pour quelques heures à leurs enfants. Une scène mouvante, sur laquelle souffle un vent parfait. Un vent d’est, qui a même eu la vertu de chasser la pluie matinale.

Sous l’œil de Notre-Dame-de-la-Garde et des grandes tours qui dessinent le quartier Euroméditerranée, dix voiliers tentent de s’aligner avant de s’affronter dans le cadre d’une régate. Sur chaque bateau, un équipage de six jeunes, âgés de 12 à 25 ans ; chaque équipe représentant une association marseillaise. « J’espère qu’ils vont gagner ! » souffle Wahiba. « Je suis un peu stressée j’avoue. Mais ils ont des gilets ! », se rassure-t-elle.

À la mise en scène : l’UCPA (Union nationale des centres sportifs de plein air) qui porte depuis deux ans un projet – « De la ville à la mer » – visant à rendre la mer plus accessible aux jeunes Marseillais.

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Nawel et son fils – encore trop petit pour y participer – admirant la régate @MGP

La mer comme bien commun

« À l’origine de ce projet, il y a un constat, explique Hicham Torkmani, responsable du développement territorial et du pôle égalité des chances de l’UCPA. Celui que les jeunes de quartiers « politique de la ville » n’ont pas suffisamment accès à la mer alors que celle-ci est visuellement proche ». En cause : des freins économiques, sociaux, culturels… que l’UCPA entend lever. D’autant que « les Jeux olympiques arrivent en 2024 en France, avec des épreuves de voile à Marseille. Si on ne mène pas de projet pour les rendre inclusifs, ils ne seront qu’un événement élitiste ». Privant dès lors toute une partie de la population des opportunités qu’offre une telle manifestation. En matière de spectacle, de découvertes sportives, mais aussi d’emplois.

Pour éviter cela, le projet « De la Ville à la mer » a été construit autour de trois axes. Les deux premiers visent à faire de la Grande bleue un nouveau champ des possibles pour ces jeunes, à travers l’accès aux activités nautiques et la découverte des métiers de la mer, des métiers en tension largement méconnus des jeunes.

Mais considérer la mer comme un bien commun alors qu’elle est particulièrement fragilisée par l’activité humaine implique aussi une responsabilité. C’est là le sens du troisième axe du projet : la sensibilisation à sa préservation, en lien avec des associations environnementales.

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Hicham Torkmani, initiateur de l’évènement au sein de l’UCPA. @MGP

« Ils vont se rendre compte de leur potentiel »

Pour construire sa régate, l’UCPA a mobilisé divers partenaires et associations (bonus). À l’image du Sel de la vie, association luttant pour l’égalité des chances à travers des actions éducatives et sociales.

C’est grâce à elle que Wahiba et Nawel ont eu connaissance de la régate à laquelle elles ont voulu inscrire leurs enfants. À leur côté, sur la proue de la navette maritime qui suit les voiliers, se trouve également Messaouda, une membre de l’association. Elle a accompagné les jeunes tout au long des six séances de préparation.

« Au début, ils étaient un peu stressés. Mais ils ont fait l’effort de venir à tous les entraînements. Ils étaient là les samedis à neuf heures, ce qui n’est pas simple pour un adolescent. Je pense qu’ils vont être fiers de ce qu’ils ont fait. Et qu’ils vont se rendre compte de leur potentiel », raconte-t-elle tout en fixant les bateaux qui se préparent à l’affrontement.

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@MGP

 

Apprendre à coopérer et affronter l’adversité

« C’est partiii ! », lance ainsi une organisatrice de l’UCPA. Le bal des voiliers s’élance. Certains penchent tellement qu’on les croirait prêts à se renverser. Sur la navette des accompagnateurs, un homme grand, au crâne rasé, observe attentivement le spectacle, le visage égayé d’un sourire béat. Il est fier, lui aussi : « Pour des gamins qui ne sont pas habitués à la mer, c’est fort !».

Son nom : Lyes Goumghar. Il est coordinateur au sein du Contact Club, une association de prévention de la délinquance au centre-ville de Marseille. Les six jeunes qu’il observe en mer ont entre 12 et 15 ans. « C’est une belle expérience pour eux. Ils découvrent de nouveaux métiers alors qu’ils n’ont pas trop de projets d’orientation. Et ce sont des jeunes assez mal à l’aise avec l’autorité, mais sur le bateau, ils sont avec un skipper qu’ils ne connaissent pas, avec qui ils sont bien obligés de coopérer ». En amont de la préparation, « ils n’avaient pas trop d’appréhension. Ils pensaient que ce serait comme à la piscine, se souvient-il. Puis ils ont vite compris que ça peut souffler très fort, qu’il peut faire froid, et qu’ils peuvent avoir le mal de mer s’ils n’ont pas bu et mangé correctement ».

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Tous ont un bateau identique. Ce sont donc les manœuvres des participants qui font la différence dans cette course. @MGP

 

Valoriser leur énergie

« Ils sont là les petits. Tous regroupés », commente l’organisatrice. « Ça se bagarre », complète une voix masculine. La ligne d’arrivée approche. Les South Winners Taekwondo, du quartier de la Castellane, sont les premiers à la franchir. « On aa gaa-gné !! », les entend-on scander. S’ensuivra une seconde manche. Qu’ils remporteront également.

Une fois la course achevée, tous sont accueillis sur le « village olympique » installé sur l’île du Frioul. On y trouve des boissons fraîches, des fruits, des cakes sucrés et salés. Mais aussi des ateliers ludiques de sensibilisation menés par des structures telles « Un déchet par jour » ou Atmosud. « Avec ce village, on a voulu valoriser leur énergie. Ce qu’ils ont fait n’est pas anodin », insiste Hicham Torkmani. Tellement pas anodin que le skipper marseillais Christopher Pratt – 3e de la Transat Jacques Vabre en 2021 – a fait le déplacement pour les féliciter. Et leur dire ce que la mer offre de perspectives. « Aujourd’hui, vous avez ouvert une porte. N’hésitez pas à aller plus loin. L’UCPA, la ville et tous les partenaires sont là pour vous aider à accéder à la mer, à la navigation, à avoir un parcours sportif ou professionnel lié à la mer ».

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Sur le village olympique qui les attend au Frioul, des ateliers ludiques pour parler qualité de l’air ou déchets. @MGP

 

Un moment de plaisir

Puis vient le moment tant attendu de la remise des prix. Si les South Winner Taekwondo remportent la première place, les autres ne sont pas déçus pour autant. Visage solaire, Célina, du Sel de la vie, assure être « fière d’elle et de son équipe ». Équipe qu’elle s’est évertuée à encourager à bord. De toutes ses forces. « Elle a beaucoup crié », assure une coéquipière. « J’avais la rage au ventre, confirme l’intéressée. C’était sensationnel ! »

Une joie que partagent les skippers de Team Winds, accompagnateurs des équipes lors de la compétition. Visage buriné ponctué d’une épaisse moustache, cheveux gris longs et ondulés, Daniel a trouvé l’expérience « géniale. Ils sont tous neufs, c’était un vrai bonheur. On s’est super bien entendus. Je ne sais pas s’ils ont souffert. Mais si c’est le cas, ils ont souffert en silence car personne ne s’est plaint », s’amuse-t-il.

Casquette sur la tête, Hakim, qui est venu avec La Maison des familles et des associations (14e), a lui aussi vécu une « expérience unique ! C’était un moment de vivre ensemble où il a fallu s’entraider, s’épanche-t-il, gobelet de coca à la main. Le skipper qui était avec nous a été incroyable. Il nous a donné beaucoup de confiance et de responsabilités ». De quoi confirmer son projet de passer le permis de bateau une fois soufflées ses 18 bougies.

 

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Sur le podium, tous sont fiers de ce qu’ils ont accompli @MGP

 

Envies de mer

Des envies de mer, Idriss, moniteur au sein de l’UCPA, en a vu naître tout au long des séances de préparation qu’il a assurées. « Il y en a qui veulent acheter un bateau, se lancer dans une formation de moniteur de voile, ou se réorienter dans les métiers de la mer ».

Il est plus de 18 heures quand tous embarquent sur la navette qui les ramène au Vieux-Port. À bord, Wahiba s’amuse de sa fille qui esquive ses photos. Les jeunes de l’association culturelle Bomayé ironisent sur leur performance : « Numéro 10 au moins c’est un chiffre rond », rient-ils. Beaucoup, épuisés par le vent, le soleil, l’adrénaline, s’abandonnent au bercement du bateau, la tête appuyée sur une rampe, les yeux mi-clos. Fiers, certainement. Rêveurs. Songeant peut-être aux horizons infinis que leur offre cette mer. Moins inaccessible que cela, au final. ♦

 

* Le FRAC Provence accompagne la rubrique société et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

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