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Vasarely : ressuscité par son petit-fils

Par Olivier Martocq, le 16 août 2021

Journaliste

@ Fondation Vasarely

À 60 ans, Pierre Vasarely touche enfin au but. Loin de l’héritier qui peut se contenter de gérer et assoir un patrimoine culturel bien établi, le légataire universel du célèbre plasticien a dû batailler ferme pour réhabiliter son grand-père. Cet été, la fondation Vasarely qu’il préside organise deux expositions complémentaires à Gordes et Aix-en-Provence. Et le public est au rendez-vous !   

 

Au faîte de sa gloire dans les années 1970, Victor Vasarely côtoya la fine fleur des milieux artistiques, financiers et politiques – jusqu’à des présidents de la République. À rebours de la bien-pensance, il dédia deux musées à ses propres œuvres. Pour la postérité, mais de son vivant. Après sa mort en 1997, son nom disparut de la sphère culturelle pour entrer dans la rubrique des faits divers. Son héritage donnera lieu à des scandales en cascade. Mais cette page est définitivement tournée en 2015. Restait alors le plus difficile sans doute : le ramener au premier plan !

 

Artiste incontournable des années 1970
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Victor Vasarely aux Devens- Gordes- © fabrice lepeltier © Adagp, Paris, 2021

Difficile d’expliquer le retour d’engouement du public pour un artiste décédé depuis un quart de siècle. Il y a la qualité de l’œuvre, bien sûr, et sa signification dans son époque. Mais aussi l’importance de sa production. Si le maître incontesté en la matière fut Picasso avec 50 000 œuvres, Vasarely fut également prolixe avec 10 000. Dont l’une au moins est connue du monde entier, même si elle ne lui est pas forcément attribuée : le losange de la marque Renault est signé Vasarely.

Autre élément de notoriété la taille des œuvres. Paris a été marquée par l’imposante sculpture métallique du siège de RTL – cette dernière a été démontée de la façade de la rue Bayard au moment du déménagement de la radio fin 2017. « Ce parement métallique décoratif de 288 m2 conçu par Victor et son fils Yvaral -mon grand-père et mon père- a été alors donné à la fondation. Il se trouve actuellement dans un entrepôt. Mais nous entrevoyons une solution », explique Pierre Vasarely président de cette institution reconnue d’utilité publique depuis 50 ans.

 

1993-2015, la guerre de succession !

Quatre ans avant sa mort en 1993, Victor Vasarely fait de son petit-fils Pierre son légataire universel. « Durant 37 ans, il m’a programmé dans ce but. ». Mais quand il décède à 91 ans : imbroglio familial. Bataille rangée avec sa belle-mère puis avec les responsables de la fondation qu’elle a nommés. Des œuvres sont vendues, disparaissent. Vingt ans de procédures judiciaires et d’expertises aboutissent en 2015 à un arrêt définitif de la Cour de cassation validant le testament. Les dégâts dans l’opinion publique et dans les cercles de collectionneurs sont considérables. « Il y a toujours 400 œuvres majeures disséminées dans le monde. Nous sommes presque parvenus à boucler le catalogue raisonné de l’œuvre de Vasarely », analyse froidement l’héritier.

 

Désamour 
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Couleur Additive 46 Paris 1972 _ Carlos Cruz Diez _ © Adagp Paris 2020

Durant cette période « faits divers », la cote du plasticien hongrois, inventeur du « cinétisme » s’effondre.  « Dans les années 70, Picasso et Vasarely avaient pourtant la même valeur monétaire ». Pierre Vasarely n’impute pas à la seule saga judiciaire le désamour soudain du public. « C’est en fait le mouvement qu’il a porté, qui était précurseur et s’ouvrait sur l’architecture sociale qui va disparaître des radars ». Vasarely se méfie de surcroît des musées et des marchands d’art… qui le lui rendent bien. Et raillent sa prétention auprès des collectionneurs. Le musée aménagé dans le château de Gordes qu’il rénove, puis la construction de sa propre fondation alimentent les critiques dans ce petit milieu. « À partir des années 80, il ne doit son salut qu’à des expositions à l’étranger« , souligne Pierre Vasarely. Une décennie plus tard, après sa mort, la fondation aixoise et les œuvres de format hors normes qu’elle abrite tombent dans un quasi-délabrement.

 

Retour en grâce    

400 000 visiteurs en trois mois ! Le succès de l’exposition Vasarely à Beaubourg, en 2019, surprend tout le monde. « Sans aller chercher un quelconque lien surnaturel, il y a quand même une symbolique forte. Mon grand-père était très proche du couple Pompidou qui venait l’été depuis le fort de Brégançon lui rendre visite à Gordes. Et c’est le centre Pompidou qui relance sa notoriété ». Le résultat immédiat après la rétrospective de Beaubourg, c’est la hausse de la fréquentation du centre architectonique imaginé et bâti par le plasticien à Aix-en-Provence. « Dans la foulée, nous avons multiplié par dix la fréquentation et dépassé les 100 000 visiteurs cette année-là, se félicite Pierre Vasarely. Ensuite, il y a eu le Covid ».  Le classement de la fondation aux monuments historiques a permis des travaux de rénovation des 5 000 m2 de l’édifice aixois. À l’intérieur, les 44 œuvres monumentales permanentes, « Les Intégrations« , sont pour la plupart restaurées. La fondation Vasarely bénéficie depuis 2020 de l’appellation officielle « musée de France ». « Un plus indéniable pour la notoriété, notamment à l’étranger », se félicite son président. Ce dernier bataille ferme pour obtenir chaque reconnaissance, titre ou label.

 

Surfer sur l’engouement du public 

En 2016, les 40 ans de la fondation passent presque inaperçus, malgré trois expositions. 2021 s’annonce un tout autre cru pour le nombre de visiteurs : 300 visiteurs/jour d’après les premiers chiffres de juillet et malgré des jauges contraintes. « Ce succès montre à quel point cet artiste a été utopiste mais aussi visionnaire, glisse Pierre Vasarely. Il reste moderne au point d’influencer des plasticiens de la nouvelle génération qui se recommandent maintenant de lui alors qu’il y a une vingtaine d’années personne ne voulait reconnaître s’inspirer de son travail » . Le prétexte trouvé pour justifier cette rétrospective « les 50 ans de la déclaration d’utilité publique de la fondation » n’interpelle pourtant pas vraiment le grand public. Même si cette reconnaissance administrative obtenue par Victor est essentielle pour les finances et manifeste clairement qu’il agit en mécène, et non à des fins personnelles. « C’est aussi un hommage à tous les mécènes qui nous accompagnent. Sans eux nous ne pourrions pas boucler notre budget de fonctionnement qui dépasse le million d’euros par an ».

 

 

Les expositions 
  • À la Fondation, à Aix, l’exposition « Sud-Est ». Jusqu’au 12 septembre : Le constructivisme en héritage Europe de l’Est et Amérique du Sud.

Dans le cadre de sa collaboration avec le musée national d’Art moderne – Centre Pompidou, une sélection d’une vingtaine d’œuvres d’artistes d’Amérique du Sud et d’Europe de l’Est. On a parfois dit que l’art optico-cinétique en France avait essentiellement résulté de l’arrivée à Paris de jeunes artistes sud-américains venus y rencontrer un Hongrois, Victor Vasarely. La thèse, si elle est un peu caricaturale, possède néanmoins une part de vérité. De fait, Paris a été un lieu de rencontre entre artistes, que préoccupaient les questions du dynamisme, de la lumière et plus généralement de la vision, venant d’Europe de l’Est et d’artistes sud-américains. L’exposition « Sud-Est » est construite autour de ce thème.

  • Au château de Gordes : « Gordes magistral ». Jusqu’au 31 octobre : le musée didactique.

L’exposition rappellera, à travers un riche ensemble de documents d’archives, d’œuvres originales, textes et photographies, les circonstances de la création du Musée didactique de Gordes inauguré le 5 juin 1970, qui constitua le premier volet de la Fondation Vasarely. Cette exposition sera l’occasion de mettre plus particulièrement l’accent sur la période artistique dite « Gordes cristal » du plasticien et l’influence que la découverte du village de Gordes en 1948 exerça sur le parcours artistique de Victor Vasarely avec un tournant vers l’abstraction.

 

Bonus 

Un peu d’histoire ! La communication de la fondation est assurée par une ancienne consœur spécialisée dans la culture : Caroline Le Got. Les dossiers de presse qu’elle adresse disent tout et mettent en perspective !

 

  • Le village de Gordes

Victor Vasarely a découvert en 1948 la cité médiévale des monts de Vaucluse par l’intermédiaire de Jean Deyrolle un peintre breton. Claire et Victor Vasarely tombent amoureux de Gordes.

« Aux premiers jours de chaque été, mes grands-parents sacrifiaient à la traditionnelle « transhumance » vers la garrigue ; camion et voiture emportaient matériel et chiens pour retrouver le travail, entrecoupé d’une pause « natation » le matin et d’une autre « pétanque » en fin d’après-midi ». Pierre Vasarely Unique petit fils de Claire et Victor Vasarely, Président de la Fondation Vasarely.

La révélation de Gordes, pour moi, c’était de constater ce phénomène à l’échelle d’un village bâti sur roc. Spectacle permanent le jour, ou par clair de lune, obsédant mais combien fécond ! Négligeant l’histoire et la beauté des vieilles pierres, c’est cette plasticité en plan vertical qui m’a saisi et a engendré une suite d’œuvres déterminantes ». Vasarely, 1964.

La lumière de Provence happa Vasarely comme Chagall avant lui, venu dans le village en 1940 avant de s’exiler aux Etats-Unis. Les peintres seront nombreux à s’installer ou venir régulièrement dans la région. Par exemple :  l’artiste Deyrolle, Léon Degand (critique d’art), René Char à l’Isle-sur-la-Sorgue, Denise René qui aura une propriété.

 

  • Les Bories – Les Devens

À partir de 1950, Victor et Claire Vasarely achètent un ensemble de bories, des parcelles de garrigue, une maison de berger à quelques minutes à pied du bourg. Il n’y a pas d’eau courante juste un puits.

Chaque été, il s’y installe pour travailler et fait creuser une piscine en 1970.

Le couple présidentiel Pompidou leur rend visite à plusieurs reprises à partir d’août 1971 pour déjeuner en toute intimité.  Exceptionnellement Claire demandait au restaurant de Gordes la Mayanelle, d’assurer le menu et le service avec sa célèbre « salade folle » et un repas gastronomique préparé par le chef Eugène Mayard. Ce restaurant est aujourd’hui le palace La Bastide de Gordes. Le couple présidentiel repart en hélicoptère directement de la propriété.

C’était un lieu de travail et d’isolement à la fois. Pas vraiment des personnalités sauf les Pompidou. Sinon des collectionneurs, des directeurs de musée, Werner Spies l‘écrivain d’art allemand et directeur du Centre Pompidou, la famille d’Orléans (voisins et propriétaire du château d’Ansouis), la famille, Emil Verraneman le président de la fondation belge éponyme, des officiels hongrois, le Premier ministre Barre (une fois). Des journalistes qui venaient faire des reportages sur la propriété.

« Un petit fenestron carré, ouvert dans un grand mur, diffuse tant de lumière… Cette même ouverture, vue de l’extérieur, se métamorphose en un cube immatériel noir, insondable. Villes et villages méridionaux dévorés par un soleil implacable m’ont révélé une perspective contradictoire… pleins et vides se confondent, formes et fonds alternent », écrira Vasarely.

 

  • Le château de Gordes

À la fin des années 1960 le château de Gordes prend l’eau de toutes parts et le maire Justin Bonfils se fait du souci car ni la commune qui en est propriétaire, ni le service des Monuments historiques n’ont la possibilité financière d’en assurer la restauration et l’entretien.

Victor Vasarely très attaché à Gordes décide d’y établir le musée auquel il assigne une intention pédagogique, le « Musée didactique ». Il accepte de prendre en charge les travaux de restauration, d’aménagement et de consolidation en échange de l’exposition de ses œuvres. L’artiste signe en 1968 avec la commune un bail de 30 ans engageant l’artiste à restaurer le château et prévoyant le versement à la commune d’un loyer de 12 000 francs par an et de l’intégralité des recettes provenant des visites. La restauration s’étale sur 3 ans de 1967 à 1970. Vasarely devient locataire le 1er janvier 1969.

Le 5 juin 1970, le musée est inauguré par Madame Claude Pompidou.

Le musée ferme ses portes en 1996. Il abrite aujourd’hui 5 tapisseries de Vasarely.

 

  • La Fondation Vasarely à Aix-en-Provence

La Fondation Vasarely, située à 10 minutes en voiture de la vieille ville est un centre architectonique, mélangeant l’art et l’architecture, nommé la « Cité polychrome du bonheur ». C’est le deuxième pôle distinct et complémentaire du musée, les deux étant réunis dans une Fondation.

Vasarely imagine d’abord de placer le centre près de sa maison à Gordes. Puis une compétition s’engage entre trois villes. Avignon, où il est même question un moment de retenir une aile du Palais des Papes. Marseille au sud -est de la ville, au-dessus des Calanques. Aix enfin sur la colline du Jas de Bouffan, en face de la montagne Sainte-Victoire, site qui sera finalement choisi.

Avec son architecture d’avant-garde, le bâtiment comprend 16 modules de forme hexagonale constituant chacun une structure autonome susceptible d’être multipliée pour agrandir la construction d’origine. Il abrite 44 œuvres monumentales « Les Intégrations » et 798 recherches, études et propositions originales sur l’art et la cité…

Le 14 février 1976, Jacques Chirac alors Premier ministre, inaugure en présence de Madame Pompidou, le Centre Architectonique d’Aix-en-Provence. Parmi les invités, le sculpteur César, André et Liliane Bettencourt avec lesquels le couple Vasarely s’est lié d’amitié.

Ce centre est classé monument historique et reçoit près de 40 000 visiteurs par an.

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