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Comment rendre leur dignité aux chibanis ?

Par Nathania Cahen, le 26 mars 2021

Journaliste

Image volée dans le quartier de Belsunce @Marcelle

Arrivés pour la plupart seuls en France dans le but d’envoyer leur salaire à une famille demeurée de l’autre côté de la Méditerranée, ils ne sont pas rentrés dans leur pays une fois sonnée l’heure de la retraite. C’est en France que leurs cheveux ont blanchi. À Marseille souvent qu’ils vivent un crépuscule teinté de mélancolie et de solitude. Une vie d’abnégation et si peu de reconnaissance ! De quoi alimenter un peu plus le débat actuel sur les lois mémorielles…

Chibani est un mot de l’arabe dialectal algérien qui signifie littéralement « cheveux blancs ». On a baptisé de ce nom les immigrés maghrébins de la première génération, arrivés en France à partir des années 60 pour y travailler. Dans le bâtiment, l’industrie, l’agriculture selon qu’ils se sont installés au nord ou au sud.

 

Leur bled, le quartier de Belsunce

On les surnomme aussi les invisibles. Parce qu’ils errent entre deux rives. Sans que d’un côté ou de l’autre on ne se préoccupe de leur sort. À Marseille, ils se sont regroupés dans le quartier central de Belsunce. Un périmètre où les hôtels et pensions bon marché ne manquent pas.

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Environ 2500 chibanis vivent à Marseille @Marcelle

Pourquoi ici ? « C’est le seul quartier de Provence où on parle arabe, où on peut manger pour 2 euros, où il y a des lieux de culte, un tissu social dense, une solidarité forte », énumère Abdel-Kader Atia, directeur de l’AMPIL (Action méditerranéenne pour l’insertion par le logement), une agence immobilière sociale qui a vu le jour en 1992.
On estime qu’un peu plus de 2500 chibanis vivent à Marseille (1). Âgés de 60 à 90 ans. Parmi eux, encore plus effacées, environ 400 femmes, les chibanias.

« Ils n’ont rien demandé. On ne leur a rien demandé. Ils sont invisibles, ils meurent sans bruit, sans famille. Alors on se cotise pour leur offrir des funérailles dignes et pour envoyer le cercueil au pays, où les autorités pointent aux abonnés absents », explique le militant social.

 

50 ans en France sans parler un traître mot de français

Ils ont connu des existences en marge. Cantonnés sur un chantier, dans le périmètre voisin d’un groupe sidérurgique ou d’une exploitation agricole. « Leur seul rapport à la société française s’est souvent limité à un contremaître souvent pied-noir. Ou à un chef de chantier. Ils ont parfois passé 40 ou 50 ans en France sans en parler un traître mot », pointe Abdel-Kader Atia.

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@DR

Aujourd’hui, environ 70% d’entre eux vivent dans des foyers de la Sonacotra. Les autres dans des résidences sociales ou des chambres et appartements plus que modestes.

« Beaucoup pensaient réellement retourner au pays, relève Abdel-Kader Atia. Mais chez ceux, minoritaires, qui étaient venus avec leurs familles, les enfants ne voulaient plus repartir. Quant aux chibanis isolés qui vivaient dans des garnis ou des foyers, le seul lien avec leur famille se résumait à un mandat mensuel. De nombreuses épouses restées seules au pays se sont remariées. Les oncles et les frères y ont veillé… » Le directeur de l’Ampil se remémore un voyage plutôt triste effectué en Algérie avec une dizaine de chibanis en 1988. Ni fêtés ni attendus, beaucoup étaient revenus meurtris et malheureux. « Ce sont des exilés avant d’être des immigrés. Ils ne sont pas venus en France par choix mais par nécessité ».

 

 

Ni pensions, ni cotisations
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Des exilés avant d’être des immigrés @Marcelle

Le travail et les démarches pour leur assurer une retraite digne ont commencé dans les années 1980. « On s’est aperçu à cette période que nombre de patrons n’avaient pas payé leurs cotisations URSSAF. Ou qu’ils ne percevaient pas la pension d’ancien combattant à laquelle ils avaient droit. Ou qu’on leur faisait ouvrir un livret épargne logement à 79 ans ! », relate Abdel-Kader Atia. De nombreux chibanis se trouvaient alors dans une insécurité sociale totale.

Pire : « Dès 60 ans, ils sont cassés. 45 ans de marteau-piqueur, ça use ! » rappelle-t-il. Les pathologies qui affectent les chibanis sont multiples : diabète, cholestérol, rhumatismes, glaucomes, problèmes articulaires. S’y greffent les maux psychologiques liés à la solitude. « Mais la psychologie occidentale classique n’est pas adaptée. Il faut trouver des consultations d’ethnopsychiatrie pour comprendre leur souffrance, la remettre en perspective avec leur culture ». Une problématique au cœur d’un ouvrage peu connu de Tahar Ben Jelloun : La plus haute des solitudes. Paru en 1997, somme de témoignages recueillis lors de consultations psychosomatiques, le livre évoque la situation de ces hommes qui se sont expatriés pour vendre leur force de travail. Et se retrouvent confrontés à la misère sexuelle, la misère matérielle et la misère sociale.

 

Un accueil de jour comme un couteau suisse

Historiquement, à Marseille et Toulon, deux associations se sont préoccupées de cette population discrète et besogneuse. L’AFT (association des Français de Tunisie) et le centre social Belsunce. C’est à la fermeture de ce dernier, dont il était directeur, qu’Abdel-Kader Atia a créé un accueil de jour dans cette ruelle du 1er arrondissement.

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Abdel-Kader Atia @Marcelle

Les chibanis (mais pas seulement) y trouvent un travailleur social, un infirmier et un agent administratif pour les accompagner dans l’accès à leurs droits. Et puis des animateurs en charge du lien social, qui mettent sur pied des respirations, comme une séance de cinéma ou une balade en Camargue (avant le Covid).

La malnutrition fait évidemment partie du tableau. Alors une cafétéria sociale a été créée pour proposer notamment un petit-déjeuner consistant tous les matins dès 7 heures. « De quoi tenir jusqu’au soir » pour 200 à 300 personnes. Pendant le confinement, un panier-repas s’y est substitué. Il y a aussi des bons pour des repas à prendre dans une poignée de restaurants du voisinage, un pressing a vu le jour, un service douche au Hammam Sultan (créé par des Arméniens en 1936). « Et puis nous sommes allés vers eux, dans les meublés, dans les foyers. Pour parler. Vérifier leur santé, leur moral. Leur expliquer le pilulier… »

 

Inclusion numérique
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Dix ordinateurs pour combler la fracture numérique @ampil

Plus récemment, un atelier a été monté pour lutter contre la fracture numérique. Un petit parc de dix ordinateurs, et pour chacun des chibanis qui viennent à l’atelier, une adresse mail et une clé USB. Le tout encadré par un webmaster, une assistante sociale et un médiateur accompagnateur. Et comme le directeur de l’Ampil et son équipe ont bien assez de boulot comme ça, et pas toujours le temps d’écrire le courrier aux familles, les visio-conversations ont été instaurées. « Voir sa famille à l’écran, discuter en direct a été un choc pour certains ! Cela a même pu, parfois, rapprocher. »

Il faudrait aussi parler des veuves de chibanis, qui n’ont pas le moindre droit. Devenues pour certaines, des « grands-mères qui marchent », surnom de ces prostituées âgées que l’on peut croiser dans le quartier.

« On a milité pour une carte de séjour permanente qui comprenne un accès aux soins. Il manque un service social dédié, soupire Abder-Kader Atia. Tant reste à faire… » ♦

 

(1) Selon un rapport d’information parlementaire, conduit par le député des Hauts-de-Seine Alexis Bachelay en 2013, les chibanis de plus de 65 ans résidant en France étaient au nombre de 229 000, femmes et hommes. Parmi eux, 67% de Maghrébins, mais également des ressortissants de pays de l’Afrique subsaharienne — Sénégal et Mali principalement.

 

Bonus
  • Regarder le documentaire « Perdus entre deux rives, les chibanis oubliés » – Il a été réalisé par Rachid Oujdi en 2014. Le synopsis : Ils s’appellent Abdallah, Ahmou, Mohamed, Ramdane, Salah, Sebti, Tahar. Ils sont venus d’Algérie, entre 1951 et 1971, seuls, pour travailler en France. Ils prévoyaient, un jour, de repartir au Pays. Les années se sont écoulées, ils sont maintenant retraités. Ils sont toujours là. Ils ont migré d’une rive à l’autre de la Méditerranée sans mesurer vraiment la rupture que cela allait provoquer.

Lire le livre « La double absence » d’Abdelmalek Sayad. Sur les contradictions inscrites dans la condition d’immigré : absent de sa famille, de son village, de son pays, et frappé d’une sorte de culpabilité inexpiable, mais tout aussi absent, du fait de l’exclusion dont il est victime, du pays d’arrivée, qui le traite comme simple force de travail.(2014. Ed Points -Essais)

Comment rendre leur dignité aux chibanis ?« D’une rive à l’autre – des vies fragiles » de Kamar Idir. Photographies et recueil de paroles d’exilés. Ed la FRACHI.

« Les Dames de l’exil ». Ouvrage collectif sur les chibanias. Ed la FRACHI.

 

  • Écouter le podcast des « Passerelles sonores ». Imaginé par le Mucem et l’association Ancrages, ce projet propose un dialogue entre les générations et les répertoires. Depuis septembre 2020, un groupe de jeunes marseillais va à la rencontre des habitants de Belsunce pour échanger sur leurs héritages culturels et musicaux. Conçue autour de l’exposition L’Orient sonore, cette action fait écho au travail d’Ancrages portant sur la valorisation et la transmission des patrimoines immatériels des migrations.

 

 

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