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Handicapés ET artisans d’art !

Par Agathe Perrier

Journaliste

Couture, ébénisterie, tapisserie et restauration de meubles… : à l’ESAT Les Argonautes, ces travaux qui requièrent rigueur et minutie sont entièrement réalisés par des personnes en situation de handicap. Je me suis immergée dans cet établissement d’insertion pour côtoyer, le temps du reportage, ces employés aux doigts de fée.

 

À l’orée de la calanque de Sormiou, l’ESAT (Établissement et service d’aide par le travail) les Argonautes s’anime chaque matin dès 8h30. Comme plus de 1 200 structures de ce type en France, il permet à des individus en situation de handicap d’exercer un métier. Ici, 80 « travailleurs », comme ils sont appelés, s’affairent quotidiennement. Soit 160 mains qui piquent, coupent, pointent, lissent, poncent. À leur propre rythme. Car dans ces ateliers de travail, ni de pression ni d’objectif de productivité. « Un ESAT est un établissement médico-social. Notre but, c’est l’insertion sociale et professionnelle », explique Gauthier de Fontclare, directeur adjoint des Argonautes.

Handicapés et artisans d’art !Dès sa création dans les années 1980, ce centre s’est spécialisé dans l’artisanat d’art. Il y a d’abord eu la couture et la tapisserie d’ameublement, deux des activités historiques. D’autres, comme le cannage ou le rempaillage, ont disparu, remplacées par l’ébénisterie et la restauration de mobilier. Puis de nouvelles filières, moins « arty », sont ensuite venues se greffer : conditionnement, lavage auto, espaces verts, multi-services. Les employés, tous handicapés moteur ou infirmes moteurs cérébraux, répondent aux commandes passées par des particuliers ou des PME.

 

La construction d’un vrai projet professionnel

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Atelier restauration -ébénisterie

Chaque filière est chapeautée par un moniteur, sorte de chef d’atelier. Pour la tapisserie d’ameublement, c’est justement le rôle d’Elsa Honnorat. Diplômée dans ce domaine, elle a connu l’ESAT à l’occasion d’un stage d’étude. Un vrai coup de cœur. « C’est difficile de retourner dans le milieu dit « ordinaire » après être passée par-là », confie-t-elle. En poste depuis cinq ans, elle supervise les travailleurs et les accompagne dans leur projet professionnel. « Suivant leurs envies, on essaye de leur faire suivre des stages dans des entreprises traditionnelles pour éviter la routine, ou même des VAE (validation des acquis de l’expérience, ndlr). C’est important pour leur reconnaissance ».

Frédéric Bouillon fait partie de ceux qui passent une certification. Arrivé aux Argonautes en 2015, il a opté pour la tapisserie d’ameublement, après être passé par la case ébénisterie. Il était auparavant prothésiste dentaire dans un laboratoire. « Il m’a fallu du temps pour m’adapter ici, notamment du fait qu’il n’y a pas d’obligation de rendement, ni d’heures supplémentaires. C’est d’ailleurs toujours un peu compliqué parfois, car j’aime partir quand j’estime avoir suffisamment avancé mes tâches. Sauf qu’ici, à 16h30, la journée est terminée pour tout le monde ». Il ne ferme toutefois pas la porte à l’éventualité de retourner exercer en milieu ordinaire après sa VAE. « Je vais faire un stage chez un tapissier, et si affinités, pourquoi pas ! ».

 

80 places non-extensibles

Handicapés et artisans d’art ! 3Les départs pour une (ré)insertion dans le monde traditionnel sont toutefois très rares. Dans la majorité des cas, les travailleurs quittent leur poste pour partir à la retraite. Ce qui donne une moyenne de deux à trois places libérées chaque année. Pour une quarantaine d’individus en liste d’attente. « On ne peut pas accueillir plus de monde car nous disposons d’un agrément pour 80 employés, regrette Gauthier de Fontclare. Il nous faudrait alors une extension, mais les places en ESAT sont gelées (par l’État, pour des raisons budgétaires, ndlr) depuis 2013 ».

Financés en grande partie par l’État, ces établissements sont toutefois gérés par des associations créées à l’initiative de parents de personnes handicapées. C’est le cas des Argonautes, qui émane de l’Association de Défense des Handicapés Moteur (ADIHM).

 

Une boutique et un showroom ouverts au public

Handicapés et artisans d’art ! 4Parmi les réalisations des travailleurs, certaines sont mises en vente dans la boutique et le showroom de la structure. Deux espaces accessibles au public tous les jours de la semaine. Y sont présentés des sacs, pochettes, vêtements, accessoires aux coutures des plus régulières. Des meubles en bois fraîchement restaurés et relookés. Mais également huile d’olive, confitures ou vins provenant d’autres ESAT. Le tout proposé à un rapport qualité/prix au moins identique à ce que l’on trouve dans le commerce. « On veut montrer que les créations de personnes handicapées sont aussi qualitatives que les autres. D’ailleurs, les clients arrivent souvent ici une première fois pour un achat solidaire. Puis ils reviennent parce qu’ils ont trouvé des articles de Handicapés et artisans d’art ! 5bonne facture », souligne Gauthier de Fontclare.

Les revenus générés par les ventes de la boutique et du showroom, couplés à une aide de l’État, servent à la rémunération des employés. Ces derniers touchent aux alentours de 600€, auxquels s’ajoute notamment l’allocation adulte handicapée, pour un revenu mensuel de l’ordre du SMIC. Les 19 salariés (administratif, moniteurs…) sont, eux, payés par l’État, via l’Agence Régionale de Santé (ARS).

 

Du travail mais aussi une écoute, des soins et des coups de pouce

En dehors des questions professionnelles, l’équipe de l’ESAT a constamment une oreille disponible pour écouter les éventuels soucis privés des travailleurs. Un lien de confiance s’établit entre eux. « On répond toujours à leurs besoins. Ils peuvent nous parler de ce qu’ils veulent », précise Elsa Honnorat.

L’effectif compte également plusieurs kinésithérapeutes, orthophonistes, un médecin et un psychologue. Et des permanences du planning familial sont organisées pour tout ce qui a trait au rapport à soi et aux autres. « C’est rassurant de savoir que l’on peut s’adresser à des personnes qui nous conseillent et nous aident à trouver des solutions à nos problèmes », reconnaît Sandra Bezani, en poste depuis 23 ans. Dans son cas, l’établissement a par exemple fait le lien avec « Mobi Métropole« , service de transport public à la demande, réservé aux handicapés à mobilité réduite, pour assurer ses trajets domicile-travail.

 

Un logement attenant

Pour 35 des 80 employés, ce trajet est des plus courts car ils ont la chance de vivre en totale autonomie dans un bâtiment voisinant avec l’ESAT. À la demande de l’ADIHM, une résidence HLM a en effet été construite dans les années 1990 à l’intention des travailleurs. Locataires, ils y vivent seuls ou en famille, secondés par un service d’accompagnement à la vie sociale qui intervient en cas de besoin. Un confort précieux pour des personnes en situation de handicap, généralement hébergées en foyer. Considérée comme « un extraterrestre » il y a 25 ans, Les Argonautes est aujourd’hui considéré comme un  modèle par les autres établissements. A.P.

 

Bonus

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  • La boutique et le showroom de l’ESAT les Argonautes sont ouverts au public du lundi au vendredi de 9h à 17h au 17 boulevard de l’Océan, Marseille 9e.
  • D’après les derniers chiffres de l’Agefiph, (Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des handicapés) et du FIPHFP (Fonds pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique), la France compte 2,7 millions de bénéficiaires d’une reconnaissance administrative d’un handicap ou d’une perte d’autonomie en âge de travailler (15 à 64 ans). Parmi eux, 938 000 sont en emploi. Cela correspond à un taux d’emploi de 35%, contre 65% pour l’ensemble de la population active. 119 051 travailleurs handicapés sont notamment employés dans 1 279 ESAT et 34 229 dans 779 entreprises adaptées (chiffres de 2016).