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btvg#2 Claire C. et Franck L. ont hébergé deux jeunes migrants mineurs

 
Dessin de Charlie de la forêt

Ils ne pouvaient pas rester indéfiniment dans l’ombre : trop de monde connaissait tout ou bribes de leur implication et du combat dans lequel ils ont été embarqués au nom d’une humanité trop souvent bafouée.

Fin 2016. Claire, qui travaille dans une association régionale sur le livre, est troublée par le film documentaire de Rachid Oujdi, « J’ai marché jusqu’à vous – Récits d’une jeunesse exilée ». Chaque matin, elle prend le bus à la gare Saint-Charles pour se rendre à Aix : « Je les apercevais ces jeunes, en train de pédaler pour recharger leurs téléphones. Ils me sont devenus plus visibles encore ». Elle consulte son époux Franck, CPE dans un collège de la ville, et leurs deux grands enfants étudiants qui vivent sous le toit familial. « J’avais parlé de quelques jours, mais Franck m’a dit si on y va, c’est jusqu’au bout, jusqu’à la reconnaissance de minorité. » Via l’association Imaje Santé, évoquée dans le film, ils accueillent Thierno, 16 ans, en avril 2017.

« Leur assurer trois choses : un toit, une douche et un repas chaud »

Ce mineur non accompagné (MNA dans le jargon administratif) originaire de Guinée Conakry est arrivé en France un mois plus tôt. « On nous avait dit que ce qui comptait c’était d’assurer trois choses : un toit, une douche et un repas chaud. Il pouvait quitter la maison en même temps que nous le matin. Mais nous n’avons jamais eu le cœur de le réveiller. Au début nous n’avions plus d’eau chaude, car il se lavait beaucoup, et nous avons mangé beaucoup de riz ! », se souvient Franck. « Il était mutique, le regard rivé sur ses mains », ajoute Claire. Sa vie, son parcours, sans doute enfouis à dessein, il ne les dévoilera que plus tard : « la confiance se gagne, nous avons pris le temps nécessaire. Il s’est peu à peu redressé, s’est ouvert. Un jour, le récit est tombé ». Claire écrira alors à sa mère et à sa sœur, sans nouvelles de lui depuis un an et demi, pour les rassurer.

Le dédale des administrations et des juridictions

Les jeunes dans la situation de Thierno ont deux objectifs : savoir et devenir. Ils sont capables de franchir 7 000 km pour aller à l’école, apprendre la langue du pays où ils ont accosté pour s’intégrer au plus vite. « On a l’impression que tout est mondialisé, glisse Claire, mais non. Nous nous sommes retrouvés avec une page blanche ». Thierno s’applique au lycée, se fait une place dans le petit monde du foot local car il joue plutôt bien – il a même été sélectionné par le FC Martigues U19DH. « Il avait acheté des baskets à crampons vraiment pourries et sans semelles du côté de Belsunce. Je l’ai emmené chez Décathlon pour trouver une paire correcte et à sa taille, sourit Franck. La seule qui lui allait était jaune, Thierno n’en voulait pas, désolé à l’idée de les salir ». Le fils de Claire et Franck, étudiant en droit et d’habitude réfractaire au ballon rond, va passer son diplôme d’arbitre pour le suivre dans les matchs. Leur fille, plutôt artiste, intègre ce locataire singulier dans ses travaux photo et dessin. Dans le même temps, le couple découvre le parcours du combattant de la preuve de minorité et de l’intégration, le dédale des administrations et des juridictions. « Une plongée émaillée de bonnes surprises, relativise Franck. On croise des fonctionnaires complices, désireux d’aider, de faciliter, de glisser un tuyau. Beaucoup de personnes soucieuses d’apporter leur aide ! »

La famille L.-C. a hébergé Thierno quatre mois, le temps que soit reconnue sa minorité. Après avoir vécu quelque temps en foyer, il partage aujourd’hui un appartement, impeccablement accompagné par l’association AAJT. Scolarisé en 1e STMG, il voit régulièrement sa famille d’accueil. Du reste, il a toujours les clés de la maison.

« Une expérience d’une richesse infinie »

Le mot d’expérience n’est sans doute pas le bon. Engagement convient mieux. Un engagement, une bienveillance qui ont beaucoup apporté à cette famille marseillaise. « Cela nous a fait du bien, nous a conduits à relativiser beaucoup de choses, à reléguer nombre de questions matérielles. Nous sommes heureux d’avoir pu faire enfin quelque chose, et très fiers de nos enfants », résume le couple. Leur entourage, loin d’être en reste, s’est impliqué généreusement, les a épatés. « Pour fêter la reconnaissance de minorité de Thierno, nous avons pensé organiser une fête avec toux ceux qui étaient liés à son histoire. Quand la liste a dépassé 50, nous avons renoncé car nous étions encore loin du compte… ». Il y a les proches, les amis, les collègues dont « certains découverts sous un nouveau jour », les connaissances qui ont soutenu, participé – à l’achat de la calculette, de baskets, de places de cinéma, à la recherche de stages-, qui ont aidé et sollicité leurs propres réseaux pour tout le volet administratif mais également médical car Thierno souffre du dos. Ou participé au pot commun en ligne pour des soins d’orthodontie. Même les habitués du bar du quartier, où tout le monde se retrouve les soirs de match, ont fait une place jeune homme. « C’est une expérience d’une richesse infinie », opine Claire, devenue depuis experte dans la confection du mafé.

Sauver Karamba

L’histoire aurait pu, aurait dû se terminer là. Mais leur investissement s’est prolongé plus que prévu. Est même devenu guerrier. Claire et Franck connaissaient quelques-uns des amis de Thierno, dont Karamba, croisé à la plage durant l’été 2017. Même âge, même origine, « ventilé » dans un foyer de Guéret, une fois son statut de mineur reconnu par une juge marseillaise. Mais dans la Creuse, une autre juge va casser le jugement, ordonner de nouvelles radios, le décréter majeur. A 16 ans, Karamba, s’est retrouvé à la rue (à la gare plus justement, lieu où s’échouent les damnés de la terre), viré de son lycée, sommé de quitter sa famille d’accueil, hors la loi pour la justice française. Claire en a vent via un message sur Facebook et s’alarme. Il débarque à Marseille en novembre et, à Noël, ils récupèrent un jeune homme en piètre état. Le combat (juridique, administratif, politique mais surtout humain) qui a suivi a été tellement bien restitué par Franck, avec ses mots, sa rage contenue et sa sensibilité, que nous vous invitons à en lire le récit ici.

Je pose quand même la question à Claire et Franck : vous seriez prêts à signer pour un nouvel accueil ? Pour Franck, c’est non. Claire ne le contredit pas. « Cet engagement a pris beaucoup de place dans nos vies. C’est allé loin, on a sollicité beaucoup autour de nous, grillé beaucoup de cartouches, mobilisé et remobilisé notre réseau. Mais la solidarité a été exemplaire ! »

En 2019, Thierno et Karamba atteindront la majorité, leur histoire continuera alors de s’écrire, dans une autre dimension. Avec un atout de taille, le regard bienveillant de ceux qui sont devenus des parents d’adoption. N.C.

 

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