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[vélo #5] Des vélos pour démocratiser l’accès au droit

Par Agathe Perrier, le 12 août 2022

Journaliste

Aliou et Nathalie vont au devant des habitants du Canet à bord de leur guitoune pour les aider dans leurs démarches administratives © Agathe Perrier

Série d’été // À Marseille, pour aider les habitants de leurs quartiers à mener à bien leurs démarches administratives, quatre centres sociaux vont directement à leur rencontre… en vélo cargo !  Un véhicule en vogue, qui a ici la particularité de se transformer en bureau mobile avec tables, chaises, équipement informatique et café. Un espace convivial pour solutionner les problèmes tout en créant du lien.

[article publié initialement le 20/06/2022]

 

C’est un vélo triporteur très atypique qui s’installe deux fois par semaine dans le quartier du Canet (14e arrondissement). En à peine trois minutes, il se transforme en un vrai bureau, équipé d’un ordinateur et même d’une imprimante et d’un scanner. En prime : un « espace convivialité » est dressé, où l’on peut se servir un café ou un thé. « Le but est d’aider toutes les personnes qui en ont besoin dans leurs démarches administratives, notamment en matière d’accès au droit. Et plutôt que d’attendre qu’elles poussent notre porte, on va vers elles », explique Véronique Magot-Esteve, directrice du centre social Grand Canet, à l’origine du déploiement de ce dispositif dans le secteur.

 

 

Santé, compte bancaire, inscription à l’école…

La « guitoune » (le nom du vélo) est pilotée par Aliou et Nathalie, respectivement conseiller numérique et médiatrice au centre social. Un binôme complémentaire pour tenter de solutionner les problèmes des habitants. « Ils nous demandent majoritairement de l’aide pour des démarches santé. Mais cela reste assez général, de l’ouverture d’un compte bancaire aux inscriptions des enfants à l’école », indique Nathalie. Et son collègue d’ajouter : « On ne fait pas uniquement la démarche à leur place. On leur explique aussi ce qu’on fait, pourquoi et comment on le fait ».

Grâce au matériel disponible sur place, le duo peut réaliser certaines démarches de A à Z. Quand ce n’est pas possible, rendez-vous est donné la semaine suivante avec les éléments manquants au même endroit, voire directement au centre social. « En plus d’aller vers les habitants, la guitoune nous permet de faire connaître toutes nos actions. C’est un vrai plus dans notre mission au quotidien », apprécie Véronique Magot-Esteve. Lorsque la structure n’a pas la solution à un problème, elle oriente la personne vers le bon acteur. « Et surtout le bon interlocuteur, pas vers un standard téléphonique qui l’isolera encore plus », tient à souligner la directrice.

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Aliou, conseiller numérique au centre social Grand Canet, est l’un des titulaires de la guitoune © AP

 

Un vélo qui intrigue

La guitoune est positionnée le mardi matin sur la place des États-Unis et le vendredi après-midi à la cité Maison Blanche. Deux lieux choisis pour leur fort brassage de population. « Les premiers temps, la présence du vélo a intrigué les habitants. Grâce à lui, ils sont venus nous poser des questions », expose Aliou. Un habitant l’a en effet abordé pour recueillir des informations sur le deux-roues. Le travailleur social en a profité pour lui présenter le dispositif. Trente minutes plus tard, le même monsieur revenait avec un épais classeur de paperasse laissée en suspens. Et il n’est pas le seul. La guitoune rencontre un vrai succès. Il faut dire que la barrière de la langue et la dématérialisation généralisée des démarches en laissent plus d’un sur le carreau. « On est bien identifiés par la population aujourd’hui et de plus en plus de monde vient nous solliciter ».

Certains sont même des « habitués ». Comme ce monsieur, pourtant très méfiant de prime abord. À tel point que sa nièce n’aurait jamais pensé qu’il puisse confier ses démarches administratives à un tiers. « La première fois qu’il est venu, il m’a regardé de haut en bas », se souvient le conseiller numérique en riant. « Il a baissé sa garde au fur et à mesure, car je lui ai parlé, expliqué. Il est en confiance maintenant avec nous. Beaucoup de personnes ont besoin d’être rassurées ». Le binôme a justement été formé à l’accueil des personnes, aller à leur devant, la bienveillance… « C’est très différent d’intervenir en extérieur comparé à un bureau. Une prochaine formation sera par exemple dispensée sur comment gérer l’agressivité », confie Véronique Magot-Esteve.

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La guitoune s’installe deux fois par semaine dans des lieux choisis pour leur fort brassage de population © DR

 

30 guitounes pour 2022


Derrière l’origine des guitounes se cache l’association Luoga. Installée à Narbonne, elle a imaginé ce dispositif de vélo cargo itinérant et créateur de liens, dont le premier exemplaire a pris ses quartiers à Béziers en 2018 (bonus). Lauréate d’un appel à projets du gouvernement, l’association a obtenu 480 000 euros pour essaimer son concept partout en France. Au total, 30 guitounes vont rejoindre autant d’associations cette année. Grand Canet a déjà reçu la sienne ainsi que trois autres centres sociaux marseillais (Saint-Gabriel et Saint-Just, tous deux dans le 14e arrondissement, et Air-Bel, dans le 11e).

Ce qu’en revanche l’enveloppe budgétaire ne comprend pas, c’est le financement de la masse salariale nécessaire au fonctionnement des guitounes. Véronique Magot-Esteve reconnaît que, sans d’autres sources de financement qui lui ont permis de recruter, elle n’aurait pas pu mettre en œuvre le dispositif. « Avoir l’équipement mais personne pour l’animer ne sert à rien », glisse-t-elle. Le centre social planche d’ores et déjà sur la pérennisation des nouveaux postes pour assurer la longévité de sa guitoune. Un manque de moyens humains qui explique pourquoi le centre social Saint-Gabriel ne sort son deux-roues qu’une demi-journée par semaine. « On verra si besoin de plus à l’avenir, mais cela nécessiterait une restructuration de l’équipe », précise Jean-Charles Bou-Haniche, son directeur.

 

 

La communauté des Guitounes

Malgré les difficultés – qui sont d’ailleurs légion pour ces structures –, les centres sociaux marseillais sont ravis du dispositif. « Il va nous permettre de mieux connaître les problématiques de nos habitants et de les aider à les résoudre », considère Jean-Charles Bou-Haniche. Les associations disposant actuellement d’une guitoune peuvent échanger sur les problématiques rencontrées et se donner des conseils via une plateforme développée par Luoga. Des juristes répondent même chaque semaine aux questions d’ordre technique. D’autres structures se montrent aussi intéressées pour avoir la leur. Et intégrer ainsi la communauté des guitounes, un réseau au service du mieux-vivre de tout un chacun. ♦

 

Bonus

  • Derrière le concept des guitounes – Luoga est une association d’innovation sociale qui conçoit, développe et implante des dispositifs mobiles pour dynamiser l’espace public et mettre en lien. Son antenne installée à Béziers a mis en place la première guitoune en 2018.
  • 100 millions d’euros pour soutenir les publics précaires – Suite à la crise liée au Covid-19, le gouvernement a lancé en novembre 2020 un plan de soutien de 100 millions d’euros à destination des associations de solidarité. Un appel à projet a alors été lancé auprès des structures qui œuvrent notamment à améliorer l’accès au droit des personnes. Huit ont été lauréates dans cette catégorie, parmi lesquelles l’association Luoga. Elle a obtenu un financement de 480 000 euros pour déployer son concept de guitoune partout en France. Elle a pour cela lancé un appel à candidatures auprès de toutes les associations potentiellement intéressées. La liste des retenues est à retrouver ici.

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