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Avec Opera Mundi, comprendre les changements du monde

Par Nathania Cahen

Journaliste

Comme moi, vous avez peut-être longtemps cru qu’Opera Mundi était un acteur culturel marseillais. Comme moi, vous avez sans doute perdu votre latin et oublié qu’opera signifie travail. Le nom de cette association se traduit donc par « le travail du monde » : un monde commun que tous les publics sont conviés à mieux comprendre lors de conférences et d’ateliers, grâce à un cocktail stimulant de philosophie et de vulgarisation.

 

« Le monde change, parlons-en », serait leur devise. Il ne faut pas avoir peur de réfléchir, de se questionner sur le monde qui nous entoure. Il ne faut pas hésiter à se laisser guider, à utiliser les outils et grilles de lecture qu’une association comme Opera Mundi peut offrir. Il ne faut pas se défier des intellectuels qui en général aiment et savent parler avec tous, et usent d’un langage universel.

Opera Mundi est né en 2014, du constat que de grands changements – écologiques, économiques, géopolitiques, technoscientifiques, et culturels – bouleversent notre quotidien et nos valeurs. Et que d’autres révolutions – la presse en surchauffe dont Marcelle pris le contre-pied et la communication à tout va – brouillent les repères et démultiplient les inquiétudes. D’où l’idée, limpide, de Cécile Arnold et Éric Giraud : susciter le débat et la réflexion collective, éclairer ces questions contemporaines et les défis de notre époque… et de notre avenir. Cécile Arnold, par le passé en charge de la communication de l’association « Échange et diffusion des savoirs », et Éric Giraud, auparavant responsable du pôle ressources du cipM centre international de poésie de Marseille sautent dans le grand bain en 2015, évoquant d’une même voix « la nécessité de donner du sens à un monde qui nous semble incompréhensible ». « Cela relève de l’engagement, mais nous ne sommes pas des activistes », s’amuse Éric Giraud.

 

Un laboratoire pluridisciplinaire

Une revue vivante sur la pensée, pour comprendre mieux notre mondeÀ l’automne de cette année-là démarre le premier cycle d’Opera Mundi, qui s’intéresse au climat. Pour le suivant, c’est « quel(s) monde(s) habiter ». Le troisième décortique « le vivant dans tous ses états ». Cette nouvelle session, lancée mi-octobre depuis la Passerelle (la médiathèque de Vitrolles), s’intitule « De la terre – ses récits et ses usages ». Pourquoi la terre ? « Parce que la dégradation écologique est un sujet brûlant et angoissant, que l’urbanisation se généralise, qu’il faut explorer notre usage de la terre et trouver des chemins de traverse », expose le tandem. Qui précise que cette terre-là est celle du globe, mers comprises. Toute une théorie de questions en découle : les villes du futur, quel monde durable, les ressources du biomimétisme, l’équation impossible entre des besoins pléthoriques et des ressources limitées, les vertus de l’économie circulaire etc.

 

Le format d’une saison de théâtre

Opera Mundi : « Le monde change, parlons-en ! »
A la bibliothèque de l’Alcazar. Avril 2018.

Pour évoquer toutes les dimensions de la question et apporter des éléments de réponse, 28 conférences vont s’égrener jusqu’en juin entre Marseille (le FRAC, l’Alcazar et La Criée), Vitrolles (La Passerelle) et la région aixoise (14 bibliothèques). Les rendez-vous sont détaillés sur le site. Mais, pour évoquer la richesse et la qualité des intervenants, citons par exemple le rendez-vous avec Jacques Caplat, ingénieur agronome, sur le thème « L’agroécologie pourra-t-elle nourrir le monde ? » (le 16 novembre à la bibliothèque de Cabriès). Ou Christophe Bonneuil, historien des sciences et de l’environnement sur le thème « Dire le bon usage de la terre. Une histoire de géopouvoir » (le 8 décembre à l’Alcazar)… Également un temps fort, le 1er juin, avec la venue de Philippe Descola à l’Alcazar, professeur au Collège de France où il occupe la chaire d’anthropologie (Claude Lévi-Strauss l’y avait précédé), mondialement connu pour ses recherches sur les tribus Jivaros. La philosophie, le droit, la géographie, l’histoire… l’anthropologie sont en effet autant de clés de compréhension. Le mode opératoire est toujours le même : le thème est déroulé comme une pelote, sur un temps qui est celui d’une saison de théâtre.

 

Des espaces pour la parole

Opera Mundi : « Le monde change, parlons-en ! » 1
Apero Mundi avec Claude Grison à Fuveau en novembre 2018.@Opera Mundi

Surtout, pour ne pas larguer l’auditeur et le relâcher dans la nature avec ses doutes et questionnements, des moments conviviaux lui sont proposés. Plusieurs formules ont été imaginées : des ateliers philo animés par les Philosophes Publics, en amont. Mais aussi, à l’issue des conférences, des tables rondes ou des « Apero Mundi » avec un verre de vin (le vignoble de Château Bas est partenaire) pour délier les langues et amorcer la discussion. « Beaucoup découvrent qu’ils avaient déjà en eux des éléments de réponse, des idées. Qu’il s’agisse d’étudiants, ou de personnes issues de tous milieux, remarque Cécile Arnold. Mais en France, il n’y a pas de réelle culture de l’oralité, il faut donc susciter la prise de parole ».

 

Les enfants également choyés

Des conférences, des ateliers philo et création sont dédiés aux 7-12 ans. Gros succès notamment pour des « conférences abécédaires » ludiques et rythmés. Le principe est de tirer un cube-lettre d’un gros sac et d’expliquer le mot qui y est associé. Pour le A par exemple, c’est anthropocène. Pas évident à priori mais l’art des intervenants est de décrypter des termes complexes qui tout d’un coup deviennent évidents et inoubliables (on vous laisse feuilleter votre dictionnaire en ligne).

Les rendez-vous d’Opera Mundi font toujours le plein. L’an passé, 4 700 personnes ont répondu présent. Le public est très brassé, des habitués, des curieux, beaucoup de femmes, une majorité de Marseillais, des sachants et une foule d’apprentis sachants. Et certainement des nouveaux pour cette quatrième saison. N.C.

 

Bonus