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Sonia fait la clown à l’hôpital

Par Nathania Cahen, le 17 octobre 2022

Journaliste

Lola La Pulpa et Sylvestre Compresse au chevet d'un petit malade ©Sylvie Biscioni

Depuis dix ans, Sònia Pintor i Font a rejoint la formidable famille du Rire Médecin. À raison de quatre ou cinq journées par mois, elle parcourt les étages de l’hôpital d’enfants La Timone, à Marseille. Elle est alors une Lola la Pulpa burlesque, qui derrière les grimaces et facéties ne prend pas son rôle à la légère…

 

Lola la Pulpa a la tête toute fleurie, porte un boléro jaune, une robe vintage et une grosse culotte rouge qu’elle offre à tous les regards. « Une très grosse culotte parce qu’elle est trèèèès culottée », précise Sònia Pintor i Font. Les journées passées à l’hôpital auprès des petits malades sont  pour elle très précieuses : « Je me sens utile, je participe à quelque chose. J’apporte un peu de joie et un peu d’air dans un quotidien pas drôle, parfois dur ».

 

Chaque tournée est un saut dans l’inconnu

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Avant d’enfiler le costume et de déambuler dans les étages, l’indispensable brief avec les soignants ©Sylvie Biscioni

Une journée de clown à La Timone ne s’improvise pas. D’abord récupérer la feuille de relève dans la loge du Rire Médecin, puis brief avec les soignants. « Rien n’est laissé au hasard. Pour chaque jeune patient à visiter, nous connaissons le prénom, l’âge, la pathologie, l’état du jour, s’il existe un contexte social particulier, si l’enfant est sourd ou aveugle…, explique l’artiste. Cela sous le sceau du secret médical, évidemment ».

Toutes ces infos transmises, la tournée peut démarrer, en binôme toujours – avec Molette, Prudence, Celsius ou encore Sylvestre Compresse. « Un grand saut dans l’inconnu, on ne sait jamais ce qui va arriver, on marche sur des œufs ». D’une chambre à l’autre, l’improvisation prévaut : « On voit comment réagit l’enfant, comment interagir avec ses parents, ou les soignants s’il s’en trouve dans la pièce. On capte, on ressent s’il faut passer du temps ou s’éclipser discrètement. Parfois ça tourne à la folie, on chante, on crie, on fait des batailles d’eau… » Mais il arrive que les clowns se heurtent à un NON. « Mais nous, on comprend très bien ce non. Les petits malades ne peuvent pas dire non aux soins, mais peuvent dire non au clown. Ce non, pour nous, c’est gagné ».

 

  • « On ne me fait pas ma piqûre, les clowns ne sont pas là » ; « Ils mettent un sacré bazar, c’est la vie qui entre dans la chambre » ; « Ça m’a fait rigoler quand ils ont kidnappé ma mère, elle ne rit pas beaucoup en ce moment » – paroles d’enfants.

 

Regarder les yeux de l’enfant

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L’association Le Rire Médecin compte aujourd’hui 132 132 clowns professionnels ©Sylvie Biscioni

Comment évoluer au cœur du soin, de la souffrance parfois, dans un univers de tuyaux, de pansements et de bips ? « C’est très impressionnant, convient Sonia/Lola. Mais Caroline Simonds qui a créé l’association dit toujours qu’il faut regarder les yeux de l’enfant, faire abstraction de ce qu’il y a autour. Pas le dépasser mais l’accepter, on n’a pas le choix. Et puis comme on est toujours deux, si l’un montre des signes de sensibilité, on fait en sorte de prendre plus de place. Hier, nous étions au côté d’un bébé qui subissait un myélogramme. Nous nous sommes accroupis à hauteur de sa tête pour former un cocon. ». De fait, il arrive que les clowns soient sollicités pour distraire de jeunes patients pendant certains soins, pansements, pose de drains…

Ils sont également présents dans le service de réanimation, auprès d’enfants parfois plongés dans le coma ou en fin de vie. « On passe outre, on leur parle et on fait des blagues là aussi ».

 

♦ (re)lire : La Cagnotte des Proches comble la précarité des malades

Aider les parents à se lâcher, à pleurer

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« On vit régulièrement de grosses émotions. Notre nez nous protège et nous donne du courage. Mais la mort cela reste difficile » © Sylvie Biscioni

Sonia se souvient ainsi d’une ado en fin de vie, qui avait beaucoup combattu. Avec sa maman elles avaient chanté à son chevet la chanson Waka waka de Shakira. Le lendemain, la jeune fille était partie. Les yeux bordés de larmes, Sonia poursuit : « C’est important d’aider aussi les mères et les pères, à se lâcher, à pleurer. Depuis que j’ai moi-même des enfants, mon point de vue s’est un peu déplacé et j’éprouve une empathie plus exacerbée pour les parents ».

« On vit régulièrement de grosses émotions. Notre nez nous protège et nous donne du courage. Mais la mort cela reste difficile ». Alors, de retour dans la loge, une fois le grimage retiré, il faut parfois souffler un bon coup. Ou rentrer à pied à la maison pour évacuer les émotions au grand air. D’où l’existence d’espaces de parole et de brainstorming. Et la tenue, chaque mois, d’une journée de formation, soit théorique (avec des soignants, sur les brûlés ou les tentatives de suicide par exemple), soit artistique.

Son nez, il lui est pourtant arrivé de le retirer. « À la demande d’une adolescente anorexique. Les ados sont plus complexes, l’échange est différent. Alors il arrive que Lola cède le pas à Sonia. Mais jamais complètement ».

Et puis il y a de moments chouettes aussi, « les au revoir à des enfants que l’on connaît depuis des années qui sont enfin guéris. Les petits dialysés notamment qui repartent greffés, c’est une joie et un soulagement ».

 

  • « Le clown ? Un être universel, adapté à tous les milieux, même la réa. Pour lui, la maladie n’existe pas, il ne connaît pas le bonheur et le malheur, ne fait pas la distinction homme femme. Il incarne l’innocence et comme de la part d’un enfant, on accepte tout ce qu’il dit » – Sonia.

 

20 clowns pour Marseille

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Sonia Pintor i Font est la Lola la Pulpa de La Timone enfants, mais aussi comédienne et marionnettiste © DR

Le Rire Médecin est apparu en France en 1991, mais l’association est implantée à Marseille depuis 2003, à La Timone uniquement. L’équipe y compte vingt clowns, âgés de 30 à 70 ans qui visitent quelque 8000 enfants dans une année (à raison de cinq journées par mois chacun, en moyenne). Tous sont des professionnels formés et rémunérés, qui souvent exercent également ailleurs – ce métier ou un autre. Beaucoup d’hommes – « car clown est un métier souvent masculin ». Chacune et chacun a un petit truc en plus, jouer d’un instrument de musique, chanter, jongler, réaliser des tours de magie, danser, faire les marionnettes.

Née en Catalogne il y a 44 ans, Sonia s’est formée au théâtre à La Casona, à Barcelone, puis a rejoint l’école Jacques Lecocq à Paris. Un jour, elle entend parler des clowns à l’hôpital. « J’ai acheté le livre de Caroline Simonds sur le Dr Girafe, et j’ai adoré. Je savais que je voulais faire ça. J’ai envoyé deux lettres, une de moi et l’autre écrite par mon double clown. Les auditions ont eu lieu deux ans plus tard. J’ai démarré en 2013 ».

Notre incroyable comédienne a deux jeunes enfants de 3 et 5 ans qui adorent les vidéos et photos de Lola la Pulpa. Férue de marionnettes et de théâtre d’objets, Sonia Pintor i Font a joué avec la compagnie Sabooge et aujourd’hui le théâtre Désaccordé. Elle jongle entre ses différents rôles avec passion et enthousiasme. Le plus récent est celui de marraine de l’équipe du Rire Médecin de Nancy. « On devient une oreille, un lien. Mon parrain est à Paris, mais je sais qu’en cas de coup dur, de chagrin, je peux l’appeler, parler avec lui. C’est important car notre âme doit être en bonne santé ! » ♦

 

* L’AP-HM, Assistance publique des hôpitaux de Marseille, parraine la rubrique santé et vous offre la lecture de cet article *

 

  • Des besoins à Marseille – Jusqu’alors 5 services de l’hôpital d’enfants La Timone recevaient la visite des clowns du Rire Médecin. Il y en a 7 désormais avec le 6e étage (polyhandicaps, maladies chroniques et métaboliques, mucoviscidose) et le 14e (unité enfants et ados en danger – maltraitance, abandons et tentatives de suicide). Coût pour un an : 130 000 euros. Des partenariats et mécénats peuvent être fléchés sur ce programme : e.studer@leriremedecin.org

Bonus

[pour les abonnés] – Les soignants et le Rire Médecin – Les chiffres de l’asso – Caroline Simonds- Entreprises, investissez-vous ! –

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