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[Série] Pollution de l’air #2 Peut-on se fier à AtmoSud ?

 

Par Olivier Martocq, journaliste

Nous sommes une dizaine de coureurs du club Endurance Passion 13 inscrits au marathon d’Édimbourg fin mai. L’entraînement intensif prévoit quatre sessions hebdomadaires avec notamment des « fractionnés » et des « seuils », c’est-à-dire des courses au maximum de ses possibilités, souffle et cœur à la limite de l’affolement. À Marseille, nous sommes les rois de la Corniche. La nouvelle piste cyclable a libéré de l’espace. Certes les voitures sont à touche-touche mais il y en a forcément moins puisque les voies ont été divisées par deux. Et puis les cartes d’AtmoSud – l’organisme de surveillance de la qualité de l’air- sont en jaune en ce moment. Bref, la pollution de l’air est le cadet de nos soucis. Fatale erreur !

 

Quitte à faire confiance autant aller voir sur le terrain de quoi il retourne. Tout commence bien, AtmoSud ouvre ses portes sans difficulté aux journalistes, ce qui apparaît comme un gage de transparence peu répandu dans ce type d’organismes sensibles. L’association, agréée par le Ministère de l’Environnement, est installée dans un banal immeuble de bureaux de la rue Paradis, un peu décevant. Rien de spectaculaire, pas de vidéo en direct, pas d’écrans tactiles XXL avec des compteurs et le défilé en boucle des données recueillies par les capteurs répartis dans la ville. C’est fonctionnel et sobre. Des ingénieurs s’affairent devant des ordinateurs tout ce qu’il y a de plus classique. Ces spécialistes travaillent dans leurs champs de compétences et alimentent notamment en temps réel le site internet ouvert au public.

 

Trop d’infos pour noyer l’info ?

Sur le site d’AtmoSud figurent énormément d’informations, y compris sur les différents comités et les personnalités composant le conseil d’administration. Preuve s’il en est « qu’il n’y a rien à cacher ». Trois rubriques en particulier s’adressent au grand public : « Comprendre l’air », « Agir » et surtout « L’air de ma région/ département/ ville ». Premier sujet d’étonnement du quidam moyen que je suis, « Comprendre l’air » compte 16 thématiques donnant chacune lieu à des études, des généralités sur les multiples polluants, leur dangerosité potentielle etc… Un condensé de Wikipédia, dont le premier mérite est de nous épargner des recherches fastidieuses sur le Net. AtmoSud l’a en quelque sorte digéré pour nous. Pourquoi pas ! Même si elle croule aussi sous les onglets, la rubrique « Agir » est de prime à bord plus intéressante. Le lecteur pense qu’il va aborder dans le détail les politiques menées pour lutter contre les diverses pollutions longuement explicitées précédemment.

 

En dépit du concret

D’autant que des sujets polémiques comme l’impact des ferry et navires de croisières y sont traités* (bonus). On apprend ainsi qu’une étude est en cours sur Marseille, Nice et Toulon. On comprend avec un graphique que sur le total des émissions d’oxyde d’azote, de dioxyde de soufre et de particules fines, les émissions du trafic maritime sont importantes, notamment pour les deux premiers polluants puisqu’elles atteignent des seuils de 40 à 51%. On découvre également qu’un plan de surveillance de ces trois ports est en cours (2018-2021). C’est cette étude qui a permis de tirer les chiffres du fameux diagramme. Et puis ? Plus rien ! Le langage devient abscons et politiquement correct, noie le lecteur dans des phrases types du genre : « AtmoSud a défini un programme de surveillance des Ports, en concertation avec les acteurs, sur la période 2018-2021. Le but est de poser un diagnostic précis pour les populations les plus concernées et d’apporter les éléments d’aide à la décision aux acteurs pour renforcer leurs actions ». Rien de concret. Des renvois sur des données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Des généralités sur des associations mobilisées qui se sont emparées de la question et font pression sur l’opinion public. Bref AtmoSud, contrairement à ce que je pensais, n’émet aucun avis. Ne propose aucune solution. Ne soumet pas aux pouvoirs publics les mesures à prendre.

 

AtmoSud, ce n’est pas l’ARS !

[Série] Pollution de l’air #2 : Peut-on se fier à Atmosud ? 2L’Agence Régionale de Santé (ARS) a été mise en cause dernièrement dans plusieurs dossiers, les enfants nés avec des malformations ou les cancers plus élevés dans la population qui réside aux abords de grands centres industriels, comme Fos-sur-Mer. Mais on découvre que, dans la plupart des cas, elle avait attiré l’attention de ses autorités de tutelle par des notes confidentielles ; on a par exemple découvert avec l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne que l’ARS avait signalé deux ans avant le drame l’inefficacité du service de la mairie en charge de la détection des immeubles insalubres. Et une fois l’affaire portée sur le devant de la scène médiatique, l’ARS creuse les dossiers. Je pensais qu’AtmoSud était un organisme du même type. D’autant qu’à chaque alerte déclenchée par la Préfecture quand les seuils de pollution de l’air sont dépassés, l’agence est systématiquement citée puisque les actions prises sont fonction des chiffres qu’elle communique. Erreur !

 

Le recueil et la qualité des données !

C’est l’objet de la rubrique « l’air de ma région/ département/ ville », également accessible depuis la page d’ouverture. Là, chaque jour, grâce à une carte, le citoyen peut connaître la réalité de la pollution. Un dégradé de couleur de vert à rouge indique la situation par rapport aux normes de l’OMS. En creusant un peu, on découvre avec surprise qu’une ville comme Marseille ne dispose que de sept stations pour récupérer les données. La plus importante est située au Palais Longchamp : c’est-à-dire en hauteur et dans un parc, donc assez loin des émissions de particules fines générées par les pots d’échappement, les pneus et les freins. Les autres capteurs en revanche ont été disposés le long d’un important axe routier, le boulevard Sakakini. Au cœur de la pollution automobile pour le coup. Outre le nombre de capteurs ridiculement faible, le choix des emplacements pose question. Les installer sur le principal axe routier confirme des données évidentes. En placer dans les calanques, sur la corniche ou à l’Estaque permettrait en revanche d’alerter la population sur l’état réel de la pollution car dans ces zones normalement sous le vent ou sans voitures, elle devrait être faible. Or, selon les spécialistes comme Victor Hugo Espinosa, président de la fédération L’Air et Moi, cela n’est pas le cas. Des applications existent pour donner la qualité de l’air en temps réel, où que l’on se trouve. Déployer un tel système aurait un coût financier marginal mais politiquement élevé car le citoyen effaré par les chiffres demanderait forcément des comptes.

 

Peut-on se fier à AtmoSud ?

[Série] Pollution de l’air #2 : Peut-on se fier à Atmosud ? 3Nicolas Sarkozy pour mettre fin à la polémique sur les risques de tumeurs du cerveau liés aux ondes des mobiles avait brandi son téléphone devant des journalistes en assurant : « je l’utilise 18 heures par jour. Vous croyez que je suis suicidaire ? ». Dans la même veine rhétorique, un élu du premier cercle de la mairie m’a tenu ce propos. « J’habite dans le 8e. J’ai des enfants. Je cours trois fois par semaine sur la Corniche, tu crois vraiment que si c’était aussi pollué que ça je continuerais ? ». La réponse, hélas, est oui ! Avec mes potes d’Endurance Passion 13, on sait qu’en courant on inspire 10 fois plus d’air qu’en marchant. On sait qu’il faudrait se forcer à inspirer par le nez pour que nos vibrisses – les poils à l’intérieur des narines – servent de filtres pour les particules fines mais on ne le fait pas car c’est plus difficile que par la bouche. On sent physiquement cette pollution qui parfois nous donne mal à la tête. On sait que les PM 25 (cf le premier opus de la série Pollution de l’air) doivent commencer à noircir nos poumons et s’insinuer dans notre sang. Et pourtant…on court toujours !

Alors concernant la question posée en titre – Peut-on se fier à AtmoSud ? -, la réponse est oui pour la qualité et l’analyse des données ainsi que l’intégrité des chercheurs. En revanche, sur la réalité de la pollution de l’air, l’ambiguïté est de mise pour un organisme au budget annuel de six millions d’euros, financé à parts égales par l’État, les collectivités territoriales et…les industriels. Autrement dit, par les pollueurs et ceux qui sont chargés de les contrôler. ♦

 

Bonus

  • Concernant la pollution des navires. En avril 2019 toujours pas de bilan annuel 2018 sur Marseille. Quant à celui de 2017, le résumé livré au grand public quand on clique sur la carte laisse pantois : « La qualité de l’air s’améliore en 2017, conforme à la tendance générale observée depuis plus de 20 ans. Cependant, les lignes directrices de l’OMS sont encore dépassées dans des zones où vivent plus de 2,3 millions de personnes et les franchissement des Valeurs Limites de protection de la santé touchent près de 145 000 personnes dans la région. Tous les moyens sont nécessaires pour améliorer la qualité de l’air : améliorations technologiques, aménagement et révision des transports et de l’urbanisme, économies d’énergie, adaptation des comportements individuels »…  

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