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Sauver les fermes avec Terre de Liens

Par Marie Le Marois, le 30 novembre 2022

Journaliste

@Terre de Liens

La France perd en moyenne 200 fermes par semaine. Face à cette réalité, l’association Terre de Liens sanctuarise les surfaces agricoles grâce à l’épargne des citoyens. Et y installe durablement des paysans, engagés dans une agriculture bio, de proximité et à taille humaine. Parmi eux, Franck Sillam à Aubagne, dans les Bouches-du-Rhône.

 

circuit court
La Ferme des Roselières distribue ses légumes en circuit court : vente à la ferme, Amap et marché de la Plaine à Marseille. @Marcelle

Il a les mains terreuses et les traits tirés. Franck Sillam consacre près de 70 heures par semaine à sa Ferme des Roselières – quatre hectares -, sans laisser poindre de lassitude. « Être maraîcher n’est pas un travail, c’est une vie », confie-t-il, tout en répartissant ses légumes pour les distribuer en circuit court (voir bonus).

Son métier a du sens pour lui. Il maintient des terres agricoles en zone périurbaine, préserve la biodiversité et génère des emplois. De surcroît, il permet aux citadins d’accéder à une alimentation locale et de qualité. « Avec 1,5 ha, je nourris plus de 200 familles par semaine », explique fièrement ce passionné. Avant d’ajouter : « Si tout le monde produisait selon notre modèle, on pourrait nourrir la population en grande partie ».

 

Installation de l’ex épidémiologique en 2017

Franck Sillam
Franck Sillam de la Ferme des Roselières, 4 hectares de terres nourricières. @Marcelle

La Ferme des Roselières est en territoire périurbain, à Aubagne, ville de près de 48 000 habitants. Une partie des terres se situe à la lisière d’une zone industrielle sur laquelle les grandes enseignes cherchent à s’étendre. Sans Terre de Liens, jamais les surfaces agricoles n’auraient été préservées. Jamais Franck Sillam n’aurait pu s’installer. C’était en 2017. 

L’épidémiologiste vient alors de terminer sa conversion agricole. Et cherche des parcelles. Trois se profilent, « quasi contiguës ». La première, une friche, appartient à une enseigne d’hypermarché qui n’a pas eu l’autorisation de s’agrandir (mais qui conserve le terrain en cas de changement du PLU). La Métropole Aix-Marseille est propriétaire de la deuxième. La troisième est détenue par un particulier, qui la propose hors de prix. « 85 000 euros pour 4 960 m2, trop cher pour un primo-arrivant. Normalement, c’est 10 000 euros le prix de l’hectare à Aubagne et c’est déjà cher ! »

 

Terres de liens, qui fête ses 20 ans en 2023, a déjà préservé 294 fermes d’une disparition programmée, dont 21 en PACA. 700 agriculteurs y sont installés durablement (d’une même ferme peuvent dépendre plusieurs agriculteurs).

 

Forte pression foncière en zone périurbaine

courges
La Ferme des Roselières produit différentes courges. la meilleure ? La Shiatsu. @Marcelle

En effet, à Aubagne, les terres agricoles connaissent une forte pression foncière qui fait grimper les prix et rend difficile l’installation d’agriculteurs. Franck Sillam aurait pu se contenter des deux premiers terrains. Mais, avec l’hypermarché, son bail est précaire – six ans, renouvelable une fois. Il ne peut pas prendre ce risque compte tenu des investissements engagés.

Autre raison : il souhaite produire près de 60 légumes différents dans l’année, en rotation culturale (les cultures s’échelonnent sur une même parcelle : salades puis melon et ainsi de suite). Pour ne pas appauvrir les sols et, surtout, éviter que les prédateurs ne s’y installent, il a besoin de doubler sa surface. Ainsi sa terre peut se reposer entre deux rotations.

 

♦ (re)lire Les bienfaits de l’alimentation bio prouvés par la science

 

Les terres agricoles sanctuarisées

Terre de Liens 50 000 hectares de terres fertiles
50 000 hectares de terres fertiles disparaissent sous le béton chaque année en France. C’est l’équivalent d’un terrain de foot toutes les 7 minutes (rapport ici) @Terre de Liens

Ce natif de l’Essonne connaissait le mouvement Terre de Liens. Il faisait même partie des donateurs lorsqu’il était encore épidémiologiste à Marseille, partant du principe que « nous sommes tous responsables de la disparition des terres agricoles ». 

La rencontre a vraiment eu lieu lors de la projection du film ‘’Faim de Terre’’, une enquête locale sur l’artificialisation des sols et, avec elle, la disparition des terres – l’équivalant de la ville de Marseille tous les trois ans. Les terres maraîchères sont petit à petit grignotées pour construire des maisons. Donc des routes, des parkings, des zones commerciales… À l’issue de la projection, il explique sa problématique d’achat des parcelles et Terre de Liens s’en porte aussitôt acquéreur. L’association achète, via sa foncière, les 4 960 m2 et les loue à Franck, « environ 600 euros par an ». Avec les trois parcelles (voir montage dans bonus), le néo-paysan constitue ainsi une ferme de deux hectares de terre riches en nutriments.

 

♦ Lire aussi : « Plouc Pride », le livre qui réhabilite la France rurale

 

…grâce à l’argent des citoyens

Ferme des Roselières
Rangées de poivrons @Marcelle

La Ferme des Roselières est l’une des quatre fermes Terre de Liens à Aubagne et des 294 qui parsèment la France L’association les a acquises grâce au capital accumulé par sa foncière (125 millions d’euros aujourd’hui). Cet investissement solidaire, qui compte 13 000 épargnants, est ouvert à tout citoyen souhaitant placer son épargne dans un projet ‘’à haute valeur sociale et écologique’’ (voir bonus). Le minimum ? « La valeur d’une action à 104 euros », précise Joël Guitard, coprésident de Terre de Liens PACA. 

Pour ce bénévole, chimiste à la retraite et « citoyen touché par le défi à relever », impliquer les citoyens dans la protection des terres agricoles représente une vraie innovation. « Elle relevait auparavant uniquement de la responsabilité des agriculteurs ».

 

♦« La terre nous nourrit, il faut protéger cette ressource épuisable qui est en plus un bien commun », Joël Guitard, coprésident de Terre de Liens PACA.

 

Lien avec la terre mais aussi le consommateur

Carte des 294 fermes de Terre de Liens
Carte des 294 fermes de Terre de Liens @Terre de Liens

Les 294 fermes de Terre de Liens répondent à la charte : une activité agricole à taille humaine, conduite en agriculture bio et de proximité. L’association tient à  « créer un lien avec la terre, mais aussi entre producteur et consommateur », insiste Joël Guitard. Franck Sillam, par exemple, distribue ses légumes directement à la ferme, au marché à Marseille et dans deux AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne – voir bonus). Cet humaniste offre par ailleurs des produits à des épiceries solidaires, permettant de rendre accessible le bio.

Son contrat, comme tous ceux de Terre de Liens, est un bail rural environnemental (BRE). Ce bail locatif permet à l’agriculteur de jouir des terres sans limitation de durée, à condition de libérer la ferme lorsqu’il mettra fin à son activité agricole ou en cas de non-respect des clauses du bail. Il peut de son côté le rompre à tout moment. Sans mettre en péril l’équilibre de la foncière car elle retrouve toujours un repreneur. « Nous avons même plus de demandes que de terres », souligne Joël Guitard.

 

2/3 des terres libérées par les agriculteurs retraités agrandissent les fermes voisines, réduisant ainsi les terres disponibles pour de nouvelles installations paysannes. Cette concentration favorise  »une agriculture industrielle et chimique, visant une production maximale au détriment de la biodiversité » – ‘’Hold-Up sur les terres’’.

 

Une sélection des paysans rigoureuse

Terre de Liens retraite
Le grand défi ? « 50% des agriculteurs partiront bientôt à la retraite avec le risque que leur ferme soit découpée en petits bouts et vienne agrandir de grosses exploitations voisines » – Joël Guitard @Sandrine Mulas

Le profil des fermiers Terre de Liens est en majorité celui de Franck Sillam : des porteurs de projet ne provenant pas du monde agricole. Joël Guitard les appelle ‘’les bifurqueurs’’ (60% des candidats à l’installation). « Ils veulent travailler la terre, ont les compétences, mais ne possèdent pas de capital ».

D’ailleurs, la moitié des candidatures ne sont pas retenues. « Ces personnes ont envie, mais n’ont pas conscience des difficultés engendrées par le métier. Leur projet est de l’ordre du fantasme », insiste cet Arlésien. Il y a ensuite une deuxième sélection et un entretien individuel. Ces étapes sont importantes « car c’est l’argent de l’épargnant et l’idée n’est pas d’envoyer les postulants au casse-pipe ». Effectivement, l’association essuie peu d’échecs, « on les compte sur les doigts d’une main ».

 

♦ Le nombre d’agriculteurs continue de baisser en France : 4 millions en 1960, 1,6 million en 1982, 400 000 en 2019 (INSEE). Idem pour les exploitations agricoles : 490 000 en 2010, 390 000 en 2020 (Agreste / Graphagri 2021). Les raisons ? L’augmentation de la taille des exploitations et l’artificialisation des terres en zones périurbaines. Lire le sujet brulant du Vallon des Hautes Douce, dernière terre agricole du 11e, à Marseille, vendue aux enchères comme terrain à bâtir à des promoteurs.

 

Aider les fermiers en difficulté

Faire Pousser des fermes
@Terre de Liens

Il arrive que des agriculteurs fassent appel à l’association alors qu’ils sont déjà installés. Ce fut le cas, par exemple, d’un maraîcher locataire dont le propriétaire vendait les terres. « Nous nous sommes portés acquéreurs, confortant le paysan déjà installé », détaille Joël Guitard. Autre cas de figure de « confortement » : un arboriculteur qui rencontrait des problèmes de trésorerie. « Nous lui avons racheté la moitié de sa propriété ». 

Terre de Liens trouve des solutions sur-mesure pour protéger les terres agricoles. Mais aussi accompagner les fermiers en difficulté, notamment psychiques (Joël Guitard évoque les suicides), et leur « éviter de mettre la clé sous la porte ». Enfin, l’association permet de créer du lien entre les agriculteurs, souvent isolés. Il cite la proximité des quatre fermes d’Aubagne, qui permet aux agriculteurs de s’entraider et mutualiser leurs compétences. Et donne l’exemple de Franck Sillam qui partage « ses nombreuses recherches ».

 

 

Un cercle vertueux

En effet, avec son approche scientifique, ce quadra conçoit des techniques agricoles respectueuses de l’environnement. Il a notamment mis au point une serre bioclimatique qui stocke la chaleur durant le jour et la restitue la nuit. Sans chauffage ni panneau solaire. La Ferme des Roselières, outre nourrir les sols et les hommes, permet à son paysan de vivre décemment. Et sans subventions.

Son rendement est tel que Franck Sillamn a pu acheter, à trois kilomètres des premières parcelles, deux hectares à un particulier. Il a ainsi doublé sa surface. Et embauché deux salariés.

Le Fonds Épicurien, parrain de la rubrique « Alimentation durable », vous offre la lecture de cet article mais n’a en rien influencé le choix ou le traitement de ce sujet. Il espère que cela vous donnera envie de vous abonner et de soutenir l’engagement de Marcelle *

 

Bonus

[pour les abonnés] – Terre de Liens, réseau associatif, foncière investissement solidaire et fondation – Comment Franck Sillam a pu constituer sa ferme – Le bail rural environnemental – des couveuses de fermes-

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