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Constructa : RSE ou greenwashing ?

Par Marie Le Marois, le 11 octobre 2022

Journaliste

La Tour La Marseillaise, imaginée par l’architecte Jean Nouvel, a été réalisée par le Groupe Constructa. @Constructa

La Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est une démarche désormais nécessaire mais complexe. Parfois méconnue ou utilisée de manière trompeuse pour ‘’verdir’’ l’entreprise. Nous avons proposé à notre parrain le groupe Constructa, spécialisé dans les services immobiliers, de se soumettre à notre audit. Pour cerner concrètement ses actions, mais aussi les freins et les écueils de sa démarche.

 

Avant de lancer son plan RSE, au printemps 2022, Constructa l’a mûrement réfléchi. Pas question en effet de bâcler cette démarche incontournable aux yeux de Marie-Victoire Pietri, directrice en charge de ce volet. Pas question non plus de verser dans le ‘’greenwashing’’, qui utilise l’argument écologique de manière trompeuse pour améliorer l’image de l’entreprise. D’ailleurs, si Jean-Baptiste Pietri, président du groupe familial, soutient la dynamique de sa sœur, c’est avec un seul mot : sincérité.

Dès 2018, celle qui navigue entre les deux sièges du groupe, Paris et Marseille, planchait déjà sur des projets environnementaux. Une simple continuité pour Constructa qui, assure- t-elle, a mené une politique RSE avant l’heure (voir actions citoyennes). 

 

  • La RSE est l’intégration volontaire par les entreprises de préoccupations sociales et environnementales à leurs activités commerciales et leurs relations avec les parties prenantes.. Plus d’infos ici.

 

Mesurer le bilan carbone du groupe

Marie-Victoire Pietri
Marie-Victoire Pietri, directrice RSE du groupe Constructa

Cette humaniste, qui ouvre ses portes aux jeunes des quartiers prioritaires pour qu’ils puissent apprendre à nager (voir mécénat), envisage un temps des projets autour de la préservation de l’eau – élément avec lequel le groupe a tissé un lien particulier (bonus). Mais la mort de son père, fondateur de la société en 1964, puis le confinement y mettent un coup d’arrêt. 

Elle prend un nouveau virage en s’adjoignant l’expertise d’une agence de conseil qui aide les entreprises à réduire leurs émissions carbone. Inuk, basée à Paris, souligne que ce n’est pas la préservation de l’eau qui « aura le plus d’impact sur la réduction de CO2 », rapporte Marie-Victoire Pietri. Loin de s’arrimer à cet écueil, elle accepte de « mettre les choses à plat », poursuit-elle dans la salle de réunion vitrée, au 27e étage de la Tour La Marseillaise signée Constructa.

Première étape : mesurer le bilan carbone du groupe en 2021, « pour comprendre comment agir dessus et évaluer notre impact ». Le bilan global, c’est-à-dire avec les quatre métiers du groupe, est prévu, lui, pour l’année suivante.

 

Six tonnes de CO2 par employé

émissions de GES directes et indirectes @Territoires climat Ademe

Les experts d’Inuk réalisent un « travail de titan ». Ils passent au crible le quotidien, au travail, des 200 collaborateurs du groupe – déplacements, alimentation, achat… Et mesurent les émissions de GES directes et indirectes, selon les critères du protocole international GHG Protocol (Greenhouse Gas Protocol) répartis en trois catégories : Scopes 1, 2 et 3. La part la plus importante provient des services achetés (63%), suivie des pratiques du quotidien (21%).

Le bilan s’élève à 1185 tonnes de CO2, soit environ six tonnes par employé. Pas question toutefois pour la directrice de la RSE de mener le changement tambour battant. Aux gros objectifs irréalistes, elle préfère la stratégie des petits pas. « Je n’ai pas honte car, au moins, ils sont bien ancrés dans le sol », sourit-elle. Cette persévérante souhaite en effet « faire vraiment les choses », « ne pas céder aux sirènes » du greenwashing. Et « ajuster » au besoin le plan. Objectifs : 10, 40 et 65% de réduction à horizon 1, 5 et 10 ans.

 

Changer les pratiques sans être intrusif

Finalisé en décembre 2021, le plan est partagé avec les collaborateurs quatre mois plus tard. Là aussi, la gouvernance de Constructa (dix personnes) a pris le temps. Il fallait débattre des priorités, définir les objectifs. Également trouver la bonne pédagogie pour changer les pratiques sans être intrusif. Il ne s’agit pas, par exemple, de demander d’arrêter la viande. Mais de sensibiliser au fait que l’élevage est un des secteurs les plus émetteurs de GES (Gaz à effet de serre). En revanche, la direction a prévu de supprimer toute pièce contenant du bœuf dans ses prestations traiteur.

 

Trois axes de réduction 

Fask Academy
Constructa aimerait réaliser ses Tote Bags avec la Fask Academy, école de confection textile qui a ouvert ses portes dans les quartiers Nord de Marseille. @Fask Academy

Les pistes de réductions reposent sur trois axes. Avec, pour chacun, des objectifs progressifs (bonus). Le premier est de travailler avec des partenaires et prestataires engagés dans une stratégie bas-carbone. Le second, de sensibiliser à des pratiques plus durables. Partager, par exemple, les documents en digital et non plus imprimés, comme un programme immobilier qui se feuillette en ligne avec flipbook. Et si vraiment un collaborateur a besoin des services d’un imprimeur, « ce sera à moins de 10 kilomètres, avec du papier recyclé et recyclable. Et, de préférence, avec des entreprises dinsertion, telles que les Esat (Établissement d’aide par le travail pour les personnes en situation de handicap NDLR) », ajoute Léa Levkovetz, directrice de la communication. 

Cette enthousiaste pense également relocaliser les ‘’goodies’’ « plutôt que de les faire fabriquer à l’autre bout du monde ». Elle aimerait, par exemple, des tote bags réalisés en coton bio par la FASK Academy dans les quartiers nord de Marseille. « À trois kilomètres de chez nous ».

 

♦ Supprimer 30 emails équivaudrait à économiser 24 heures de consommation d’une ampoule, selon Cleanfox

 

Challenge Mão Boa 

Ecogine
Pour chaque recherche effectuée sur Ecogine, des associations à but environnemental sont soutenus financièrement

Pour sensibiliser les collaborateurs aux bonnes pratiques, la direction a publié un guide interne. Éteindre la télévision de la salle de réunion laissée en veille, débrancher les chargeurs à la fin de leur utilisation, éviter les envois de pièces jointes et vider régulièrement sa boîte mail, utiliser  »mes favoris » pour naviguer sur Internet, tester des moteurs de recherche alternatifs et plus écologiques comme Ecogine ou Lilo.

Elle utilise également les services de Mão Boa. Cette plateforme digitale marseillaise permet de mobiliser les collaborateurs et de les informer sur les différents enjeux écologiques, comme la pollution digitale. Mais aussi d’organiser des défis pour créer une émulation et mesurer leur impact direct en termes d’émission de CO2 évité. Le premier temps fort portera sur le numérique avec trois challenges (bonus).

 

  • (re)lire notre article sur Mão Boa ici

 

Encourager des mobilités plus durables

80% des collaborateurs passent plus de trente minutes dans les transports. Pour améliorer ce poste, Constructa mène un plan de mobilité durable. Elle va négocier avec les propriétaires des parkings la pose de bornes électriques pour vélos, trottinettes et voitures. Changer d’ici un an sa flotte de voitures pour être en 100% hybride, voire l’électrique – « même si ce n’est pas la solution écologique, c’est mieux que le gazole », précise Léa Levkovetz. La direction a également lancé une application de covoiturage interne qui ne rencontre pas, pour l’instant, un franc succès.

 

Et le béton ?

RSE ou greenwashing ?
La Porte Bleue @Constructa Les Editeurs Urbains

Les quatre métiers du groupe de services immobiliers (promotion immobilière, gestion d’actifs, vente de produits neufs et gestion de portefeuilles) ayant leurs spécificités, la direction adapte ensuite sa politique RSE « pour vraiment incarner les sujets », insiste Marie-Victoire Pietri qui rappelle le contexte. Les secteurs du bâtiment et de l’immobilier représentent près de la moitié de leur consommation d’énergie finale et 30% des émissions de gaz à effet de serre (GES) en France. Ils ont donc un rôle clé à jouer dans la transition bas carbone.

Ainsi sur le volet promotion immobilière, les ‘’éditeurs urbains’’ doivent calculer le bilan carbone de leur opération « pour cerner les impacts négatifs, identifier les leviers et agir ». Ce dispositif (appelé ‘’la calculette urbaine impacte’’) est « un peu à la manière d’un Yuka de l’immobilier pour connaître, en toute transparence, l’empreinte environnementale des projets, l’analyser et pouvoir ainsi la diminuer », ajoute la directrice de la communication.

 

 

Régénération urbaine

mobilité douce
Parmi ses pistes de réduction d’émissions de CO2, Constructa s’oriente vers la mobilité douce.

La partie gestion d’actifs – Constructa gère 460 immeubles pour le compte de tiers, proposera dès novembre 2022 des ‘’mandats responsables’’ : amélioration de la performance énergétique des bâtiments, utilisation de produits nettoyants écologiques, encouragement à la mobilité douce pour les occupants…

La partie vente de produits neufs vise à « rendre accessible le ‘’ bien loger’’ en baissant les prix de nos honoraires pour des programmes d’accession sociale à la propriété ». Enfin, le métier de gestion de portefeuilles propose des produits vertueux qui, par exemple, « œuvrent pour la régénération urbaine comme la Zéro artificialisation nette (ZAN) des sols ».

 

Un élément de résistance forte

Faire accepter le plan RSE aux collaborateurs n’a pas été évident. Comme dans de nombreuses entreprises, la résistance aux changements est forte. Certains peuvent percevoir le plan comme une contrainte, voire une punition. Parfois même une réalité qu’ils ne souhaitent pas voir, « en associant RSE et fin du monde », décrypte Léa Levkovetz. Qui plus est, il alourdit le bilan financier.

En effet, pas d’échappatoire possible pour les promotions immobilières : la ‘’Calculette urbaine impact’’ indique « quand ça va ou ça ne va pas » à propos des émissions de GES. Et au début, forcément, « ça ne va pas », souligne Marie-Victoire Pietri. 

 

Mais aussi une prise de conscience 

sécheresse historique
La sécheresse historique de l’été 2023 a favorisé un réveil écologique.

Le plan RSE, mesuré tous les deux ans par Inuk, récolte de plus en plus d’adhésions au sein du groupe. Il est certain que le fait qu’il soit porté par une actionnaire y contribue pour beaucoup. Mais la bascule remonte à cet été, avec une prise de conscience écologique à la suite de la sécheresse et de l’épuisement des ressources en eau.

La sobriété n’est plus une lubie mais une réalité à laquelle les salariés ne peuvent plus se dérober. Preuve en est : lorsque les collaborateurs ont appris la baisse significative du chauffage dans leur bureau cet hiver – 19° au lieu de 21° les années précédentes -, ils ont bien réagi. 

 

 

Un outil de compétitivité

À la faveur de l’action de Marie-Victoire Pietri, de plus en plus de clients souhaitent désormais des propositions intégrant un volet RSE. La directrice estime qu’« un tiers des consultations concernant la gestion des actifs porte sur ce point ». Tout le travail souterrain qu’elle mène depuis 2018, si décrié, est devenu un atout, voire un outil de compétitivité.

Alors oui, la RSE a un coût. Mais la direction l’accepte, « nous avons même désormais une ligne dédiée dans notre budget annuel ». Car, au-delà des convictions, elle est désormais « une composante du business ». Un impératif. ♦

Nos soutiens 9parraine la rubrique « Environnement » et vous offre la lecture de cet article *

 

Bonus

[pour les abonnés] – La bio de Marie-Victoire Pietri – Fondation Marc Pietri – Constructa au fil de l’eau – Les objectifs en bilan carbone – Le challenge Māo Boa –

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