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Un Picasso ou deux Van Gogh pour lutter contre la dépression

Par Paul Molga, le 22 avril 2022

Journaliste

Drôle d’ordonnance ! Et pourtant, contempler les œuvres d’un musée ou écouter de la musique peut aider à la reconstruction de notre santé mentale après la crise sanitaire, esquissent les chercheurs. Marcelle a mené l’enquête sur cette nouvelle thérapie par l’art.

 

Une visite au musée pour sortir de la dépression… Initiées à Montréal en 2018, ces étonnantes prescriptions font leur chemin dans l’arsenal thérapeutique de psychiatres confrontés à l’augmentation des cas de burn-out et d’anxiété post-Covid. Inspiré par ce programme qui a conduit des centaines de Québécois à soigner leur blues hivernal, l’hôpital Brugmann de Bruxelles, le plus grand établissement de la ville, teste à son tour ces prescriptions culturelles. Encadrés par des membres du personnel de santé, les patients de la clinique du stress abritée par l’institut arpentent par petits groupes les allées du musée de la ville. Puis bientôt d’autres sites patrimoniaux, pour trouver dans l’art des moyens d’apaiser leur souffrance.

 

Peu importe la pathologie

« Cela va permettre de sortir les patients des ruminations, des anxiétés, des prisons mentales dans lesquelles ils sont parfois enfermés. Ici on utilise le média artistique pour lancer des échanges, recréer du lien social en dérivant la perception que l’on a eue des œuvres. Peu importe leur pathologie. Ce qui compte, c’est l’accès aux représentations artistiques qui sont perçues de manière différente pour chacun d’entre nous », explique Charles Kornreich, chef du service psychiatrie de l’hôpital.

D’autres capitales y songent. En France, l’Institut de Cardiologie de la Pitié-Salpêtrière a lancé le mouvement en partenariat avec le château de Compiègne pour offrir gratuitement aux patients convalescents le moyen de guérir leurs angoisses.

 

Une clé supplémentaire pour améliorer notre santé 

En compilant les résultats de plus de 900 publications scientifiques sur le sujet, l’OMS a confirmé fin 2019 le rôle majeur des arts sur le bien-être mental et physique des malades. « Faire entrer l’art dans sa vie par le biais d’activités telles que la danse, le chant ou la fréquentation de musées et de concerts nous donne une clé supplémentaire pour améliorer notre santé », déclarait à l’occasion le docteur Piroska Östlin, une des expertes ayant participé à cette étude. Écouter de la musique ou pratiquer une activité artistique régulière pourrait ainsi limiter les effets secondaires de la chimiothérapie, réduire la pression artérielle, les doses médicamenteuses ou remettre en mouvement les capacités intellectuelles des malades atteints de Parkinson en ravivant leurs souvenirs, leurs goûts, leur identité.

 

« On dialogue avec l’œuvre comme avec une personne »

Un Picasso ou deux Van Gogh pour lutter contre la dépressionCet art thérapeutique est ce qu’étudie le neurologue Pierre Lemarquis, auteur du livre « L’art qui guérit » (Éditions Hazan). « Pour notre cerveau, une œuvre d’art apparaît comme une entité vivante », esquisse-t-il. L’imagerie médicale a montré que le gyrus fusiforme, une région du cortex impliquée dans la reconnaissance des visages, s’active en présence d’un tableau de maître. « On dialogue avec l’œuvre comme avec une personne », résume le clinicien. Les zones arrière du cerveau qui captent et interprètent nos sens s’enflamment en premier. Les informations perçues sont analysées par notre mémoire qui la compare à nos expériences passées pour fournir une réponse cartésienne. « Une fraction de seconde suffit à notre cerveau pour juger de l’intérêt d’une œuvre », décrit le neurologue.

 

Nos chimies intérieures

Drôle d’ordonnance : un Picasso ou deux Van Gogh pour lutter contre la dépression 3
Notre cerveau interagit avec les oeuvres d’art © Pixabay

Si on s’y attarde, le circuit du plaisir et de la récompense entre en jeu. « Il agit sur nos émotions et stimule une série d’hormones responsables du plaisir. Ainsi de la dopamine (qui nous donne la joie de vivre), la sérotonine (qui nous procure du bien-être), l’ocytocine (qui stimule l’attachement) et les endomorphines (qui nous permettre de combattre la douleur) ». Cette chimie intérieure est essentielle au fonctionnement de notre organisme. La dopamine par exemple réduit le taux de cortisol (l’hormone du stress). Elle stimule la motricité, en particulier chez les patients Parkinson chez qui elle fait défaut.

En assimilant une œuvre à une personne, nous entrons également en résonance avec l’artiste. « C’est ce qu’on appelle la théorie de l’esprit : grâce aux neurones miroirs liés au circuit de l’empathie, notre cerveau devine l’intention de l’artiste et interagit avec lui. On peut compléter une œuvre partielle, déchiffrer un flou artistique dans un tableau impressionniste. Ou reproduire les gestes du peintre, comme les coups de cutters qui lacèrent les œuvres monochromes de Lucio Fontana ».

 

Le cas Joconde

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Pour 83% des visiteurs, le visage de la Joconde exprime le bonheur © Pixabay

Les scientifiques se sont attardés sur les effets produits par la Joconde sur les 30 000 visiteurs qui se pressent chaque jour au Louvre pour contempler ce délicat portrait sur panneau de bois de peuplier. Quelle émotion exprime-t-elle ? En 2005, des chercheurs de l’Université d’Amsterdam ont mis ce visage énigmatique à l’épreuve d’un algorithme de reconnaissance faciale. Le logiciel avait déduit qu’elle exprimait du bonheur (à 83%), mais aussi du dédain (à 9%), de l’effroi (6%) et une colère froide. Un plus récent décryptage réalisé sur 43 sujets humains a confirmé cette intuition informatique.

Mais les chercheurs de l’Université de Californie qui ont réalisé cette étude, ont également démontré que notre perception dépend étroitement de notre état émotionnel.

 

 

Mona Lisa, à l’aune de notre humeur

« Si Mona Lisa ne vous paraît pas heureuse, c’est peut-être à cause de votre propre humeur », explique Erika Siegel, spécialiste en psychologie comportementale à l’origine de l’étude. Pour en venir à cette conclusion, elle a fondé ses travaux sur la théorie selon laquelle notre cerveau enregistre visuellement notre environnement. Soit consciemment, soit inconsciemment en fonction de notre œil dominant ou passif. Elle a montré à ses sujets plusieurs séries d’images avec des expressions neutres, grimaçantes ou souriantes. Après quoi les participants devaient décrire ce qu’ils ressentaient du portrait de Mona Lisa. « Ceux dont l’œil non dominant avaient vu un visage heureux la déclaraient souriante, et inversement », décrit la chercheuse.

« Chacun devient l’œuvre qu’il observe », en tire Pierre Lemarquis. Avec l’association L’invitation à la beauté qu’il a fondée avec la psychologue Laure Mayoud, il propose aux patients du service de médecine interne de l’hôpital Lyon-Sud d’accrocher une œuvre dans leur chambre pour se détourner de la maladie. Rien que des paysages contemplatifs et des scènes heureuses. ♦

 

Bonus

Cinq raisons pour lesquelles l’art fait du bien

1/ Il développe nos capacités intellectuelles. La pratique d’une activité artistique développe l’attention, la mémoire, la représentation géométrique, la différenciation et la tolérance.

2/ Il crée du lien grâce au partage d’opinion. En comparant nos ressentis, on affirme notre personnalité à travers les émotions originales que nous éprouvons

3/ Il stimule notre empathie. En activant nos neurones miroirs, il commande un mimétisme réflexe

4/ Il permet d’explorer des zones insoupçonnées du cerveau. L’art abstrait notamment stimule de nouvelles associations émotionnelles et cognitives en présentant une autre réalité.

5/ Il nous libère. En nous permettant de nous évader du réel, il agit comme un exutoire et provoque ce qu’Aristote

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