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Les espaces verts pour reprendre goût au travail

Dans le pays d’Aix, des chantiers paysagers permettent à des personnes éloignées de l’emploi de raccrocher. Afin de mieux cerner le dispositif, j’ai pris la direction d’Aix Multiservices Environnement (AMS), cette association de l’économie sociale et solidaire qui fait rimer espaces verts et insertion.

 

Il est 13h30 et avec une grande ponctualité, trafics et véhicules techniques empruntent à la queue leu leu le chemin qui mène à la Pauliane, une vieille bastide provençale en bordure de l’Arc, au sud d’Aix. En tenue vert sapin et gilets jaune fluo, des grappes d’hommes mais aussi deux femmes, déchargent et portent jusqu’à la remise machines et matériel de débroussaillage, élagage et entretien des espaces verts qu’ils ont manipulé dans la matinée.

Orientés par Pôle Emploi, les organismes sociaux et services pénitentiaires

Ici, les chantiers paysagers et la gestion des espaces naturels servent l’insertion et la marche vers l’autonomie par la reprise d’une activité professionnelle. L’association Aix Multiservices Environnement (AMS) accueille chaque année une centaine d’« agents polyvalents », orientés par Pôle Emploi, la Mission locale, ou divers organismes sociaux de la région, dont les services pénitentiaires. Il s’agit à 80 % d’un public classique de demandeurs d’emplois, souvent sans diplôme ou formation. Âgés de 18 à 65 ans, avec des origines et des cheminements divers, ils sont salariés par AMS et bénéficient d’un contrat de travail initial de six mois (sur la base d’un SMIC de 26 heures), renouvelable pendant une période ne pouvant excéder deux ans. « Ils se

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Vincent Bourgarel et Joël Sennavoine

remobilisent. Ils acquièrent ici des compétences qui leur seront utiles dans tous les métiers : comprendre et remplir un contrat de travail, lire une fiche de paye, utiliser le droit du travail et les conventions collectives… », explique Vincent Bourgarel, retraité, fondateur et ancien dirigeant de la SCOP de géomètres ATGSM, Président du conseil d’administration bénévole de cette association. L’esprit est celui de l’économie sociale et solidaire, mâtiné des principes de l’éducation populaire et du mouvement coopératif : donner les armes et les moyens de la connaissance et de l’autonomie.

« Dans la mesure du possible, nous privilégions les chantiers valorisants et techniques – même s’il faut parfois ramasser mégots et canettes. Car c’est aussi le moyen de les préparer à suivre une formation professionnalisante qui pourra figurer l’étape suivante dans leur parcours », indique Joël Sennavoine. Directeur d’AMS depuis 2007, il a auparavant travaillé sur le développement de l’offre d’insertion sur le pays d’Aix, avec la Maison de la Vie Associative, puis à Marseille, pour la création de deux structures d’insertion dont un centre d’appel téléphonique, aujourd’hui porté par Croix-Rouge insertion.

Un service « ressources humaines » très complet

Le travail n’est pas une fin en soi. « On peut dire que nos salariés bénéficient d’une gestion des ressources humaines renforcée, en utilisant au mieux toutes les solutions existantes pour le logement, la formation, la santé… », souligne encore Joël Sennavoine. A l’étage, dans les bureaux, il n’est pas rare de voir les secrétaires expliquer des documents administratifs ou mettre à jour des papiers d’identité. Des cours d’alphabétisation et d’informatique sont également dispensés.

Les espaces verts pour reprendre goût au travail 2Professionnel des espaces verts, Albert Peinado est encadrant technique depuis cinq ans. Avec son équipe de sept hommes, il revient du stade de la Nativité dont ils ont entamé le débroussaillement quelques jours plus tôt. Leur terrain d’intervention est celui de l’agglo aixoise (les espaces verts, les parcs des facs, le grand site de Sainte-Victoire), mais aussi La Roque d’Anthéron, où est installée une antenne délocalisée.

« Cela commence avec la ponctualité »

« Je leur enseigne la méthode et la technique, je supervise les chantiers. Cela commence avec la ponctualité. Puis je vérifie qu’ils embarquent le matériel adéquat le matin, qu’ils comprennent le travail attendu, et rangent tout correctement ensuite ». Il reconnaît le côté gratifiant de la fonction, en assume la dimension « assistant social ». « Je ne cherche pas à connaître leur passé et, quand ils se confient, j’éprouve forcément de l’empathie. Mais je fais en sorte de ne pas me laisser déborder, je n’interviens pas dans les problèmes d’argent, de logement, je coupe mon téléphone le soir ».

Dominique Lebras, Breton d’origine et skipper diplômé Jeunesse et sports dans une autre vie, avait sa propre entreprise d’élagage avant de rejoindre AMS, en 2011, et de connaître « la chance d’accompagner quelqu’un vers Les espaces verts pour reprendre goût au travail 3l’emploi ». « L’humain, l’énergie et la motivation de l’équipe dirigeante » participent de la motivation qui l’animent depuis. Il y a des moments durs, des constats d’échec aussi, « deux femmes SDF qu’on n’a pas réussi à accompagner, avec qui cela n’a pas fonctionné. C’est dur ». Mais il y a aussi les belles histoires, les gars qui s’en sortent et repartent d’un nouveau pas dans la vie. Le premier pense à Tarik, qui s’est découvert un véritable intérêt pour ce travail et a poursuivi avec une formation en alternance au lycée agricole de Valabre.

Le second évoque un magasin de matériel de motoculture à Bouc Bel Air où trois de leurs anciens « élèves » sont désormais employés à temps plein. Des exemples qui les confortent dans leur travail et leur engagement.

« J’ai repris confiance »

Les espaces verts pour reprendre goût au travail 4Alexandre O., 22 ans, une compagne et un enfant, est agent polyvalent d’AMS depuis un an. Au début, il portait encore son bracelet électronique. Avant la prison, il avait bossé dans la restauration et comme agent d’accueil, dans la banlieue parisienne. « Les espaces verts ne me plaisent pas spécialement, reconnaît-il, mais ce que j’ai appris ici m’a beaucoup aidé. Cela m’a stabilisé, avec de horaires, du travail, et j’ai repris confiance. Je veux devenir brancardier aide-soignant. J’ai déjà passé mon permis de conduire et mon brevet de secouriste. Et ici, on m’aide bien pour le CV et les lettres de motivation ». En janvier, prochain il en aura fini avec AMS. Son défi désormais est de trouver un hôpital de la région qui veuille le recruter.

AMS bientôt sans domicile fixe

L’association fait mieux que l’obligation de résultat de 60 % auquel elle est tenue, en vertu des engagements qui la lient aux collectivités locales dont elle dépend financièrement.

AMS est née en 1994 d’une volonté de la municipalité. C’est donc la ville d’Aix qui, depuis lors, assure l’hébergement de l’association au gré des opportunités. La dernière migration en date avait amené la structure à la Pauliane, en 2014. Mais elle doit prochainement en partir en raison de la requalification du secteur dans le cadre du plan Campus. Il avait été très tôt acté que de nouveaux locaux, neufs, seraient édifiés sur le technopôle de l’Arbois. Mais entre la ville, la communauté d’agglo puis la métropole, les engagements ont fait long feu et la direction cherche tous azimuts un terrain ou un local où rapatrier toute la structure d’ici septembre 2019, au moins 350m² à même d’héberger les véhicules, le matériel, des vestiaires et des bureaux. Une équation loin d’être simple !

Afin d’élargir son domaine des possibles, AMS a créé cet automne une SCIC (société coopérative d’intérêt collectif) baptisée « Métiers et paysages », qui pourra permettre aux plus motivés de prolonger leur parcours dans cette branche en devenant ouvriers du paysage. Et qui consolidera l’apport social comme la connaissance du métier. Un supplément d’accompagnement, presque du compagnonnage. N.C.

 

Bonus

  • Les besoins d’AMS :

-des fondations investies, du mécénat d’entreprise, bref des fonds privés de façon à être moins tributaire des politiques publiques.

-Des chantiers particuliers pour faire fonctionner la SCIC.

-Et bien sûr, un nouvel ancrage dans le pays d’Aix…