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Réutiliser les matériaux de la démolition, c’est antigaspi

Par Nathania Cahen

Journaliste

En région Paca, la démolition de bâtiments représente chaque année plus de 1,5 million de tonnes de déchets.  C’est énorme et c’est pourquoi Valérie Décot, architecte et cofondatrice de l’association R.aedificare organise une filière du réemploi des matériaux. Nous l’avons rencontrée au pied de la gare Saint-Charles, au café écolo l’Ecomotive.

 

Pour mieux expliquer R.aedificare (du latin re-construire), rien de tel que ce premier cas pratique auquel vient de se frotter l’association : à Nice, le centre de tri de la Poste Immo est promis à la démolition. L’association a été missionnée pour rechercher des projets susceptibles d’intégrer des matériaux identifiés comme réemployables (dont une centaine de châssis de fenêtres récents). Deux associations marseillaises ont été retenues pour en utiliser une partie : Yes we camp pour un bâtiment prévu dans son futur parc Foresta, et Le Lab Zéro pour le projet Zéro SDF que coordonne la Préfecture de région.

Choc à Venise

L’idée a pris forme en une poignée d’années, alors que Valérie Décot présidait le syndicat des architectes des Bouches-du-Rhône. Elle se rend en 2010 à la Biennale d’architecture de Venise. Le pavillon belge lui réserve un choc, avec le parti pris de la jeune agence d’architecture bruxelloise ROTOR de démontrer la valeur intrinsèque des matériaux, même usés, de la moquette à l’escalier.

L’agence marseillaise « Atelier de la rue Kleber » dont elle est l’associée pendant une trentaine d’années avait déjà pour principe de toujours conserver, dans la mesure du possible, le bâtiment préexistant à tout projet, à l’instar du siège social de la Phocéenne d’habitation, située boulevard Paul Peytral à Marseille. L’envie de travailler différemment et de rendre plus systématique le réemploi ou, à défaut, le recyclage des constructions détruites, va aller se précisant. Un chiffre étaye cette prise de conscience : le BTP représente aujourd’hui 70% de tous les déchets confondus.

Construire une filière

Fin 2016, l’association R.aedificare est créée avec deux jeunes confrères, Céline Lassaigne et Nicolas Masson autour d’un projet au long cours : organiser une filière de réemploi des matériaux de la démolition, comme il en existe déjà dans d’autres pays – Belgique, Canada, Angleterre, Pays-Bas, Australie… Mettre en relation les maîtres d’ouvrage qui ne savent que faire de leur rebut et les architectes et maîtres d’œuvre qui pourraient les valoriser. « Nous, architectes, appréhendons justement toute la chaîne de production et savons nous adresser à un élu comme à un chef de chantier. Nous connaissons les matériaux, les process de validation, les techniques… Nous sommes à même d’accompagner les différents acteurs »

Le béton, par exemple, peut être recyclé sur site ou hors site et être introduit dans le béton de structure, ce qui se fait déjà dans certains pays d’Europe tels que le Danemark, l’Angleterre, l’Allemagne, la Suisse (qui recycle presque tout son béton – source Greenunivers) et certains pays hors d’Europe comme l’Australie ou le Japon (qui utilise 92% de granulats recyclés dans ses bétons de structure, contre 8% en France). Un bon moyen de ne pas entamer davantage notre capital de sable marin.

Beaucoup de matériaux traditionnels sont réutilisables comme la pierre, le bois, la brique, le métal mais aussi des matériaux industrialisés comme les poutres métalliques, les dalles de faux-plafonds, les cloisons vitrées de bureau, les portes intérieures etc… Des investigations techniques sont néanmoins nécessaires et une analyse fine au cas par cas doit être menée, pour définir les potentialités de réemploi de chaque matériau, pour le même usage ou un usage détourné, et selon des niveaux de garantie différents. C’est cette méthodologie de caractérisation que met au point R.aedificare, notamment à travers les études de cas concrets.

Première reconnaissance

Le projet a valu à R.aedificare d’être lauréats de Filidéchets* en novembre 2017, un appel à projets conjoint de la Région et de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME). Dans le même temps, le dossier avance et se fraye un chemin entre le travail fastidieux de recensement des acteurs du territoire (collectivités, bailleurs, promoteurs, entreprises du BTP, foncières, architectes, bureaux d’études, maîtres d’œuvre etc. dont déjà plus d’une centaine rencontrée et l’analyse des freins et des leviers, et les premières études de cas. Outre l’exemple du centre de tri niçois, il y a le devenir des pierres de pavement des façades du lycée Ampère à Marseille. Ou encore la démolition d’un bâtiment de la faculté de médecine sur le site Nord de type Pailleron, dont divers matériaux pourraient être réutilisés sur place, ou proposés ailleurs. De quoi argumenter face à ceux qui doutent. “Vous n’y arriverez pas, vous n’aurez jamais les agréments pour construire avec des matériaux déjà utilisés“, a prédit la Présidente de la commission Environnement de l’AIMCC (Association française des industries des produits de construction) lors d’un colloque organisé en 2017. Rien de tel pour décupler la détermination de Valérie Décot, évidemment consciente des intérêts divergents entre les adeptes du recyclage et ceux de l’économie circulaire.

Pas de logique mercantile

Autant de cas pratiques qui préfigurent cette filière à fort potentiel (90% des matériaux peuvent être réemployés) et alimentent le cahier des charges d’un outil numérique qui sera l’interface entre les différents acteurs. « Mais attention, rien à voir avec une market place, prévient Valérie Décot, nous ne sommes pas dans une logique mercantile et souhaitons un réseau professionnel et professionnalisant ». Elle se félicite du réveil des consciences, de la montée en puissance de l’économie circulaire et de nouvelles réglementations nationales, comme le label E+ C- qui porte sur l’énergie positive et la réduction de carbone. N.C.

 

Bonus

  • L’appel à projets Filidéchets vise à soutenir et promouvoir les projets innovants et expérimentaux reproductibles concourant de façon concrète aux objectifs suivants : favoriser l’économie circulaire régionale, réduire la quantité de déchets ultimes destinés au stockage et à l’incinération, optimiser la valorisation, favoriser le développement économique, social et environnemental autour de nouvelles activités liées au traitement des déchets
  • Les besoins : – des maîtres d’ouvrage issus du public et du privé prêts à utiliser des matériaux du réemploi pour construire du neuf, qui seraient les ambassadeurs de R.aedificare- L’adhésion d’architectes, d’entrepreneurs, d’acteurs de la filière bâtiment à l’association-Du mécénat y compris de compétence
  • Ailleurs : A Limoges, les automobilistes roulent sur une chaussée en partie composée de porcelaine ! Un procédé mis au point par Jacques Senant, à la tête de l’agence Colas régionale. Testé début 2017 sur une portion de route, cet enrobé inédit cumule les avantages : clair, il permet de réduire l’intensité des lampadaires, d’où des économies d’énergie qui s’ajoutent à la possibilité de recycler plus de 200 tonnes annuelles de porcelaine défectueuse…